Elle avait le visage insolent. Ses lèvres ne se touchaient jamais tout à fait, comme pour laisser l'espace à un sourire moqueur permanent. Ses cheveux étaient détachés, ça lui donnait un air de liberté et moi, ça me faisait penser qu'elle se sentait bien. Elle avait dans les yeux une certaine lueur que je croyais être celle de l'amour. Elle ne parlait pas souvent. Ou plutôt, elle se taisait beaucoup. Il n'y avait aucune timidité dans son silence, c'était un silence convaincu et profond, un silence dont je perçois encore les échos. J'ai une oreille qui entend bien plus fort les silences que les paroles.
L'été a rendu l'atmosphère étouffante et sortir au-delà de l'ombre bienveillante paraît impossible. Le soleil a annulé ma session sportive du jour et je me retrouve seul dans l'immense appartement, sans idée précise de quoi faire du temps libéré par la chaleur. Par angoisse de la solitude, je m'attache à occuper mon ennui à me souvenir de ce qui a été agréable. Étant donné que le choix n'est pas très large, c'est ce souvenir qui revient régulièrement. Je me suis tant appliqué à me le remémorer que je ne peux même plus le situer précisément dans le temps et dans l'espace. C'est ce qu'on doit appeler la poésie de la vie : il ne nous reste que des fragments d'images, de sons, de sensations, et comme le moment nous apparaît incomplet, il est tout de suite embelli. Voilà pourquoi on ne retient que quelques phrases d'un livre, que quelques mots d'un discours, que quelques promesses d'une liste bien plus longue.
Elle était en France pour quelques jours seulement, le temps de visiter la capitale. Elle faisait partie d'un groupe de touristes anglais, liés entre eux par les horaires des excursions et par les photos qu'ils prenaient des monuments, avec toujours ce même émerveillement dans la voix au moment de dire « Smile ! ». Les soirs, à la fin des visites guidées, ils redevenaient des touristes indépendants, et c'est moi qui devenait son guide, pour elle seule. Je lui faisais visiter Paris, elle me montrait l'amour du bout des doigts. Pour elle, je devais être un de ces éléments qui font le charme de Paris : un serveur romantique, les cheveux mi-longs et bouclés qui, d'un sourire bien placé, promettait une soirée sur les toits Parisiens. En quelque sorte, j'étais compris dans l'offre touristique.
Je n'avais plus qu'à penser. Penser, encore et encore, le seul exercice du jour qui ne faisait pas aussitôt perler des gouttes de sueur sur mon corps habitué à l'automne annuel. Avec la pensée, ce sont des gouttes de souffrance, au mieux de désir, qui rompent avec l'immobilité de nos corps fatigués de ne rien faire. Je tiens dans ma main une bouteille d'eau encore fraîche avec laquelle j'asperge mon visage à intervalle régulier. Le ventilateur balaye mon torse que je n'ai pas pris la peine de recouvrir. Je suis seul dans l'appartement, et je n'ai pas honte de mon corps. Un jour, il a satisfait une jeune touriste Anglaise venue rencontrer Paris.
Je me souviens avoir été étonné par la perfection de son bronzage. Dans mon esprit, l'Angleterre rimait avec une absence totale de soleil et j'imaginais les Anglaises aussi blanches que possible. Sa peau mate était lisse, ses lèvres roses à peine humides. Ma peau à moi était vierge de toute caresse et très vite, elle est devenue ivre de son toucher britannique.
- Tu m'as montré Paris, joli serveur, disait-elle en posant un doigt sur ma poitrine. Je me dois de te remercier.
- Je ne mérite rien, dis-je, moi aussi j'ai apprécié le moment et...
- Tais-toi, on n'entend plus les étoiles.
La chaleur a fait sauter les plombs et le ventilateur s'est arrêté. Les pâles de l'hélice ont peu à peu cessé de fouetter l'air et mes souvenirs ont cessé tout à coup de me transporter loin d'ici. L'inconscience a pris le relais et ce sont les rêves qui ont de nouveau fait affleurer les délicates gouttes sur mon corps épuisé de se souvenir. Il serait temps de vivre.