Au petit matin, je m'en vais. La brume est descendue dans la vallée et recouvre les champs.
J'ai décommandé un covoiturage qui m'attend dans la capitale slovène, Ljubljana. La frontière est dans la direction opposée. Sans autres indications, je longe la route sans trottoir. Un premier tournant m’ôte la vue du site où j'ai campé. Je tends le pouce, et, avisant une large bande côtière, dépose mon sac. Le décompte des voitures commence.
Une voiture rouge stoppe. C’est un garçon blanc au volant. Il fume une cigarette industrielle. La voiture monte sur une colline, d’où le surplomb offre une vue sur la ville :
-Au revoir Tolmin.
Il me laisse à un rond-point. Moins de dix minutes et trois véhicules après, une voiture verte stoppe. C’est une femme au volant. Elle travaille de nuit et rentre chez elle dans un village qui est sur ma route. Nous écoutons la radio KP sur la fréquence 100,3. Elle me laisse à l’entrée dudit village. Un arrêt de bus fait une large bande d’arrêt le long de cette route à flanc de colline. Les voitures passent et ne s’arrêtent pas. J’entends les câbles d’antennes relais qui cognent entre eux dans la vallée. Cela rend un son métallique un peu chuinté.
Une grosse et haute voiture noire stoppe. C’est un homme au volant. Il veut aller au bord de la plage aujourd’hui car c’est une journée idéale pour profiter de la mer. Mais il ne peut pas y aller car il a rendez-vous avec un ami. C’est pour le rejoindre qu’il a pris la voiture. Lui apprécie fait du parapente. C’est un grand garçon blond aux yeux bleus très sportif.
-Tu sais que Poutine vient en Slovénie demain ?
-Je n’en savais rien.
Il me laisse sur le parking d’une boîte de nuit à Nueva Gorizia, le Elana Night Club. Il est 8h20. Parfois, faire du stop est un peu difficile, ou bien alors un peu long. Je regrette ne pas avoir de carte routière sur moi.
Je marche jusqu’à un arrêt d’autobus derrière un rond-point dont l’une des sorties me semble aller vers la France et des jours meilleurs. Aucun autobus n’est annoncé. Sur ma gauche, des individus stationnent sur un parking de supermarché que j’observe avec un léger surplomb. Il est 9h01. Une pie s’envole au-dessus des panneaux d’affichage.
Une voiture noire à quatre portières s’arrête. Le conducteur me donne immédiatement un mouchoir afin que je tamponne la sueur qui perle sur mon visage. Après ce soin d’urgence, il me propose un croissant dans un sachet. Je n’ai pas faim. Le voyage me coupe l’appétit. Le conducteur me donne sa carte de visite, imprimée sur du papier noir. Il travaille pour l’art de vivre. Aujourd’hui, il peut me déposer à Udine. Tant mieux, c’est presque sur le chemin. Nous ne savons pas exactement où est le meilleur emplacement d’auto-stop afin de poursuivre. La voiture s’immobilise sur un côté de la route, avant une bifurcation. Le conducteur téléphone à un ami et se renseigne. Je ne comprends pas la conversation, des mots, des bribes, à peine. Voilà que nous entrons dans Udine. Un péage barre l’entrée de la ville, mais le conducteur ne me dépose pas là. Les petites rues nous mènent devant un officier de police féminin :
-Bonjour, savez-vous où est la sortie vers l’A4 ?
Le policier nous renseigne :
-Tournez à droite, puis à gauche, puis à droite après avoir fait demi-tour. Ne franchissez pas le pont.
Enfin, il me dépose devant un triangle herbeux et un champ de maïs. Deux routes se rejoignent derrière un panneau d’entrée d’autoroute sous lequel est écrit en grand « pas d’autostop ». Heureusement, au-dessus, les directions correspondent à ma destination. Par terre, je trouve un t-shirt noir inscrit du mot « Magdalena » en lettres carmines. Je lève alternativement le pouce gauche ou bien le pouce droit, selon la route par laquelle arrive un véhicule. Les minutes s’allongent tandis que le soleil approche le zénith de midi. Je redoute faire une insolation. Certains véhicules m’adressent de petits gestes de la main, rien de très explicite, mais c’est sympathique. Quelques véhicules de chantier sont sur les voies, mais aucun camion. Afin d’être mieux visible, je fais mon premier panneau d’indication de direction :
-VEN, A4.
Les trois premières lettres de Venise, prochaine ville majeure de l’autoroute, offrent une polysémie avec le danois « ami ». En revanche, je n’ai rien à vendre.
Enfin, une voiture stoppe. Le véhicule bleu a quatre portes.
-de l’eau ?
-Tu ne vois pas que je suis à sec ?
Le soleil me fatigue et je deviens susceptible. Le conducteur cherche sa route : il a déplié des manuels de cartes. Je tourne les pages, glisse le long des lexiques. Nous allons d’Udine à Palmanova, et plusieurs tours de ronds-points ne nous éclairent guère. Enfin, le conducteur se décide à suivre la route 352 dans une seule direction. J’ai le loisir de regarder une carte routière. A Palmanova, le conducteur me dépose sur aire autoroutière. J’y trouve un panneau en carton sur lequel est déjà écrit :
Venezia, Vicenza.
C’est à propos, aussi je redresse le carton déjà tout préparé devant mon sac à dos. Bientôt, une voiture s’arrête. C’est Léon, qui va récupérer un ami à l’aéroport de Venise. Son ami revient de San Francisco, c’est étonnant. La voiture est très fraîche, c’est climatisé. Il me dépose au dernier péage avant Venise à 13h, avec un conseil :
-Il faut que tu fasses du stop de l’autre-côté pour aller à Milan, dit Léon en désignant les voies qui circulent en sens inverse.
Le péage est très large. Il y a de nombreuses voies à franchir, presque une dizaine de chaque côté. J’avance devant les pare-chocs tandis que les barrières sont abaissées, et, au contraire, m’immobilise devant les séparateurs de chaussée en béton comme les véhicules s’élancent sur l’autoroute. Arrivée sur le bord opposé à celui où Léon m’a déposée, je peux rédiger un nouveau panneau :
-Milano.
Je n’obtiens pas de résultat immédiat. Une femme ralentis un instant à ma hauteur :
-Je vais en Croatie en suivant cette direction ! Pour Milan fais demi-tour !
J’obtempère et franchis à nouveau toutes les voies du péage. Là, rien n’indique Milan. Je reviens sur mes pas, c'est-à-dire, de l’autre côté de toutes les voies du péage, une fois de plus. Apercevant derrière moi une bretelle d’autoroute et des panneaux, je décide de m’éloigner le long des voies afin d’observer les alternatives de circulation. Après les guichets, un trottoir étroit s’étire en plein soleil, jusqu’à un pont où le piéton est coincé entre un grillage et une barrière de sécurité. C’est trop étroit pour le sac à dos harnaché des tapis de sol, aussi, j’avance les épaules une par une et pas de front. Par le grillage, les destinations lisibles m’enjoignent poursuivre la marche. Le trottoir se commue en une butte herbeuse au sol inégal. Un ragondin s’enfuie vers un plan d’eau et se glisse péniblement sous une barrière où il s’agite avec inquiétude. Puis, c’est une aire pour camions. Il faut enjamber un grillage déjà à demi aplani, et passer sous un fil distendu qui se soulève aisément. Là, une douzaine de camions est stationnée sur le bitume. Tous sont au repos. Aucun moteur ne tourne.
Je rejoins l’entrée d’une bretelle où Milano est indiqué en toutes lettres. Je peux faire du stop à l’ombre d’un panneau, et à l’abri d’une barrière. Malheureusement, c’est très peu fréquenté. Les quelques véhicules qui prennent la bretelle ne s’arrêtent pas. Je décide suivre cette route jusqu’à ses affluents.
Ainsi, je reviens au péage. C’est tant large qu’en fin de compte, seule la file qui longe le bas-côté peut éventuellement s’intéresser à mon sort. Je décide avancer le long de l’autoroute, motivée par la vue de hauts panneaux de direction. Ainsi, je vois que Milano est indiqué suivant une bifurcation. Alors que le flot des véhicule diminue, je franchis les voies et cours jusqu’au bas-côté de la route qui est ainsi renseignée. C’est un bas-côté très large, délimité par des bandes blanches, et qui s’en va se rétrécissant vers un pont en contrebas. J’y donne de la voix, et l’écho me répond sur les murs. Après le pont, la route remonte, puis, c’est un plat.
Carlos me prend en stop. Il va jusqu’à Padova. Il me dépose à une station essence Q8, où il m’offre des boissons fraîches : un ice-tea et du jus de fruit que j’accepte avec gratitude. Son conseil est le suivant :
-Parle aux conducteurs qui font le plein à la pompe, tu vas trouver !
Mais personne ne va vers Milan. Je dépose mon sac à dos à l’ombre d’un sapin depuis laquelle je peux tendre le pouce. Un monospace en panne ou presque avance péniblement à ma hauteur, et le moteur crache un bruit inégal qui souvent s’interrompt. J’avance le sac à dos avant le véhicule en panne, afin de revenir dans un champ de vision large pour ceux qui sortent vers l’autoroute.
-Je n’ai pas milles anneaux, songeais-je.
Enfin, une voiture me fait signe. En fait, c’est une super voiture, noir brillante avec des fenêtres étirées. L’intérieur est beige, très propre. Le conducteur se rend à Brescia. Il révise quelques notions de français :
-Comment dit-on pardon ?
-Je te prie d’agréer mes excuses. Cela laisse davantage de liberté à celui qui est fâché que d’exiger de lui le pardon.
-Oui, je te prie d’agréer mes excuses de ne t’emmener que jusqu’à Brescia.
Il me laisse sur une aire d’autoroute. Là, j’entends parler français. C’est une petite voiture autour de laquelle cinq personnes s’attroupent, deux filles et trois garçons. Ils sont vêtus de couleurs sombres. J’approche :
-Salut, français ? Moi aussi. Vous n’avez plus de place ?
-Oui français. Là on est complet, et il fait super chaud, sans ça on t’aurait pris.
-D’où revenez-vous ?
-Slovénie, Tolmin.
-J’y étais aussi, volontaire, dis-je en haussant le poignet gauche autour duquel tourne encore un bracelet plastique rose.
Un garçon de cette voiture vient attendre avec moi quelques minutes. Il semble presque vouloir appeler les voitures comme on peut jouer avec un chien pour qu’il approche, en tapant sur les cuisses.
Guiseppe depuis ses lunettes fumées m’invite à monter dans sa voiture vert olive. Je salue une dernière fois les français, et dépose mes valises dans le coffre avant de monter sur le siège avant. Guiseppe ne parle pas beaucoup, fume un peu des camels d’un paquet bleu qu’il laisse près d’un crapaud en caoutchouc sur la planche avant, entrouvre les fenêtres, et pose un pied nu sur son fauteuil. Il tire la langue, chique…nous écoutons un peu de musique. Faisant une pause à une station autoroutière, il sort de la voiture afin de téléphoner et je m’éloigne de mon sac à dos afin de me laver les mains. A nouveau, j’entends parler français :
-Venez-vous en moto ?
-Oui.
-Cool ! Sans ça je vous eus demandé m’emmener en stop !
Ce sont deux femmes brunes et un grand garçon blond en pull marin et foulard rouge qui se tiennent debout devant d’imposantes bécanes. Je retourne vers Guiseppe.
A 18h50, Guiseppe me laisse sur une voie de sortie aux alentours de Milan. Je marche jusqu’à la barrière de sécurité, et avance vers une aire autoroutière qui est indiquée à proximité. J'ai une pensée pour Günther Stern Anders, qui cheminait à pied le long des autoroutes de Californie et expliquait sa marche aux policiers interloqués qui l'interpellait.
Bientôt, il n’est plus possible d’avancer le long du rail de sécurité : c’est un pont d’une dizaine de mètres de longueur et il n’y a pas de bas-côté. J’enjambe la barrière et cours sur l’autoroute jusqu’à la fin du pont. Dès que possible, je ré-enjambe la barrière.
Cette fois, je dessine un grand panneau :
-TOR.
J’espère aller à Turin.
Très vite, un petit fourgon blanc stoppe à ma hauteur. Le conducteur descend à ma rencontre. Cris de joie qui se tournent vers la route : l’ambiance est heureuse. Carlos, Gaïa, Julia et Ramirez reviennent d’un stage d’arts du cirque. Leur école est très impliquée dans le festival auquel ils ont participé. Ils sont respectivement jongleur, grimpeuse à la corde, équilibriste et quand à Ramirez, j’ai oublié, mais il vient d’Amérique du sud et me demande :
-Et toi, que sais-tu faire ?
-Lire, écrire, dessiner, et coudre les vêtements. Mais pas les manches, c’est trop compliqué.
Nous écoutons de la musique. Ils vont à Cueno et me proposent de m’y conduire. Gaïa est très préoccupée d’où me laisser : une station essence ? Julie enfonce son visage dans un oreiller écarlate et semble faire une sieste.
Enfin, le fourgon me laisse à Turin entre une station essence et un Mac Donald. Je remarque des panneaux fléchés vers Genève. Au Mac Donald, je peux laisser deux enfants choisir pour moi des frites et un gâteau sur un panneau digital, et me brosser les dents.
Mais les voitures ne stoppent pas.
J’avance dans Turin, franchit des rivières, traverse des ronds-points, et les voitures ne stoppent pas. Des camions blancs portant un logo de rhinocéros sont stationnés. Un parapluie ouvert traîne au sol. Un héron s'envole sur l'eau. Le soleil décline. A un dernier rond-point, la direction de Genève n’est plus indiquée. J’interroge un monsieur qui n’est pas en mesure de me renseigner. Alors, je vais le long des lignes de tram. Là, je demande la gare :
-Puerta nova.
Une jeune fille en robe à rayures verticales noires et blanches m’explique comment m’y rendre, mêlant une dose de ses intuitions personnelles. D’autres femmes me tendent des écrans de téléphone zoomant sur le nom de la station Puerta Nova. Je remercie chacune et monte dans la rame.
A la gare, un train est en partance vers Aoste. Cela me dit quelque chose ; je m'étire sur le quai et puis monte dans un wagon.
J’atteints Aoste après 22h. Il n’y a ni train ni autobus. Je vais en centre-ville et demande à des dames qui sortent les hôtels de la ville. Elles me renseignent et je suis leurs indications. Un hôtel est ouvert, j’y entre. Des ondes m’enserrent la tête. J’ai l’impression que mon cerveau est encerclé d’un brouhaha électronique douloureux. Un tableau d’un chat rouge debout sur les pattes arrières me déconcerte encore davantage. Je fais demi-tour et vais m’assoir sur un banc, dehors bien évidemment. Des bandes festives déambulent, certains de ces jeunes qui semblent étudiants sont déguisés de ballons. La pluie commence à tomber. Des escargots rampent par terre. Je change d’abri.
La nuit est passé vite. Il y a eu de la pluie, peu de vent, quelques éclairs et même du tonnerre.
Dès qu’il fait clair pour y voir et que je suis dégourdie pour reprendre la route, je marche vers les axes de circulation. Il n’y a pas encore d’autobus à la gare. Cependant, les panneaux de signalisation renseignent une alléchante destination : le tunnel du mont blanc. Je fais un panneau :
-FR.
Les voitures ne stoppent pas et j’avance longtemps sur le trottoir, traverse des passages piétons, contourne des ronds-points.
Une petite voiture verte stoppe. C’est une jeune femme brune qui se rend au travail. Elle s’occupe d’une descente en canoé. Volontiers, elle m’eut conduit à Courmayeur, mais elle ne peut pas s’autoriser un retard.
A nouveau, je marche. Quelle va être la prochaine voiture ? Je n’en sais rien. Faire du stop est plus imprévisible que le speed-dating.
Je suis une route, espérant gagner une bifurcation, limiter les axes secondaires, bref, mieux me poster.
Il pleut. Sur le bas-côté, de nombreuses limaces brunes rampent. Je pose mon sac et tend le pouce.
Des voitures tournent, d’autres passent devant moi, inexpressives, ou avec un petit salut. Je vois même passer plusieurs autobus, dont certains qui relient Aoste à Courmayeur. Si j’avais attendu à la gare d’Aoste, je serais probablement arrivée bien plus tôt au pied du tunnel du Mont Blanc. La pluie goutte sur les lettres « FR » et le feutre bouge sur le papier qui s’amollit.
Enfin, un italien stoppe. Il m’emmène quelques villages en avant. Nous passons devant une cascade, et, percevant mon intérêt pour la chute vertigineuse de l’écume, il fait demi-tour. Nous prenons une photo devant la cascade, et repartons. Il me dépose à un relai moto, où il m’invite à prendre un café et un pain au chocolat. Il est 9h et nous sommes au Biker’s Club. Me voilà prête à poursuivre. Après un échange de coordonnées et l’assurance que je lui écrirai un mot de remerciement, me voilà qui marche le long de la route. J'espère ne pas égarer le papier où il a écrit ses coordonnées.
La pluie est faible. Un abreuvoir me permet me rincer. Entre les montagnes, les nuages prêtent leurs formes obscures au soleil qui se lève dans la vallée. Une montgolfière s’élève.
Un monsieur ouvre une fenêtre. Oui, nous allons bien dans la même direction, du moins, pour quelques kilomètres. J’embarque auprès d’un italien qui retourne dans son village de résidence. Il me laisse à un croisement.
Les voitures passent et ne s’arrêtent pas. Je fais le choix de ne pas m’arrêter non plus, quitte à longer des rues sans bas-côtés, et m’engager dans des tournants sans visibilité.
Maintenant, il n’y a même plus de route devant moi. Je me dirige vers un tunnel. Le tunnel fait 200 mètres. Ce n’est pas très long ? Je redoute cette impression d’enfermement, coincée entre les masses de béton et les cubes de métal sifflant. Six voitures et deux camions me doublent sur la courte distance périlleuse.
Enfin, j’atteins un petit village : devant une bifurcation, la France est indiquée de chaque côté. Je défais la sangle du sac à dos et tend le pouce droit. J’ai l’impression d’entendre les véhicules me dire :
-ne t’inquiète pas, on s’occupe de toi.
Une vendeuse en vêtement s’arrête au volant d’une voiture blanche à quatre portes, haute sur roues. Je dépose mon sac sur la banquette arrière. Elle ne veut pas ouvrir son propre commerce car la retraite est proche pour elle, mais respecter la volonté de son patron diminue son autonomie : elle applique et ne décide pas. Nous parlons de l’intégration, de la mauvaise conjoncture financière qui limite les envies de voyage et de consommation d’achat des clients. A 10h05 j’arrive à Courmayeur.
Des fanions en rythme du vent battent des poteaux métalliques.
Tous savent où va le tunnel, je range les lettres « FR ».
Courmayeur est à 1 350 mètres d’altitude.
Les compatriotes ne stoppent pas pour moi. Peut-être eux-aussi ont vu les autobus stationnés en ville, et me laissent au loisir de faire demi-tour pour monter dans l’un.
Le soleil monte. Il fait chaud, et je dépose mon sac le temps d’enlever ma veste. Quelques voitures passent, sans même ralentir. J’avance sur l’étroit bas-côté que me laisse la peinture blanche sur la route.
Je suis alors après Courmayeur. Stoppant devant moi, une voiture blanche s’immobilise. Elle m’emmène jusqu’au val Ferré. A l’intérieur, c’est tout une famille puisque la voiture contient une Maman, un Papa, et un bébé me fait une place. Je fais la risette au bébé. Bientôt, on me dépose. Je poursuis à pieds.
Un tournant révèle un tunnel qui stoppe mon initiative. Ce n’est pas celui du Mont Blanc ; rien n’indique que ce le soit. Je ne l’ai jamais emprunté, aussi, je ne sais pas comment son approche est renseignée. Cependant, cette simple béance ovale coupé par l’horizontal de la route n’annonce rien du tunnel transfrontalier.
Un couple de Dubaï me prend à val Ferré et m’emmène jusqu’à la douane. Le véritable tunnel du mont blanc n’est pas immédiatement accessible : les véhicules sont filtrés un par un entre des barrières. La police contrôle les passagers, et demande nos trois cartes d’identité. Les deux leurs ne sont pas à même de satisfaire les exigences du contrôle. En effet, à défaut de document d’identité, le conducteur présente un avis de réservation d’hôtel à Lyon. La femme, qui a de grands yeux sous un voile noir, me présente une boîte de bonbons Haribo et j’accepte un carré d’une sorte de nougat brun.
-qui est-ce ? demande le représentant de l’ordre.
-ma femme, répond le conducteur.
-nous nous sommes rencontrés pour la route, expliquais-je.
Une femme policière nous emmène stationner. Je salue le couple et m’en vais tenter ma chance auprès d’un autre véhicule.
Il n’est pas permis de faire de l’auto-stop après la barrière de péage depuis laquelle les voitures s’élancent vers le tunnel. On me redirige vers la file d’attente qui le précède. Là, on roule pare-chocs contre pare-chocs, si ce n’est à l’arrêt.
Je n’attends pas longtemps avant de trouver une porte qui s’ouvre pour moi. Mes hôtes sont des compatriotes. Ce sont des français reviennent de l’île Maurice. Ils ont fait une escale à Dubaï. En 9h, ce n’est pas possible de sortir visiter la ville : la douane à l’aéroport des émirats prend plusieurs heures à l’entrée et à la sortie afin de filtrer bagages et personnes. Le tunnel est long, éclairé de lumières orange. Nous n’écoutons pas la radio. Malheureusement, nos chemins se sépareront de l’autre côté du tunnel car nous n’avons pas les mêmes destinations. En les écoutant parler, j’ai l’impression sonore de retrouver plus qu’une langue natale, mais aussi un univers de connotation que percute la langue.
Ils me laissent à la première station essence à la sortie du tunnel du Mont Blanc. Les nuages sur les flancs escarpés des montagnes voilent la vue du célèbre sommet. Les parois sont couvertes de végétation jusqu’à hauteur d’une rocaille qui dévale inégalement de gris.
Je recharge mon téléphone et prend une nouvelle bouteille d’eau.
J’attends à la sortie de la voie d’insertion. Une voiture déjà sur l’autoroute fait un crochet pour s’arrêter devant moi. Je cours jusqu’à la portière.
Carolina va jusqu’à Dijon. Elle me dépose sur l’une des bifurcations pour Lyon, celle qui descend après Macon par l’A6. Elle vient d’Andorre, et apprécie les Alpes car on peut y faire de la randonnée, et du vélo tout terrain. D’ailleurs, le vélo au cadre rouge est accroché derrière le coffre. Elle apprécie les sensations fortes, et sur son téléphone, charge une vidéo de personnes qui se jettent dans le vide, harnachés d’un petit costume leur permettant de planer.
-50% des personnes qui font ça meurent. C’est impressionnant ! L’adrénaline !
Sinon, elle est un peu famille. Elle rend visite à son frère qui fait beaucoup de vélo. Une de ses amies d’Andorre, Mirella, est partie trouver un emploi en Californie. Nous échangeons des coordonnées. Aujourd’hui, j’attends encore qu’elle me contacte.
Nous nous séparons à Macon à 15h40.
Devant la panne de véhicule, je n’ai d’autre choix que d’avancer à pied le long de l’A6. Un téléphone d’urgence est indiqué à 800 mètres, mais après 400 mètres, la distance parcourue me semble déjà énorme. Devant le téléphone, les voitures passent et ne stoppent pas. Je n’ai plus le choix, il faut avancer encore. A nouveau j’enjambe le rail afin de marcher sur le bas-côté. Mais, bientôt il n’y a plus de rail. La bande d’arrêt d’urgence descend sur un large caniveau pentu en béton, et après, à droite, c’est une colline artificielle. Je commence une progression très lente sur la colline : les herbes hautes et sèches retiennent mes pas, s’accrochent à mes vêtements, dérobent la vue du sol. Je fais le choix de descendre marcher sur le béton. Les courbes lentes de l’autoroute révèlent peu à peu le chemin qui m’attend.
Enfin, des éléments rompent la monotonie de la marche. C’est sur ma droite un rond-point, une route, d’autres panneaux, et un péage étroit. Malheureusement, ce n’est pas accessible depuis ma position. Les deux routes sont séparées d’un terrain vague et de barrières d’une hauteur supérieure à deux mètres.
Heureusement, une passerelle béton m’offre l’accès d’un escalier jusqu’au grillage qui limite le sommet de la colline artificielle envahie d’un couvre-sol sous lequel le sol est complétement masqué, tant dans sa profondeur que dans sa régularité. Les rectangles réguliers du grillage et sa solide attache aux poteaux d’encadrement prêtent des prises aux semelles des chaussures ; j’escalade avec l’appui d’un bloc en béton. Passé ces derniers obstacles, le rond-point que j’apercevais depuis l’autoroute est immédiatement accessible. La direction de Lyon y est confirmée par des panneaux d’indication. Un camion est arrêté sur la voie de droite, mais son conducteur a une autre destination.
-deux ou trois jours, oui, mais quinze jours d’auto-stop ?
Attendre au péage ne donne rien. Il y a trop peu de véhicules circulant sur cette route. L’heure avancée dans l’après-midi ne me donne plus le loisir d’attendre ma chance, il me faut la provoquer un peu. Aussi, j’avance le long de la voie d’insertion. Un peu avant l’entrée de l’autoroute, davantage de voitures sont susceptibles de me répondre. Une fois de plus, je ne sais pas comment excuser ceux qui passent devant moi depuis le péage jusqu’à l’autoroute. Il me semble pourtant évidemment que n’importe quelle distance m’eut avancée.
Enfin, une voiture stoppe. C’est un couple à l’avant, le garçon au volant. Elle, est coiffeuse, et lui, policier. Ils ont la vingtaine, tout juste.
-on va chercher un ami, et après, on peut te déposer devant un tram. Ça te va ?
-oui, c’est super.
Je comprends que tout ce que je leur présente leur est insolite. La surprise se révèle à eux presque par accident, et survient là où on je ne l’attendais pas. C’est un mot, un détail de circonstance. L’improbable est à bord.
J’arrive à Lyon à 18h50. Mon périple d’auto-stop prend fin à la gare de Lyon part-dieu, où je monte en wagon. Là, je peux me laver des heures, et recoudre mes vêtements.