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Cela a commencé un matin, comme ça, sans raison particulière. Je suis sorti de chez moi, j’ai commencé à traverser la cour de l’immeuble et elle était là. Pas en plein milieu non, juste un peu sur le fond. C’était une petite floeur noire. Jolie, discrète, elle poussait timidement entre les dalles de la cour. Frêle et fragile, j’ai mis un temps avant de la quitter des yeux. Puis je suis parti travailler comme tous les jours. Je n’y ai plus repensé de la journée. Mon travail, mes occupations tout cela m’accaparait mais lors de la pause déjeuner, je dois admettre que quelques secondes elle m’est venue à l’esprit.
Le soir en rentrant dans cette cour, son image m’est revenue et je l’ai cherché des yeux. Pendant un moment j’ai cru qu’elle n’était plus là mais non. Je me suis approché, je l’ai regardé en détail. Elle semblait plus jolie et un peu plus grande que le matin. Des pétales d’un velours noir et profond, des pistils rouges avec un peu de doré. J’ai passé un peu de temps à l’admirer plaisantant avec moi-même devant l’incroyable sort que la nature réservait à ses créations. Quel destin tragique pour une si jolie petite floeur que de pousser dans une vielle cour d’immeuble. Là où elle serait bien peu mise en valeur et mourrait dans l’ignorance. J’ai fini par l’abandonner là et suis rentré à mon appartement.
Le lendemain matin, aussi étrange que cela puisse paraître, ma première pensée au réveil a été celle de cette floeur. Cela m’a étonné mais en chassant cette image, je me suis promis tout de même de passer la voir en allant à mon travail. Je ne saurais expliquer pourquoi mais j’en avais envie. A mon arrivée dans la cour, je n’ai pas eu besoin de la chercher. Je l’ai trouvé immédiatement du regard. Alors que je m’approchais j’ai remarqué qu’elle avait grandi, grossi. On distinguait nettement de nouvelles feuilles à la base alors que les anciennes, elles, avaient pris de l’ampleur. « Quelle plante vivace ! » me suis-je mis à penser. Puis je suis parti, enfin après un petit moment quand même.
Le reste de la journée, durant mon trajet, mon travail, mes pauses, je dois dire que j’ai eu quelques pensées fugaces pour cette floeur. Par-ci, par-là… Je n’ai pas su pourquoi mais dès ce jour-là je n’ai pas eu envie de parler de d’elle à mes collègues.
Le soir, en rentrant, j’ai du coup consacré pas mal de temps à admirer cette floeur. Vivant seul, sans famille proche très présente, j’étais libre de mon temps comme bon il me semblait. Sûrement dû à ma fatigue, plus qu’à une réelle réalité, j’ai trouvé qu’elle avait grandi dans la journée. Une impression, son image me semblait différente de celle de mon souvenir du matin. Malgré les questions qui me venaient à l’esprit, j’ai tout mis de côté et me suis un peu laissé absorber par l’observation de la floeur. Le velours noir de ses pétales me fascinait tout comme le contraste avec ses pistils rouges. J’ignore combien de temps j’ai réellement passé devant mais j’ai fini par enfin rentrer chez moi plus tard que je ne me l’avais imaginé au début.
La nuit qui suivit, mes rêves ont été hantés par elle. Hanté, je peux employer ce mot car même si cette dernière n’était pas l’objet de mon rêve, je l’apercevais un peu partout tant et si bien qu’au matin, chaque bribe de rêves contenait un bout de cette floeur.
J’ai été un peu perplexe face à tout ça, surpris et un peu mal à l’aise mais au final j’ai décidé de prendre sur moi. Aussi, en sortant de mon immeuble, j’ai décidé de ne pas aller la voir. Mais en passant et en lui jetant un coup d’œil, je me suis stoppé net, comme hypnotisé. Mes yeux n’ont pas pu se détacher d’elle. J’ai alors bifurqué vers le fond de la cour et plongé de nouveau mon regard sur la floeur. Visiblement, une fois de plus, elle avait grandi dans la nuit. Sa tige poussait légèrement les dalles, plus de feuilles, des pétales plus grands… Elle devenait magnifique c’était une certitude. Je suis resté planté là, à la fois mal à l’aise et admiratif. Puis au bout d’un moment ma raison revenant, je me suis aperçu que j’étais redoutablement en retard et qu’il fallait que je parte.
Tous les jours suivant, je n’ai eu que cette floeur en tête, je n’arrivais pas à me la sortir de l’esprit. A mon travail cela fut progressivement aussi envahissant. Bien que je sois arrivé à lui faire barrage de nombreuses fois, la pensée était là en toile de fond. Je me suis surpris à rire de moi plusieurs fois tellement la situation était relativement ridicule. Pourtant les soirs venus, je n’avais qu’un envie. Une envie contre laquelle je n’arrivais pas à lutter, celle de la revoir. Tous les matins, tous les trajets d’aller et retour, je n’ai pensé qu’à ça. Avait-elle grandit ? Etait-elle encore plus belle ? Sa couleur était-elle toujours aussi captivante ? Des questions, somme toute, idiotes devant le fait que cette floeur n’était pourtant qu’un simple détail de ma vie.
Un jour en arrivant dans la cour, bien évidemment je suis allé la voir et pour la première fois, je n’ai cessé de la regarder qu’au moment où la nuit est tombée. De retour chez moi, j’étais éprouvé. Les choses prenaient une proportion hors-normes. Cette floeur prenait possession de ma vie. La nuit, le jour, le matin, le soir, au travail, dans mes rêves. Plus le temps passait, plus elle grandissait et plus je passais de périodes à l’admirer et ne rien faire d’autre.
Puis j’ai commencé à me lever dans la nuit pour aller l’observer tout de même malgré l’obscurité. Chaque fois elle était plus belle, plus grande, plus magnifique et lorsque mon regard se posait sur elle, plus rien n’avait d’importance.
J’ai été de plus en plus en retard au travail. Je quittais plus tôt, commettait des erreurs, me moquait même des répercussions. Mon esprit n’avait de concentration que pour la floeur noire. Loin d’elle je me languissais, devant elle je disparaissais dans sa couleur de velours sombre. Mes « pauses déjeuner » sont devenues trop longues car certains jours je suis retourné chez moi la voir et une fois devant le temps n’existait plus.
Ce fut comme une étrange chute lente et douce aux enfers car tout ce qui était ma petite vie calme, tranquille et peu passionnante devint superflue et non stimulante. Seules les heures passées dans cette cour auprès de la floeur noire trouvaient grâce à mes yeux.
J’ai perdu mon travail. J’ai progressivement cessé d’appeler puis de rappeler mes amis, ma famille. J’ai perdu la notion des jours et du temps qui passait. Tout s’est succédé avec une progression lente et paisible tant et si bien que je ne me suis même pas aperçu quand mes séances auprès de la floeur noire ne se différenciaient plus des moments passés loin d’elle. Elle était là, captivante, noire, sombre, je tombais en elle, elle me happait.
La réalité n’existait plus, la vie n’existait plus, rien n’avait de goût ou de saveur. Tout ne servait à rien. Je ne servais à rien.
Aujourd’hui j’en suis là. Je ne sais pas quand est la dernière fois où j’ai mangé voir simplement bu. Mon corps et ce qu’il devient ne m’intéresse pas. Je suis auprès de la floeur, c’est tout ce qui compte. Je suis dans le velours noir, je suis ailleurs. Je ne me rappelle pas la dernière fois que je l’ai quittée ou retrouvée. Je ne me rappelle pas la dernière fois que j’ai parlé à une personne. Je suis juste là mais la floeur se flétrit…
Elle se meurt et moi avec. J’ai été près d’elle autant que j’ai pu, j’ai été elle autant que j’ai pu. Mais la voir disparaître me fait souffrir. Je me meurs de l’intérieur. Hier, un de ses pétales est tombé et j’ai pleuré durant des heures. Demain, un autre tombera sûrement et je serais de nouveau inconsolable. Je n’y arriverais pas.
Cela m’est devenu insupportable. Cette souffrance, cette tristesse, je n’en peux plus. Je n’ai pas la force, c’est impossible pour moi de concevoir de vivre sans elle. Elle est devenu ma vie, elle est ma vie, nous sommes unies.
Je ne serais certainement plus là avant qu’elle ne disparaisse complétement. J’aurais sûrement déjà rejoint les pétales de la jolie floeur noire fanée. Dans ce noir, dans ce velours, de l’autre côté loin de tout, de tous….