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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Voici l'Agneau de Dieu...

Auteur Sujet: Voici l'Agneau de Dieu...  (Lu 3013 fois)

Hors ligne kokox

  • Grand Encrier Cosmique
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Voici l'Agneau de Dieu...
« le: 05 Septembre 2016 à 14:58:59 »
Voici une version largement remaniée de ce texte que j'avais posté il y a environ deux ans sous un autre pseudo (pseudo laissé en friche depuis afin d'être en règle avec la charte des modérateurs).
Cette nouvelle étant relativement longue, je remercie par avance celles et ceux qui auront l'audace et la patience de la lire dans son intégralité.



Voici l'Agneau de Dieu
qui Enlève
le Péché du Monde



   
Je ne suis pas la fine fleur de l’Humanité.
   Je n’ai pas de conscience.
   Je n’ai aucun scrupule.
   Je ne ressens pas la honte.
   Qu’ils soient égoïstes, immoraux ou douloureux, mes actes me traversent comme des fantômes. Le spectre de la responsabilité ne m’effleure jamais.
   Le tilleul qui embaume à la fin du jour ne me provoque pas la moindre joie. La coccinelle qui se pose sur ma main a peu de chance de s’envoler à nouveau.
   Rien ne m’émeut.
   Mes rares plaisirs ont toujours été des guêpiers, des embuscades.
   Je n’ai pas votre faculté à aimer quoi que ce soit, ni qui que ce soit.
   Moi, je suis un caillou glacé. Je fais partie des haïsseurs, des destructeurs de Paradis.
   Lorsque j’aperçois au loin un joli domaine, je n’ai qu’une envie : couper ses grands arbres, tarir ses sources, écrabouiller ses pétales. Quand je parlote avec quelqu’un de bien, cela me provoque tôt ou tard un court-circuit dans le ciboulot. Je me mets soudain à voir rouge. Il faut que je détraque ses beaux rouages de phénix, d’une façon ou d’une autre. Il faut que je lui fasse payer d’avoir été mieux loti que moi, plus docile que moi, plus parfumé que moi, plus intelligent que moi. Alors, je lui fais ce que j’ai à lui faire, et je poursuis ma route, sans le moindre remords.
   
   Les psychiatres ont pu s’offrir de chouettes bagnoles grâce à moi, sans qu’aucun ne parvienne à définir précisément le trouble de ma personnalité. Ils n’ont jamais arrêté de se tirer dans les pattes à mon sujet. Les plus indulgents reconnaissaient que mon cas possédait tous les symptômes de la sociopathie. Les plus impitoyables quant à eux s’accordaient à dire que mon impulsivité, ma froideur et mon machiavélisme relevaient plutôt de la psychopathie pure et simple. Dans un cas comme dans l’autre, je leur refilais toujours de sacrées sueurs lorsqu’ils me cuisinaient sur ma petite enfance. Je les forçais d’un regard à me donner du « Monsieur ». Pas de « Monsieur », pas de confidences, pas de sourire sardonique, pas de rot méprisant ! Je les forçais à choisir tous leurs mots, à respecter mes silences, comme si j’étais une sommité. Et moi, pendant ce temps, je bandais sur ma chaise, je gloussais intérieurement : « Tu crois, fils de pute, qu’on interroge le fils de Satan comme un vulgaire voleur de poules ? ».
   
   Vous voilà prévenu. Ne vous attendez pas à élever votre compassion d’une marche avec moi.
Par contre, si vous aimez juger, blâmer, incriminer - qui n’adore pas cela ? - avec moi, vous allez pouvoir vous horrifier, vous pavaner dans la sentence, crachouiller votre fiel, tout en vous prenant pour le plus accompli des Saints.
   Vous sentez-vous prêt à connaître la vie d’une démoniaque enflure ?
   Eh bien, la voici devant vos yeux d’ange, à peu de frais, écrite à l’encre de cette chiasse que fut ma vie.
   
   On dit que juger, c’est être flemmard de cœur. Un type qui juge cherche rarement à comprendre le comment du pourquoi de la maldonne d’autrui. Il connaît la limite à ne pas dépasser, et sa limite est sacrée. Il appelle cela la loi ! Et cette loi lui dit expressément qu’il serait vain de regarder l’enfer qu’a dû traverser le prévenu avant de poser son cul sur le banc des accusés.
   Je dis ce truc-là juste en passant, car je ne veux surtout pas que vous me plaigniez. Je me fous de votre pitié. La pitié est la main maquillée du mépris. Elle soutient un instant l’ami chancelant puis retourne, peinarde, se taper une queue devant HubPorn.
   Du reste, à la fin de ce récit, je jette mon billet que vous ne serez pas plus coriace en matière de miséricorde. Mais au moins de mon côté, j’aurais rempli ma mission : celle d’avoir pu pardonner mes offenses en lieu et place des bons bigots qui ne sauront jamais.
   Certaines ordures ont la chance d’oublier leurs crasses dans la bibine ou dans le con de jeunes putains attendries par les balafres des vieux caïds. D’autres, aussi cyniques que cinoques, se mettent soudain à croire en la Rédemption, découvrent la génuflexion dans le missel d’un motel minable, s’imaginent que leurs péchés s’effaceront d’un coup de croix magique à l’ombre d’un confessionnal.
   J’en ai connu plus d’un de ces pervers repentis. L’un d’eux s’appelait Adney Kilpatrick. Il avait bien choisi son prêtre pour absoudre ses dégueulasseries : le père Kenneth Walters d’Albuquerque, lequel ne faisait pas avaler que des hosties à ses enfants de chœur, et qu’on retrouva pendu à Guadalajara, sans une chaise sous ses pieds, avec ses couilles dans le gosier.
   Moi, je n’ai eu jamais la chance de pouvoir amnistier mes fautes. Des ignominies, je m’en suis traîné tellement que j’ai longtemps cru qu’il n’y aurait que la mort pour m’en délivrer.
   Pourtant, ce que j’ai vécu en matière d’expiation dépasse de loin l’entendement. Qu’on se le dise, celui qui vous parle a vu de ses yeux le pandémonium. Il a foulé de ses pieds le grand brasier où crament et se débattent les enfants morts sans baptême, les violeurs de fillettes, les fous de Dieu, les égorgeurs de grabataires.
Qui osera croire cela ? Que mon corps a réellement brûlé pour tout ce que j’ai fait subir aux autres.
   Qui osera croire que je suis un damné et que ma carcasse fut le festin des flammes ?
Qui osera croire que je suis revenu des Enfers pour témoigner, pour alerter tous les fumiers du monde de ce qui les attendait ?
   Une voix très pure dans ma tête m’a dit un jour qu’il fallait que j’écrive tout cela, sans rien omettre. Qu’il fallait que je raconte l’immondice que fut ma vie, tout le mal qu’on m’a fait et que j’ai fait en retour. Qu’il fallait que j’accouche de « La Vérité », afin d’apaiser tout ce feu qui me dévore depuis ma jeunesse.
   Alors j’écris.
   Toujours la même histoire.
   Mon histoire.
   Je n’en connais pas d’autres.
   
   Mon nom est Josh Beckman.
Jusqu’à l’âge de treize ans, je vivais au fin fond d’un bled paumé du Wyoming. Inutile de vous dire son nom, il n’apparaît sur aucune carte. C’est un désert de broussailles et d’épineux que le bon Dieu a probablement dû chier entre deux hémorroïdes.
Avec mon frère, Chad, et ma sœur, Ashlynn, mes cadets, nous étions des enfants de pauvres. Mais pas n’importe quels enfants de pauvres, des enfants de pauvres procréés par des épaves humaines. Mes parents, cancrelats de la résignation, étaient enchaînés à leur fatalité. Ils savaient qu’il n’y avait rien à faire. Ils n’avaient aucun espoir que les choses s’arrangent, et ne se donnaient aucune peine pour qu’elles s’arrangent.
   De l’aube au crépuscule, ils écrasaient des mégots, descendaient des bières, se lamentaient, se renvoyaient à la gueule leur crasseuse mélancolie, et c’était tout. Si bien que leur aigreur de vivre retombait sans cesse sur nous autres. Ils nous faisaient sentir à tout instant que nous n’étions pas la chair de leur chair, le sang de leur sang. Mais d’absurdes accidents, des poids morts, d’inutiles bouches à nourrir.
Lorsque la corvée des repas arrivait, ils nous servaient des louches poisseuses de haricots aux oignons noirs ou des patates bouillies à peine épluchées. Toujours des haricots et des patates. Presque jamais le moindre morceau de viande, le moindre fruit. Nous portions toujours les mêmes fringues que nous devions laver nous-mêmes avec un moignon de savon. La semelle de nos godasses était farcie de trous que nous devions reboucher avec des rustines. Nos têtes étaient souvent remplies de poux, mais ils s’en fichaient éperdument. Et, sur ces têtes croûteuses, inutile de vous dire qu’ils n’ont jamais adressé la plus mince des caresses.
Les seules marques d’amour qu’il nous était donné de voir, c’était lorsque mon père oubliait de fermer la lourde de sa piaule et qu’on le voyait prendre ma mère en levrette.
Ils avaient un sacré putain de rituel pour cela. Ma mère se ceinturait le bide avec une bullrope, une corde tressée à plat. À hauteur de ses reins, mon père avait accroché une poignée renforcée en cuir. Et c’était parti pour le rodéo. Ma mère jouait au taureau indomptable, tandis que mon père jouait les riders au-dessus de sa croupe.
   
   Notre maison était en bois, complètement isolée au bout d’une longue route terreuse et cabossée. Toute la foutue barrière qui l’entourait était à terre. La plupart des vitres étaient cassées, et plusieurs lattes manquaient dans le plancher.
Cette bicoque était un vrai courant d’air. Quand les bûches venaient à manquer, Chad, Ashlynn et moi étions transis de froid. Mais certains étés, la peau nous brûlait et nous crevions de soif, à cause des canalisations qui gelaient souvent l’hiver et que mes parents crisaient de devoir réparer.
Pour nous désaltérer, nous devions alors laper l’eau de pluie qui croupissait dans une citerne rongée par la rouille. Cela nous refilait des maux de ventre atroces, et c’était à peu près les seules fois où mes parents rigolaient un peu, sur le dos de nos gémissements, de nos vomissements.
Mon père travaillait un mois par-ci, un mois par-là, en prenant soin de taire son mépris des esclavagistes. Il empilait des caisses, chargeait ou déchargeait de la ferraille, des détritus, binait où on lui demandait de biner tout en glaviotant en douce sur tout ce qui brillait et ne lui appartiendrait jamais. Puis, lorsqu’il en avait sa claque, il racontait à ses employeurs qu’il avait contracté une maladie contagieuse, ou qu’il devait s’occuper urgemment de son début de cancer. Si bien qu’au bout de quelques années, tous les gens de la région s’étaient donné le mot et que plus personne ne voulait l’embaucher. Ses métastases au foie n’émouvaient plus du tout la populace. Il s’était fait une belle réputation de feignasse et de fabulateur increvable.
C’est à partir de là qu’il a commencé à s’absenter de la baraque durant plusieurs jours de suite.
Où partait-il avec son Dodge Fargo tout déglingué ?
   Allait-il courir la gueuse ? Était-il en train de nous quitter à petit feu ?
   Qu’emportait-il dans son gros sac en cuir bouilli ?
   C’est ce branque de Jo Beckman, mon oncle, qui m’a tout raconté en détail le jour de mon dixième anniversaire, alors qu’il était rond comme une queue de pelle. C’est là qu’il m’a balancé son sermon d’évangéliste : que nous nous comportions mal avec son frère, que nous étions des ingrats sans cœur tout juste bons à bâfrer et à chier. C’est là qu’il m’a appris ce que mon daron trafiquait pour faire subsister les siens, à la sueur de son front, au péril de sa vie.
   
Selon sa lubie, son humeur du jour, mon père partait dévaliser les économies de petits vieux souffreteux, d’estropiés, de paralytiques, qu’il dénichait et suivait depuis la sortie des hôpitaux. Ou bien, il partait braquer des épiceries dans les États avoisinants, Utah, Idaho, Nebraska. Ou encore il faisait le tapin dans les cimetières, reniflait la veuve éplorée, la rombière édentée qui n’avait pas vu une bite depuis des lustres.
   Dans son gros sac en cuir bouilli, il y avait un gourdin qu’il avait transpercé de longs clous pour ressembler à un fléau du Moyen Âge. Quand les choses ne se passaient pas comme il le voulait, il le sortait. Il était devenu capable de tuer pour une poignée de dollars. En quelques mois, il avait appris à ne plus craindre personne. Il avait appris à domestiquer sa peur et à terroriser son monde rien qu’en brandissant sa massue de sociopathe.
- C’est uniquement pour vous faire becter qu’il fait ça, Josh. Sans vous, tu penses bien, il se serait fait sauter le caisson depuis longtemps, m’avait encore postillonné oncle Jo, le délicat. Ton père n’est pas un mauvais bougre. Il n’a simplement pas eu de chance. C’est criminel de ne pas le respecter.
   Un soir pourtant, il était rentré avec une balle logée dans l’épaule. Ma mère l’avait charcuté durant au moins une heure en enfouissant un long couteau dans sa plaie. Et puis ses doigts. Avec Chad et Ashlynn, on avait assisté de bout en bout à cette boucherie chirurgicale. Mon père souffrait et grimaçait atrocement, même après s’être envoyé une bouteille de gnôle dans le cornet. Nous n’avions pas moufté. Mais, dans ce silence horrifiant, c’était la première fois de notre vie que nous avions éprouvé le sens du mot justice.
Comme il n’était pas religieux, mon père laissait libre cours à son alcoolisme et à sa violence. Une fois revenu de ses virées malsaines, il passait son temps à jurer, à nous hurler dessus et à nous battre. Nous avions souvent la tête en sang et nos vêtements déchirés. Lorsqu’il en avait assez de nous massacrer avec son ceinturon, il sortait alors de notre chambre en titubant, à bout de forces.   
Celui de notre fratrie qui avait reçu le moins de coups venait alors consoler les deux autres dans ses bras. C’était souvent ma sœur Ashlynn qui jouait ce rôle de petite mère, car mon père n’osait pas trop défigurer l’innocence de ses traits. Elle avait un très joli visage, ma sœur Ashlynn, avec des yeux bleus étincelants, un petit nez retroussé et des tresses blondes comme les blés. On aurait dit un petit ange catapulté par erreur dans le chaudron de la géhenne.

   Pour aller à l’école, nous devions attraper l’autobus qui passait à deux kilomètres de chez nous.
Un matin, madame Cooper, notre voisine la plus proche, une rouquine aux grosses mamelles, s’est assise à mon côté dans le bus et a débuté la conversation. Elle n’avait jamais osé s’adresser à moi auparavant, sans doute parce qu’elle me trouvait répugnant et sacrément débile. Mais ce jour-là, elle avait osé, peut-être parce qu’elle portait une nouvelle robe à fleurs et que le soleil du Wyoming, enfin ranimé, s’était mis à chiquer de l’azur.
- Comment t’appelles-tu ?
- Josh !
- Enchanté Josh ! m’avait-elle dit, en me tendant sa belle main blanche.
- Enchanté, m’dame !
- Et moi, tu sais comment je m’appelle ?
- Non, pas vraiment.
- Cooper ! Élisabeth Cooper !
- Heureux d’vous connaître, m’dame Cooper.
Elle croquait une belle pomme rouge et je prenais plaisir à regarder ses incisives exploser le jus du fruit.
- Vos parents m’ont toujours envié et détesté, tu sais !
- Oui, je sais.
- Mais comme ils envient et détestent à peu près tout le monde, je ne leur en veux pas plus que cela !
- C’est bien gentil de votre part, m’dame Cooper !
- Il vous bat, n’est-ce pas ?
- Ça dépend des jours !
- Qu’est-ce que l’on peut faire, mon Dieu. On a beau savoir, on est impuissant. Il y a des lois, tu sais. Aimerais-tu qu’on le dénonce, Josh.
- C’est pas si grave, on s’est habitué.
- Heureux les simples d’esprit car le Royaume des Cieux leur appartient. N’oublie jamais cette phrase du Christ, mon petit. Répète-la à ton frère et à ta sœur, plusieurs fois par jour si il le faut. C’est tout ce que je peux faire pour soulager un peu votre peine.
- Elle a l’air juteuse à souhait votre pomme, m’dame Cooper !
- Mais bien sûr, suis-je égoïste ! Tu en veux un morceau ?
- Si ça dérange pas !
   Tout au long du trajet, elle m’avait encore dit que nous étions de pauvres gosses qui n’avaient vraiment pas eu de veine de tomber dans le giron de tels abrutis. Et aussi que tous les dimanches à l’église, de nombreuses personnes priaient pour nous, sans que nous le sachions.
   Enfin, juste avant de descendre, elle m’avait offert un billet de dix dollars tout neuf et tout craquant, puis m’avait dit :
   - Passe ce soir chez moi après ta classe. J’aurais un cadeau pour toi !
   - Un cadeau ? C’est quoi un cadeau ?
   - Tu ne sais pas ce qu’est un cadeau ? Tu te fiches de moi ?
   - Non, je vous jure ! Pourquoi, j’mentirais ?
   - Mon pauvre petit gars ! Promets-moi de passer ce soir et tu verras ce qu’est un cadeau !

   Le cadeau de madame Cooper était un petit agneau adorable et tout bouclé.
   Immédiatement mon cœur a été rempli de joie lorsque je l’ai serré dans mes bras. Il était d’une tendresse et d’une douceur infinie, à pleurer.
   Je ne lui ai pas donné un nom tout de suite, car je n’en trouvais pas d’assez beau pour lui. Mais comme je n’arrêtais pas de l’appeler « Mon-cher-petit-agneau », alors madame Cooper m’a suggéré de l’appeler comme cela, tout simplement.
   Très vite, nous sommes devenus inséparables. Je le câlinais, je le coiffais des heures entières. Je le promenais partout et il ne débordait jamais de mon ombre.
   Tous les week-ends, il gambadait à mes côtés, et tous les matins de la semaine, je l’attachais non loin de l’arrêt d’autobus et il attendait patiemment mon retour de l’école.
   Ce furent là, croyez-moi, les trois semaines les plus heureuses de toute mon enfance.
   Jusqu’à ce qu’un jour, « Mon-cher-petit-agneau » manque à l’appel.
   Il n’était plus dans la petite cabane que je lui avais fabriquée. D’un coup, je me suis affolé. J’ai crié son nom en courant comme un fou alentour, longeant la route dans un sens puis dans l’autre, inspectant chaque trou. Et puis, au comble de ma détresse, je suis revenu vers son enclos. Et là, je me suis aperçu qu’il ne s’était pas détaché de lui-même. On me l’avait volé. On avait volé mon agneau. Sa corde avait été cisaillée.
Quand je suis arrivé à la maison, mon père changeait un pneu, en jurant. Je n’osais pas m’approcher de lui. J’avais un drôle de pressentiment, car son visage était blanc comme de la craie.    C’est alors que j’ai découvert mon agneau en sang juste devant le parechoc de son Dodge Fargo.
Mon père l’avait tué avec le cric. Il le lui avait plongé dans le corps.

J’avais onze ans ! C’était juste hier. C’était il y a une minute.
Alors, je me suis mis soudain à hurler comme si le cric était plongé dans mon propre ventre. Et je me suis sauvé dans les collines, en continuant à me déchirer la gorge :
« Il a tué mon agneau ! »
« Il a tué mon agneau ! »
« Ce salaud a tué mon agneau ! »
   C’est à cet instant précis que j’ai senti dans ma tête, dans mon cœur, dans mes veines, que je ne serais plus jamais le même, que l’enfant qui était en moi avait été broyé net.
   À bout de souffle, je me suis laissé envahir par un flot inextinguible de haine. Ce sentiment était comme autant de coups de poignard dans ma poitrine, qui entraient et qui ressortaient sans relâche. Et ce poignard était tenu par un démon qui adorait faire le Mal, tout détruire autour de lui. Et ce démon était mon père qui avait retrouvé ma trace sur le sentier de la colline.
   Qui me poursuivrait toujours.
   M’épouvanterait toujours où que je sois.
   Longtemps, j’ai donné de furieux coups de pieds dans le tronc d’un arbre, en me jurant de ne plus jamais l’appeler mon père, mais uniquement DÉMON !
   En rentrant à la tombée de la nuit, je me suis dirigé d’un pas décidé vers la remise. Je me suis emparé de la hachette avec l’intention d’aller lui planter directement dans le crâne. Mais en tournant au coin de la maison, j’ai découvert que la Dodge Fargo n’était plus là.
   Ma mère qui attendait mon retour, tapie dans un coin d’ombre, m’a dit alors le plus cruellement du monde :
   - Ça y est, tu es enfin calmé, Josh la chochotte ? Pleurer pour une bestiole, si c’est pas pitié ! Viens plutôt m’aider à enterrer ses restes, va !
   - Mais pourquoi, il a fait ça ? Pourquoi ?
   - Nous aurons de la viande pour quinze jours, au moins. Toute tendre, toute succulente. De quoi te plains-tu ?
   - Je ne mangerai jamais « Mon-cher-petit-agneau ». JAMAIS, tu m’entends !
   - Libre à toi ! En attendant, va nous chercher la pelle, avant que ton père revienne et te foute une dérouillée pour refus d’écouter ta mère.
   Sur cette énième menace, la rage est revenue en moi au grand galop. Je me suis mis à maudire puissamment cette boiteuse, ce fantôme rempli de vide qui se faisait appeler ma mère. Je me suis mis à maudire cette femme qui ne nous embrassait jamais, qui défendait toujours la brutalité de mon père, qui était plus inutile à la terre qu’un clou rouillé sur une planche pourrie.
   - Va te faire foutre, sale putain du démon ! que j’ai osé l’injurier d’un coup, avant de m’enfuir à nouveau en courant dans les collines, où j’ai fini par m’endormir en repensant très fort à mon agneau.   
   Quand je me suis réveillé, c’était le matin. Il pleuvait. Ma première envie n’a pas été de pisser, mais de frapper dans le tronc d’un arbre, et cette fois à coups de poing. Je m’imaginais que le tronc était la gueule infecte de mon démon de père. Et je me suis juré que devenu adulte je le massacrerai à coups de cric et que j’obligerai ma mère à l’enterrer dans la tombe de mon agneau.
   
   Et puis du temps a passé, sans que jamais ma malédiction à son encontre ne me quitte.
   En soulevant de la fonte et en faisant des milliers de pompes, j’ai commencé à grandir, à forcir, à dépasser d’un front les cheveux gris et hirsutes du démon. Bientôt, il n’osa plus croiser mon regard qui pesait une tonne de rancune. Bientôt, il n’osa même plus s’adresser directement à moi. Il passait par ma mère. Il lui disait : « Dis-lui de… demande-lui si… oblige-le à… ».
   Vers l’âge de treize ans, j’ai commencé mes premières fugues. Je partais par les chemins des deux ou trois jours avec une boite de haricots et un ouvre-boite. Je m’allongeais sur le sol et j’observais la nature et le ciel, l’air mauvais, les yeux injectés de violence.
   J’exécrais tout ce que je croisais. Je crachais sur les fleurs, j’écrasais chaque insecte, je savatais les cailloux, la poussière. La nuit, je martyrisais des crapauds, des rongeurs. Je leur éclatais la tête à coups de pierres pointues. Un dimanche matin, je suis même allé à l’église en pleine messe. J’ai escaladé le bénitier, j’ai ôté mon futal et j’ai chié dans l’eau bénite en toisant tous les culs bénis qui étaient outrés :
   - Vos prières pour nous, c’est pareil à ce qui sort de mon cul, de la bouse puante qui ne sert à rien ! je leur ai asséné en pleine gueule.
   
   Assez vite, j’ai eu un dossier aux services sociaux pour ce catalogue de conneries. Plus je me chopais de blâmes à l’école, plus je recevais de félicitations pour mon casier judiciaire.
   Lorsque je marchais en ville, on ne me regardait plus comme un pauvre gosse maltraité, mais comme une belle pourriture en devenir. Certains baissaient les yeux à mon passage. D’autres changeaient carrément de trottoir. Je me suis mis à susciter l’angoisse. Toutes ces petites paniques de fourmis aux abois faisaient croître ma puissance !    J’adorais ça !
   Bref, tout comme son père, Josh Beckman a commencé à être une petite célébrité dans la région, grâce à son inexorable glissement vers le Mal.
   
   A quinze ans, ce qui devait forcément arriver arriva. Avec la tronche ravagée par l’acné et le cheveu ruisselant de sébum, j’ai foulé le sol crasseux de ma première cellule.
   J’ai été détenu pour homicide involontaire dans un centre d’éducation surveillée.
   C’était un énorme bâtiment tout en briques rouges, saturé de barreaux, de cafards maousses et de bites salopes dans les douches qui cherchaient à me décrasser le cul.
   J’avais volé une Plymouth Road Runner et, en fuyant la police, j’avais eu un tragique accident. Je m’en étais tiré avec juste quelques hématomes et trois côtes fêlées. Mais de l’autre côté, il y avait eu des morts. Et ces morts étaient des huiles, des gens qui comptaient pour la ville, des gens respectables qui n’avaient jamais eu à siroter dans leur jeunesse l’eau croupie des citernes.
   C’était un couple d’une cinquantaine d’années et il n’était vraiment pas beau à voir. Le type avait un œil qui lui pendait. La gonzesse avait les nichons à l’air. Leurs tripes s’entrelaçaient sur la banquette. J’ai encore le sang de leurs intestins qui glougloute dans ma mémoire.
   Le jour de leur enterrement, on m’a forcé à m’agenouiller devant leurs tombes pour leur demander pardon. J’ai fait ce qu’on m’a demandé de faire, mais j’avais le cœur aussi sec qu’un bout de bois mort.
   J’ai alors dit « pardon » à voix haute et « enculés » dans ma tête.
   On m’a enfermé jusqu’à l’âge de vingt ans pour cette tôle froissée. À cause d’un prétentiard trou du cul qui n’avait pas dévié sa trajectoire d’un centimètre lorsque j’avais doublé une Chevrolet.
   C’est dans cette prison que les choses sérieuses ont vraiment démarré. Que mon passeport pour voyager dans la folie a été tamponné.
   Je partageais la cellule avec deux véritables assassins qui, eux, avaient tué avec l’intention de tuer. L’un avait dézingué ses deux abrutis de cousins au fusil à pompe parce qu’ils l’humiliaient sans cesse. L’autre avait zigouillé un parfait inconnu dans la rue. Il l’avait saigné à blanc avec un cutter parce qu’il lui avait refusé une clope.
   Avec ces deux tarés, nous n’échangions pas plus de trois mots en une journée. Nous étions tellement ivres de vengeance et de dégoût que nous aurions pu nous entre-tuer à tout moment.
   Durant tout ce temps, j’étais habité par la haine, rien que par la haine. Je sentais qu’elle grossissait en moi de jour en jour. Tout ce que je mangeais, le moindre légume, se transformait en haine. Je me suis alors mis à soulever des haltères du matin au soir, pour avoir des muscles pleins de haine et de violence. Au bout de six mois, plus personne n’osait me décrasser le cul sous les douches. Car lorsque j’attrapais les couilles d’un sodomite, ma main ne les lâchait plus jusqu’à ce que le vicelard tombe dans les vapes.
   
   De vingt à vingt deux piges, je me suis tenu relativement à carreau. Pour ne pas me faire poisser, j’ai appris à devenir mobile, bien transparent, bien hypocrite. J’entrais dans un patelin, je reniflais en quelques heures où se trouvaient la misère, la détresse et les coups. Grâce à mon aura de taulard, attirer les plus faibles jusqu’à moi n’était pas compliqué. J’enseignais le vol à la tire et les petites arnaques à de jeunes négros en mal de reconnaissance. Ils dépouillaient pour moi, prenaient les risques pour moi, et en plus me remerciaient. Je posais mon sac une quinzaine de jours dans un bled, et j’allais voir ailleurs si les dollars étaient plus verts.
   Un jour, j’ai quand même fait la connaissance d’une jeune fille qui s’appelait Melany. Elle avait dix-sept ans, un père ivrogne, une mère impotente. On a tout de suite trouvé nos atomes crochus. Quand deux destins de merde se rencontrent, ils s’en réjouissent presque sur-le-champ, à l’instar des grands hommes. On en a pas chialé. On en a ri.
   Son minois était angélique, il me rappelait la frimousse de ma frangine Ashlynn. Sa bouche était pulpeuse et ses tétons carbonisaient illico le gland.
   Le seul bémol à sa perfection était son cul. Un vrai cul de vache. Il y en avait pour trois.
   Avant Melany, j’avais bien essayé de serrer quelques cochonnes au faible QI dans les fougères, et il fallait les voir ces gourdasses qui faisaient des manières à cause de mon caractère violent. On me branlait, on me suçait, mais l’on recrachait mon sperme au loin comme s’il était vénéneux. Et puis, pire que tout, on invoquait toujours des saignements et des migraines pour m’empêcher le trou. Tant et si bien que je n’étais jamais très loin du viol, ce cousin consanguin de l’amour débordant.
   Melany avait été la première à percevoir un autre aspect de moi. Elle me pompait durant des heures et avalait les rares gouttes de tendresse qu’il restait en moi, en me gratifiant toujours d’un beau sourire de fin de pipe.

   En juillet 81, nous nous sommes mariés dans l’allégresse. On était complètement ivres, et à deux doigts de dégueuler sur les pompes du prêtre. J’avais réussi à chouraver une robe de mariée et deux bagues chez une vioque paraplégique que j’avais transbahutée un peu partout pendant dix jours. C’était deux vieilles bagues de femme, aux pierres sans doute de pacotille. Le prêtre les avait matées d’un œil dubitatif. Mais j’étais tellement heureux ce jour-là que je m’en foutais royalement de convoler en jouant les gouinasses.
   Nous n’avions pas d’argent, pas de travail, aucune ambition. Nulle part ou habiter. Nous baisions du matin au soir près des torrents, dans les étables, dans les forêts, sous le soleil, sous la pluie. Nous nous donnions sans relâche tout l’amour que nous n’avions jamais reçu.
   Ce faisant, nous sommes partis à l’aventure. Inspirés par mon père, nous avons commencé à braquer les débits de boissons et les stations-service en jouant à Bonny and Clyde. À certains pompistes, Melany exhibait ses splendides mamelles, tandis qu’en loucedé je crochetais les serrures.
   À la base, le cœur de Melany était bourré de gentillesse, de compassion, de joie de vivre.
   C’est moi qui l’ai peu à peu perverti.
   La première baffe est tombée alors que nous avions foiré notre coup et que nous étions sans un, le ventre vide. Elle a eu le malheur de me dire qu’elle m’aimait et que cet amour suffisait à la nourrir. Ce à quoi, je lui ai répondu :
   - Ferme ta gueule, bébé, ou je te saute à pieds joints sur la gorge ! Tu ne sais pas de qui tu t’es entichée. Il n’y a absolument rien de bon dans mes tripes. Si tu veux t’enchaîner à moi, sache que je n’ai que le pire à t’offrir.
   Et c’est ce qu’elle a fait durant deux ans encore la jolie guimauve, préférant maquiller ses coquards et noircir son âme plutôt que de me perdre.
   C’était très curieux. Je l’avais dans la peau cette petite gourde, et j’aurais même tué pour elle, mais l’intrusion de son amour aveugle m’emplissait de dégoût.
   Plus je l’aimais, plus je lui voulais du mal. Qu’elle jouisse entre mes bras de diable ne me suffisait plus, je voulais la voir souffrir. Alors, je me suis mis à la battre à mort pour qu’elle s’éloigne de tous mes vices.
   Et puis, un beau matin, ce qui devait arriver, arriva. Elle m’a quitté à cause des sévices que je lui infligeais.
   C’est à partir de là que ma vie a commencé à sombrer dans la drogue, l’alcool et la démence.

   Pendant cinq ans, j’ai traîné ainsi ma bouillante carcasse à travers le pays. Je me soûlais, je me piquais, je me jetais à la gorge des gens et je m’enfuyais dans un autre patelin, pour tout recommencer. J’avais beau assommer ma conscience par tous les moyens possibles, ma haine et ma violence ne s’apaisaient jamais.
   Un jour, j’ai rencontré une bande de bikers à Tucson. Je leur ai immédiatement fait peur et ils m’ont immédiatement apprécié pour ça. Ils me traitaient de déjanté, de fou furieux, et j’adorais ça. Eux aussi étaient des rebelles à tout. Eux aussi avaient envie de tout fumer sur leur passage, comme Attila et les Huns.
   Un matin, Azaf, leur chef, m’a offert une splendide Harley Davidson qu’il avait volée dans la nuit. On ne m’avait jamais rien offert, rien donné dans ma putain de vie, à part l’agneau de madame Cooper dont j’avais à peine profité. Alors, j’ai pris Azaf dans mes bras et je lui ai juré qu’il serait mon frère de haine pour l’éternité et que celui de nous deux qui claquerait le premier attendrait l’autre en enfer.
   Mais la Harley n’était pas gratuite. Azaf m’a aussi offert un Luger P08 Parabellum et m’a exhorté d’aller buter un pote à lui qui avait renié la croix gammée et ne fêtait plus comme il se devait l’anniversaire de la mort d’Hitler. J’ai exécuté son ordre sans sourciller, j’ai pris quelques photos du cadavre de l’ennemi du III ème Reich, et Azaf à son tour m’a serré dans ses bras et s’est marré comme une truie quand je lui ai demandé qui était le III ème Reich et si j’aurais le droit de le rencontrer un jour.
   Avec ces types-là, je concrétisais enfin mes rêves de fraternité et d’agressivité, j’étais dans mon jardin infâme. Nous n’avions aucun respect pour la nature humaine. On pillait des bikers ennemis. On dérouillait des débris de clochards et on leur pissait dessus. On baffait des mioches trop intrépides à notre goût, devant les yeux éberlués de leur mère. On forçait de vieilles femmes à embrasser nos bouches qui puaient la roteuse à dix pas. On tripotait leur chatte, leur cul et leurs nichons rabougris, comme ça en pleine rue. On violait quelquefois une gourdasse à cinq, toute une nuit. Insuffler la terreur au monde entier était devenu notre shoot quotidien.
   
   Cette chevauchée barbare dura environ deux ans.    Quand un matin, je me suis réveillé dans une prison d’Atlanta. A cette époque-là, j’étais si azimuté que je ne me souvenais même pas qu’on m’avait arrêté.
   Les cops m’ont dit : « Tu commences à nous épuiser Beckman. On n’en finit pas de te serrer pour coups et blessures et usage illégal d’arme à feu. On a décidé de t’interroger au sujet des meurtres qui ont eu lieu ici, à Atlanta ».
   Des meurtres ? C’était bien possible. Mais je ne savais même pas si j’étais coupable.
   Là encore, je ne me souvenais de rien. J’avais pris trop de drogues. Mon cerveau n’était plus qu’une merde molle.
   Le lendemain, alors qu’on m’amenait au tribunal, je me suis enfui par une porte dérobée et j’ai pris l’autobus le plus naturellement du monde comme si un ange gardien m’avait ouvert la voie.
   J’ai marché ainsi pendant trois jours et trois nuits jusqu’à m’écrouler d’épuisement.
   Et puis, par le plus grand des hasards, j’ai retrouvé Melany et mon fils, Sam, âgé de six ans, que je n’avais jamais vu.
   Me voyant dans ce sale état, Melany a aussitôt fondu en larmes. Durant une semaine, peut-être deux, j’ai eu l’impression que nous ressemblions à une véritable famille. Melany m’avait tout pardonné. Mon fils était beau, intelligent, plein de vie. Il m’a instantanément appelé « papa » comme si je l’avais quitté la veille. J’étais aux petits soins pour eux. Je n’avais qu’une envie, c’était de protéger ça à mort, cet espoir de maigre bonheur.
   Mais quelques jours plus tard, j’ai subitement attaqué un type qui ne m’avait pas tenu la porte au sortir d’un magasin.
   Sam était avec moi. Il a tout vu.
   -  Non, papa, ne fais pas ça. C’est mal ! m’a-t-il dit en me tirant par la manche.
   C’est alors que j’ai senti à nouveau une puissante bouffée de haine m’envahir. Et je l’ai dérouillé. J’ai dérouillé mon propre fils.
   Sam pleurait toutes les larmes de son corps. Je l’ai giflé pour le faire taire, et il s’est écroulé sur le sol.
   Le type en a profité pour se relever en tenant un tesson de bouteille. Lui aussi bouillonnait de haine. Tandis que je remettais mon fils sur ses pieds, il s’est mis à me poignarder et à me poignarder encore. J’ai levé mon bras gauche pour me protéger le visage et il m’a atteint au bras, me tranchant le biceps, les ligaments et l’artère principale.    Ensuite, il a tranché l’artère de ma jambe, et le commerçant m’a dit : « Il faut aller à l’hôpital tout de suite ou vous allez saigner à mort ! ».
   Mon fils Sam était là ! Il n’avait que six ans et il était bouleversé.
   Quelques minutes plus tard, je me suis retrouvé affalé au fond d’une ambulance.
   Et c’est là enfin que je suis mort !
   Mais pas mort tout à fait.
   Je me suis retrouvé aux portes de l’enfer !
   Juste avant de quitter ce monde, l’ambulancier m’a regardé et il m’a dit : « Croyez-vous en Dieu ? En Jésus ? »
   Je le jure, je ne savais même pas de quoi il me parlait. J’ai repensé à ma putain de mère. Je l’ai vu en train de boiter vers une tombe dans un désert de poussières. J’avais la tête aussi vide qu’elle.
   « Jésus ? Connais pas ! Qu’est-ce que tu me racontes, mec ? »
   « Parlez-lui quand même, monsieur, vous êtes mal en point ».
   « Va au diable, avec tes sornettes ! »
   L’instant d’après, j’étais au milieu des flammes. Comme si l’ambulance avait soudainement explosé. Je sentais l’odeur du feu. Ou plutôt un mélange de soufre et de fumée.
   J’entendais des cris de partout.
   Au bout d’un moment, j’ai eu l’impression de survoler une forêt de flammes. Et je me suis retrouvé au-dessus d’un petit lac entouré de falaises. Le lac était en flammes. Et une foule de gens y brûlaient.
   Ils brûlaient et hurlaient. C’était atroce comme ils hurlaient.
   Tout à coup leurs visages se sont rapprochés de moi et j’en ai reconnu quelques-uns. Certains d’entre eux étaient morts d’une surdose d’héroïne ou avaient pris le volant un soir d’ivresse. D’autres avaient été tués durant un vol à main armé ou au cours d’une bagarre. Azaf, le chef des bikers faisait partie du lot. Il n’était plus que lambeaux de chairs violacées. Ses yeux étaient crevés.
   Ils criaient tous mon nom :
   « Josh, ne viens pas ! Tu ne pourras plus repartir ! »
   Je les entendais. Je respirais leur odeur de peau carbonisée. Mais je ne comprenais rien. Je ne connaissais pas encore la peur. Ma vie était remplie de violence et de haine. On m’avait tiré dessus, on m’avait poignardé, mais je n’avais jamais eu peur.
   Et puis j’ai cru voir le visage de mon père qui surnageait dans un bassin rempli à ras bord de lave. Il n’était plus que grimaces et souffrances incessantes. Je ne savais même pas qu’il était mort ce fils de pute. Son corps cramait sans fin, mais sans se consumer. C’est alors qu’il m’a dit :
   « Josh, ne viens pas ! Je suis désolé pour tout. Je ne savais pas. C’est à moi de brûler. Pas à toi ! Tu as encore le temps de déguerpir, fils. Pars, ne reviens plus jamais ici ! »
   C’est à ce moment-là que j’ai sombré dans l’inconscience.
   
   Pendant des heures, des jours, des semaines, j’ai été incapable d’oublier ces visions d’horreur. En sortant de l’hôpital, je me suis soûlé jusqu’au délire. J’ai pris de la drogue, des pilules, de l’alcool à 90 °. Mais ça n’a servi à rien. Je n’arrivais pas à oublier. Dès que j’éteignais les lumières, je revoyais ce hideux, cet effroyable spectacle des damnés de l’enfer.
   Un dimanche matin, Melany m’a convaincu de l’accompagner à l’église. Elle m’a fait revêtir un costume et une jolie cravate pour la première fois de ma vie. J’ai même mis du parfum. Je sentais bon. Le ciel était bleu. Sam me tenait la main.
   C’était la première fois que je foutais les pieds dans une église. A un moment, un homme aux cheveux blancs a pris la parole. Je ne connaissais rien à la religion, mais il s’est mis à lire l’Évangile selon Saint-Jean, chapitre un, verset vingt-neuf.
   « Voici l’agneau de Dieu qui ôte le péché du monde ! »
   Il aurait pu lire n’importe quoi d’autre et je n’y aurais rien compris. Mais quand il a dit ça, je me suis souvenu de mon agneau. Il a dit encore : « Jésus est l’agneau de Dieu et il est mort pour racheter les péchés de l’humanité et nous sauver de l’enfer ». Puis il s’est mis à décrire l’enfer et je me suis dit « C’est ce que j’ai vu, y a pas de doute ! Quelqu’un m’explique enfin ma vision ! »
   On ne m’avait jamais appris à prier. J’étais impie. Mais j’ai songé fortement en fermant les yeux :
   « Mon Dieu, si vous existez, si Jésus existe, et que vous essayez de communiquer avec moi, par pitié, tuez-moi, ou guérissez mon âme. Je ne peux plus vivre comme ça ! Je suis un père indigne, un mauvais mari, je suis une bête ignare et malfaisante ! Par pitié, tuez-moi, ou guérissez mon âme ! »
   Ce matin-là, en sortant de l’église, j’ai titubé jusqu’au pied d’un arbre, je me suis écroulé, et j’ai pleuré. J’ai pleuré durant une longue demi-heure. Et Melany et Sam pleuraient eux aussi en me tenant la main.
   Alors soudain, une digue s’est rompue en moi, libérant dans un torrent de larmes toute la haine, la colère et la violence que j’avais emmagasinées dans mon cœur depuis l’âge de treize ans.
   Et je me suis mis à rire comme un gosse, rempli de soubresauts, comme secoué par les rafales d’un vent joyeux et tout puissant.
   Au loin j’ai vu des paroissiens qui portaient sur nous des regards plein de tendresse et de compréhension. Certains se signaient. D’autres écrasaient une larme. Le ciel était d’un bleu intense. L’herbe était d’un vert intense. Les fleurs étaient d’un jaune intense. Pour la première fois, je me sentais en vie.
   Lorsque nous sommes rentrés à la maison, c’est là que j’ai entendu la voix très pure dans ma tête. J’ai aussitôt éprouvé le besoin de prendre une feuille et un stylo afin de raconter mon histoire à tous ceux qui voudraient bien l’entendre.
   Aujourd’hui, cela fait presque cinq ans que je la réécris chaque jour, en changeant un mot par-ci, en rajoutant un détail par là.
   Quant à savoir si elle est belle ! C’est à vous de juger !
   Un éditeur m’a répondu il y a une semaine pour me dire qu’il l’avait lu avec grand intérêt, mais qu’en l’état, c’était beaucoup trop court pour faire un livre.
    Je suis allé le voir hier matin avec Sam. J’ai sonné à sa porte. J’ai sorti son enveloppe de ma poche, et je lui ai juste dit en souriant qu’il avait oublié le « c » à Beckman !

   

   
   
« Modifié: 14 Septembre 2016 à 11:34:47 par kokox »

Hors ligne Servanne

  • Calliopéen
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  • Plante en peau
Re : Voici l'Agneau de Dieu...
« Réponse #1 le: 05 Septembre 2016 à 15:25:50 »
J'ai commencé mais c'est trop long, je ne peux lire longtemps sur écran. Les deux premiers passages sont excellents.. J'essayerai de poursuivre.

S.
Docteur es Géophysique. En route pour le CNRS


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Hors ligne kokox

  • Grand Encrier Cosmique
  • Messages: 1 489
Re : Voici l'Agneau de Dieu...
« Réponse #2 le: 05 Septembre 2016 à 16:16:36 »
Merci pour ta tentative Servanne !  ;)

Hors ligne Servanne

  • Calliopéen
  • Messages: 564
  • Plante en peau
Re : Voici l'Agneau de Dieu...
« Réponse #3 le: 05 Septembre 2016 à 16:33:04 »
Ah mais je ne désarme pas, je suis une têtue^^ Je lirai la suite. A ce sujet, quand on voit la longueur du morceau, ne serait pas judicieux de le tronçonner en épisodes et de le poster en feuilleton ? Je dis ça parce que c'est un format que j'affectionne et qui ménage le suspens. Enfin, c'est vous qui voyez  ;) 

S.
Docteur es Géophysique. En route pour le CNRS


Y'a trop un truc qui cloche grave sa mère ! (P)

Hors ligne Cambrien

  • Aède
  • Messages: 175
Re : Voici l'Agneau de Dieu...
« Réponse #4 le: 05 Septembre 2016 à 16:49:00 »
Le texte est effectivement trop long en l’état. Assez pour rebuter beaucoup de lecteurs.

Je pense que tu veux faire quelque chose de ce texte. Dans ce cas, soigne la typographie. Les apostrophes droites devraient être remplacées par des apostrophes courbes et les tirets cadratin devraient apparaître pour introduire les dialogues.

Je note également trop de répétitions ainsi que des fautes d’orthographe faciles à éviter avec une relecture plus serrée.
Au niveau du sens profond, je me suis trop concentré sur ces éléments pour réellement m’imprégner du texte. Je laisserai donc ce soin à d’autres.

En tout cas, le tout représente un vrai travail pour un récit finalement assez ambitieux.

Nocte

  • Invité
Re : Voici l'Agneau de Dieu...
« Réponse #5 le: 05 Septembre 2016 à 16:50:16 »
Tout lu.
C'est indéniablement bien écrit, un style académique plutôt maitrisé.
Sur le fond, j'ai fort apprécié le profil de ton kid, l'innocence qui laisse place à la haine, sa ren ontre avec Melany, la partie où il devient à son tour un "mauvais père".
J'aurais quelques réserves sur le passage en Enfer, mais c'est juste personnel, j'aurais préféré que cela reste réaliste. Sinon (là aussi c'est personnel) la fin ne me convainc pas trop, qu'il trouve une réponse dans la religion ok, mais j'aurais préféré que sa transition soit plus dure.
Tu peux encore développer davantage, et ça n'en sera que meilleur.
Agréable lecture en tout cas  :)

Hors ligne kokox

  • Grand Encrier Cosmique
  • Messages: 1 489
Re : Voici l'Agneau de Dieu...
« Réponse #6 le: 05 Septembre 2016 à 22:02:37 »
Merci Cambrien pour ta lecture ! Comme je l'ai précisé, c'est une nouvelle assez longue et achevée, ce n'est pas un roman. Il manque je pense sur ce site, très bien fait au demeurant, une case médiane qui se situerait entre textes courts et textes longs.
A l'occasion, si tu pouvais relever les quelques fautes ou autres coquilles, cela me dépannerait, d'autant que tu sembles ne t'être concentré que sur la forme. Merci d'avance. Bien à toi !
« Modifié: 05 Septembre 2016 à 22:11:42 par kokox »

Hors ligne kokox

  • Grand Encrier Cosmique
  • Messages: 1 489
Re : Voici l'Agneau de Dieu...
« Réponse #7 le: 05 Septembre 2016 à 22:04:07 »
Merci Weg pour ta lecture et ton commentaire. Bien à toi !

Hors ligne Cambrien

  • Aède
  • Messages: 175
Re : Voici l'Agneau de Dieu...
« Réponse #8 le: 05 Septembre 2016 à 23:44:16 »
Le récit est si copieux que faire un relevé des fautes ici serait long et assez pénible. Je vous ai donc envoyé le texte corrigé après en avoir fait un copier-collé. C’est plus rapide et cela m’a permis de traiter le problème de la typographie.

N’étant pas bien familiarisé avec l’informatique sur ce site, je ne sais pas si vous avez reçu mon message. Ce ne serait pas la première fois que la messagerie « privée » du site me causerait des déboires... :-¬?

Hors ligne kokox

  • Grand Encrier Cosmique
  • Messages: 1 489
Re : Voici l'Agneau de Dieu...
« Réponse #9 le: 06 Septembre 2016 à 00:50:54 »
Oui, j'ai bien reçu le message. Un grand merci Cambrien pour ce travail de correction ! Je vais à mon tour faire un copié/collé. Bien à toi !

Hors ligne Cambrien

  • Aède
  • Messages: 175
Re : Voici l'Agneau de Dieu...
« Réponse #10 le: 06 Septembre 2016 à 13:30:05 »
Je n’ai pas remplacé les traits d’union par les tirets cadratin dans la correction ni supprimé les répétitions, l’idée étant simplement de traiter les fautes et de rectifier la typographie. J’ai peut-être oublié deux ou trois éléments, mais peu je pense. De toute manière, le texte n’était quand même pas bourré de fautes.

Hors ligne Fried

  • Calame Supersonique
  • Messages: 2 014
Re : Voici l'Agneau de Dieu...
« Réponse #11 le: 06 Septembre 2016 à 17:59:18 »
C'est une histoire bien originale, et comme j'aime bien (dans les textes courts) qui retombe sur ses pattes.
J'ai été accroché à « Tu crois, fils de pute, qu’on interroge le fils de Satan comme un vulgaire voleur de poules ? ».  Je pensais à une histoire fantastique, ce n'était pas ça mais j'ai aimé tout de même.
Le passage que je retiendrai c'est l'enfance et l'agneau .
Pour le reste, le parcours de violence me captive moins.
Bravo pour ce texte bien articulé.

Hors ligne extasy

  • Palimpseste Astral
  • Messages: 3 099
Re : Voici l'Agneau de Dieu...
« Réponse #12 le: 06 Septembre 2016 à 19:25:57 »
Comme d'hab kokox, te lire est jouissif. Je sais pas trop quoi dire de constructif, t'as toujours une sacré plume mon pote :)
Mais n'empêche, comme weg, je suis pas très fan du passage au fantastique. Ou plutôt, je trouve ça trop rapidement (peut-être un peu facilement ?) expédié, par rapport à la profusion du reste. J'essaie de m'expliquer : le reste du récit est plein, riche, on suit le parcours de toute une vie et puis hop, l'enfer et hop hop, il y a une voix pure dans sa tête et il devient tout gentil d'un coup. Je suppose que tout comme mon honorable camarade, c'est un point de vue perso, mais le combo rapide/facile ne me convainc pas trop.
Mais ce n'est presque rien, tant le reste est chouette. Je t'adore, mais tu le sais ça, hein ^^

Hors ligne kokox

  • Grand Encrier Cosmique
  • Messages: 1 489
Re : Voici l'Agneau de Dieu...
« Réponse #13 le: 10 Septembre 2016 à 12:43:37 »

Désolé Champdefaye pour ce retard de réponse. Je me suis chopé ces jours derniers un paquet d'hémorroïdes amoureuses et tenaces et, de fait, je n'avais plus trop la tête à la littérature, mais plutôt aux démangeaisons inopinées. Cela va beaucoup mieux ! Un grand merci aux suppositoires "Proctolog" ! Grâce à eux je pourrai normalement fêter mon anniversaire le 27 septembre (55 piges) sans danser la gigue sur ma chaise.
Bref, pardon pour ce naturalisme de maître de céans qui ne maîtrisait absolument plus son séant.
Cela étant dit, je suis très heureux de te retrouver mon cher et vieil ami de MDE, comme nous nous étions un peu perdus de vue.
Un grand merci pour ta lecture de l'Agneau, ta lecture pointilleuse qui a relevé effectivement une légère incohérence d'ordre temporel dans la narration de ce récit. Je n'ai pas arrêté de manier et de remanier ce texte. Tant et si bien que je me suis sans doute un tantinet égaré en cours de route. Je vais prochainement tenté de reconsidérer le début du "machin" à l'imparfait. Tout autant, je pense également revoir la fin, car je trouve que les choses sont un poil précipitées dans le saut "Inferno" de Josh et mal amenées, mal explicitées dans sa transcendance christique. Au plaisir d'un café au Luxembourg, cher Champdefaye. Bien à toi !




Un grand merci, mon cher Fried, pour ta lecture de l'Agneau, et ton aimable commentaire ! Bien à toi !





Un grand merci mon cher Extasy pour ta lecture de l'Agneau. Comme stipulé dans ma réponse à Chamdefaye, je pense prochainement ripoliner la conclusion de ce texte qui, à la relecture, me convient de moins en moins. Tu as tout à fait raison, la conversion de Josh fait un peu combo rapide/facile. Pour l'heure, j'ai d'autres textes sur le feu, mais je garde précieusement en mémoire ce que vous m'avez dit l'un et l'autre afin d'améliorer le "machin". Bien à toi !
« Modifié: 11 Septembre 2016 à 14:58:32 par ernya »

Hors ligne Pyjsa

  • Aède
  • Messages: 150
Re : Voici l'Agneau de Dieu...
« Réponse #14 le: 14 Septembre 2016 à 11:07:49 »
Bonjour,

Ce texte soulève une nausée vomitive que je ne mentionne que pour rendre justice à la force d'évocation qui en émane.

La construction de l'histoire sous forme d'un grand flash back m'interroge alors que les bouts ne se rejoignent pas : entre les psychiatres et les gens d'église, ce n'est pas clos, et le suivi n'est pas du même office que la rédemption.

Il semblerait que le récit n'est pas exhaustif.

Egalement, une incohérence puisque le personnage principal est à deux reprises l'objet d'une première visite dans une église : l'épisode du bénitier et la scène finale sont dits son unique incursion.

 


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