Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

14 Mai 2026 à 19:21:50
Bienvenue, Invité. Merci de vous connecter ou de vous inscrire.


Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Moi, ça allait.

Auteur Sujet: Moi, ça allait.  (Lu 1670 fois)

Hors ligne E112 / Trompette sournoise

  • Scribe
  • Messages: 67
Moi, ça allait.
« le: 28 Juin 2016 à 16:20:12 »
Je devais avoir neuf ou dix ans. Le chien, lui, pas plus de quatre ou cinq.
C’était un setter irlandais, une femelle.

J’étais seul à la maison, le jour où notre chien s’est couché sur le côté, dans le garage, et a commencé à mourir. Ma mère était rentrée à midi, pour manger avec moi. Nous nous sommes penchés sur Alizée (c’était son nom de chien).

Alizée était malade, visiblement. D’habitude, elle était du genre à courir autour de la maison toute la journée, sans jamais se fatiguer, comme le vent du même nom. Elle courait tellement, effectuant toujours la même boucle, qu’il n’y avait plus de gazon aux endroits où elle passait et repassait inlassablement.

Alizée vomissait, ou en tout cas essayait de vomir, affalée sur le côté, sa tête reposant sur le sol en béton de notre garage. C’était un très beau chien. Très con, aussi. Enfin, c’est difficile à dire. Je pouvais déjà comprendre ça. Ma mère se préparait à retourner au travail, pour l’après-midi. J’allais devoir rester seul avec l’animal, notre chien, qui semblait nécessiter des soins ou quelque chose. Je me suis demandé ce que j’allais bien pouvoir faire. Maman est partie en voiture. Je suis allé voir Alizée et je lui ai apporté de l’eau. Elle n’a pas bu. Elle voulait mais elle pouvait pas. Comme quoi, les dictons… Alors j’ai quitté le garage et je suis allé allumer la télévision. C’était la seule chose à faire. Je m’ennuyais, tout seul. Régulièrement, j’allais voir le chien qui était en train de mourir, au garage. Je m’en doutais de plus en plus, qu’il était en train de mourir. J’ai appelé ma mère pour le lui dire, pas peu fier de mon diagnostic, mais je ne me souviens plus de ce qu’elle m’a répondu. Elle travaillait. Il faut bien travailler, de toute façon.

Je regardais un peu la télé, et puis je retournais voir le chien. Je faisais la navette, comme on dit.

Je n’étais pas triste pour Alizée. J’aurais bien voulu qu’elle aille mieux mais en même temps, je sentais qu’il se passait quelque chose de très intéressant. Moi, ça allait. Notre chien était en train de crever, seul pour ainsi dire, dans le garage, en vomissant un liquide coloré, et je m’en sortais bien, émotionnellement. Je ne m’effondrais pas. C’était intéressant, comme truc.

Je pouvais observer un quart d’heure mon chien mourir et puis changer de pièce regarder un épisode d’Olive et Tom, sans problème.

Une fois, j’ai pleuré. C’était juste avant que le chien meure. Alizée a convoqué toutes les forces qu’il lui restait pour tenter de se remettre sur ses pattes. Et elle est retombée lourdement. Là, j’ai pleuré. Pas très longtemps. C’est la seule fois où j’ai vraiment ressenti quelque chose.

Je me doutais bien que j’étais une saloperie. On le sait bien, même à neuf ou dix ans, quand on est une véritable saloperie d’être humain. Mais c’était quand même spécial et intéressant à savoir, vous savez, cette faculté à affronter la mort les doigts dans le nez. Je n’avais aucun super pouvoir, jusque-là.

A la fin d’un autre dessin animé, quand je suis retourné au garage, Alizée était foutue. Elle commençait même à refroidir, ça se sentait. Je l’ai caressée longtemps. Je lui ai souhaité plein de bonnes choses. Je lui ai parlé à haute voix pour la première fois de la journée. Je suis désolé, je lui ai dit. Je suis désolé d’avoir été une saloperie de petit garçon. Et j’ai un peu pleuré, encore, mais sur moi-même, pas sur le chien. J’étais désolé d’être une saloperie. C’est un drôle de super pouvoir… Enfin, j’aurais dû m’en douter. Voir à travers les murs ou soulever un pont, ça risquait pas de m’arriver.

J’ai téléphoné à ma mère pour lui annoncer la nouvelle (c’est-à-dire que le chien était officiellement mort, pas que j’étais une saloperie (ça, elle le savait sans doute déjà, car les mères savent tout)). Je ne me souviens pas de ce qu’elle a répondu. Si ça se trouve, je l’ai même pas vraiment appelée. On s’invente tout un tas de souvenirs quand on sait pas quoi faire avec sa vie et qu’on passe l’après-midi seul à la maison avec un chien qui meurt.

Ce dont je suis à peu-près certain, c’est que j’ai entendu la voiture de mon père se garer devant le garage et que mon cœur s’est mis à tambouriner comme une paire de godasses dans un sèche-linge. Depuis le temps que le chien était mort, je n’avais pas pensé à ça. Mon père. Je me suis senti comme si je l’avais tué de mes mains, ou que j’avais cassé une lampe, j’en sais rien. Alors j’ai décidé de tout lui avouer immédiatement. Je me suis rué sur la voiture et dès qu’il est sorti, je lui ai dit comme ça, qu’Alizée était morte. On pouvait plus rien faire. Elle était même froide.

Le truc vraiment effrayant, c’est que j’ai eu ce fou rire en lui disant. Le genre incontrôlable. J’étais à deux doigts d’éclater de rire sous le nez de mon père, en lui annonçant que notre chien était mort. Encore aujourd’hui, je me dis que je vais payer pour ça, un jour, et que ce sera terrible.

Je trouvais pas ça particulièrement drôle, évidemment. J’essayais de faire en sorte que mon père ne me surprenne pas en train de me gondoler en lui apprenant le décès de notre chien. Mais qu’est-ce que je pouvais faire d’autre, finalement, que d’en rire ? C’était au-dessus de mes forces.

Alors il m’a dit « ok ». Mais il avait pas l’air content. C’est difficile à dire si c’était à cause du chien, de mon fou-rire ou autre chose, vu que mon père a toujours eu cet air-là, en rentrant à la maison le soir.  Et puis il m’a dit aussi « attrape les pattes arrières ».

On a porté le chien jusqu’à l’arrière du jardin et mon père a creusé. Pas très profond. Ça l’emmerdait, de creuser très profond.
Quelques semaines plus tard, je dois dire, certains morceaux d’Alizée dépassaient encore de notre jardin. Enfin je crois. J’espère que je l’ai pas inventé, ça aussi. Enfin bon, si c’est vrai, c’est presque pire. Je ne sais pas quoi penser de tout ça.

Je me souviens que le chien était tout raide et que mon père, ça l’emmerdait aussi.
Tout l’emmerdait, la plupart du temps.
Je l’ai regardé faire un moment et puis j’ai demandé si je pouvais rentrer à l’intérieur.
Je me souviens plus ce papa a répondu mais je suis rentré.

Le soir, à table, on a pas trop parlé du chien.
Moi, ça allait.
Heureusement que j’étais une saloperie. Sinon, ce genre d’histoire aurait pu me démolir.
« Modifié: 28 Juin 2016 à 17:06:36 par E112 / Trompette sournoise »

Hors ligne Kwak'

  • Prophète
  • Messages: 674
Re : Moi, ça allait.
« Réponse #1 le: 28 Juin 2016 à 16:40:48 »
Wo....

Sous l'apparente simplicité  de la plume (qui n'est pas si simple que ça à manier en réalité), on retrouve un rythme assez fou et une profondeur assez dingue dans le developpement. On croirait un peu le petit nicolas, en beaucoup plus trash, mais le rythme des phrases à tiroirs m'y fait fortement penser.  (certaines utilisations du DIL, par exemple)

Je veux dire, nous arrêter au départ sur "c'est quoi ce monstre ?" pour arriver sur "en fait il a tellement conscience de son état d'humain qu'il est désabusé même enfant", c'est bien, vraiment bien joué. Le coup de la pourriture (les mères le savent toutes) est une véritable tuerie vu la façon dont tu nous l'amènes.

Le coup du père distant - toujours comme ça en rentrant du taff -, le coup du "maman travaillait, il faut bien travailler", tout ça m'amène à faire ce que je fais rarement : je n'ai pas grand chose à critiquer sur ce texte. La chute cynique et paradoxale "ça aurait pu me démolir" comme s'il avait un bouclier monstrueux... pour au final comprendre que s'il écrit ça tellement plus tard, c'est que ça l'a bouffé malgré tout quelque part...

Une grosse tuerie. Pas de grosse morale envoyée dans les dents, pas de gros sabots... j'ai vraiment, vraiment beaucoup aimé.

Merci ;)

Hors ligne kokox

  • Calame Supersonique
  • Messages: 1 515
Re : Moi, ça allait.
« Réponse #2 le: 28 Juin 2016 à 17:47:04 »
Toujours la même patte reconnaissable, si j'ose dire. C'est cru, pas un mot qui dépasse, et ça remue bien la paillasse. La fin est d'une cruelle justesse. Moi, à neuf dix ans, je ne me sentais pas une saloperie. Mais j'en ai vu crever des chats, des chiens et des oisillons et des serpents, soit par mort naturelle soit par sadisme juvénile, eh bien je le confirme, j'en suis sorti bien démoli. Bravo pour la sincérité de ce texte.

Bien à toi !

Hors ligne Mémoire

  • Calliopéen
  • Messages: 410
  • Bébé mammouth laineux
Re : Moi, ça allait.
« Réponse #3 le: 28 Juin 2016 à 17:57:43 »
Salut !
Comme dit plus haut, c'est cru, c'est direct. Je saurais pas mieux dire que Jef pour les commentaires, ça rejoint pas mal mais il le dit mieux que moi.
Il est complètement basé ton kid et ses parents sont pas mieux. Ton écriture est simple, mais fait réfléchir en même temps.
J'ai vraiment apprécié, je suis désolée de ne pas faire de commentaire plus constructif.
Au plaisir de te lire dans d'autres textes !

Hors ligne Thauma

  • Tabellion
  • Messages: 31
Re : Moi, ça allait.
« Réponse #4 le: 28 Juin 2016 à 18:45:11 »
Hello,

Mes camarades du dessus en ont déjà dit pas mal, et je suis d'accord avec eux: ton style est simple, direct. Pourtant, il remue vachement, et c'est une vraie force de ne pas avoir à en faire des caisses pour remuer. La réflexion du gamin est à la fois basique et profonde (c'est paradoxal), aussi elle laisse une légère sensation de malaise au lecteur, qui se demande s'il doit avoir pitié ou craindre ce personnage. Et puis, ça fait réfléchir sur son compte également: est-ce qu'on est des saloperies nous aussi ?

Quoi qu'il en soit, merci et bravo pour cette petite histoire à la musique si particulière  :)

Hors ligne E112 / Trompette sournoise

  • Scribe
  • Messages: 67
Re : Moi, ça allait.
« Réponse #5 le: 28 Juin 2016 à 19:22:38 »
Je suis ravi de l accueil fait à ce texte jusqu ici. Merci pour vos messages. J essaie d aller plus loin dans l économie de moyens et surtout dans l honnêteté au niveau de mes intentions. C est nouveau. J essaie de tuer le clown et je craignais une perte d intérêt, sans le secours de cet être familier et envahissant. Si certains s y retrouvent malgré tout, c est très bien !
Passez donc une bonne soirée.
T.S

Hors ligne Fried

  • Calame Supersonique
  • Messages: 2 017
Re : Moi, ça allait.
« Réponse #6 le: 28 Juin 2016 à 20:17:33 »
C'est sûr il n'y a pas de clown ici, même si l'enfant a ce rire nerveux, je ne vois aucun monstre, seulement un enfant confronté à quelques chose de nouveau. Il vient amener à boire à Alizée, c'est très humain, sa mère ne lui a pas dit de faire appel à un vétérinaire. Comme il le constate, il n'y a rien à faire. appeler son père ? visiblement cela ne parait pas envisageable. Il est témoin d'un drame, ce n'est pas lui qui l'a provoqué. Il l'accompagne à ses derniers instant, quelques mots à son départ. j'ai fait la même chose quand j'ai emmené mon chat chez le vétérinaire pour abréger ses souffrances. Il est mature ce petit.

Un petit oublie "Je me souviens plus ce papa a répondu mais je suis rentré." ce que

J'ai bien aimé, l'histoire est prenante, le ton du narrateur très critique et emprunt de culpabilité.
bravo.


Hors ligne Rémi

  • ex RémiDeLille
  • Modo
  • Trou Noir d'Encre
  • Messages: 10 909
Re : Moi, ça allait.
« Réponse #7 le: 29 Juin 2016 à 22:36:19 »
Salut,
bien sûr quand le chien d'un gamin meurt, ça remue le lecteur. Mais ici tu nous la joues bien plus subtil, avec des non-dits qui restent jusqu'au bout et des "points clé" qui marquent : les souvenirs effacé/ou pas ; la réaction des parents inexistante du récit et même des ossements de souvenirs qui ressortent du jardin.
L'approche "traumatologique" de l'affaire est rude, violente. Parce que la narration est faite par un adulte (ou ado ?) qui raconte comme un enfant. La naïveté est encore là, mais salie par la rumination au fil des années.
Quelques pointes acides d'humour noir rehaussent le texte (non, ce n'est pas clown) et ça m'a bien plu :
Citer
Elle voulait mais elle pouvait pas. Comme quoi, les dictons…
par exemple
(ici, on se fout du genre humain dans son ensemble)

Citer
Elle travaillait. Il faut bien travailler, de toute façon.
ça, ça claque aussi

Citer
On le sait bien, même à neuf ou dix ans, quand on est une véritable saloperie d’être humain.
là encore, la généralisation passe bien

Cette généralisation est assez subtile dans le texte, on est avec le gamin, mais c'est l'humain dans son ensemble qui est passé à la moulinette (à travers le père aussi).

Citer
J’étais désolé d’être une saloperie. C’est un drôle de super pouvoir…
ouch encore, belle claque

Citer
J’ai téléphoné à ma mère pour lui annoncer la nouvelle (c’est-à-dire que le chien était officiellement mort, pas que j’étais une saloperie (ça, elle le savait sans doute déjà, car les mères savent tout)).
là aussi, cette lâcheté sous-jacente annoncée avec un humour noir c'est classe

Citer
On s’invente tout un tas de souvenirs
je note ça, parce que pour moi c'est quand même le thème principal du texte : souvenirs / introspection / nature humaine

Citer
Le truc vraiment effrayant, c’est que j’ai eu ce fou rire en lui disant. Le genre incontrôlable. J’étais à deux doigts d’éclater de rire sous le nez de mon père, en lui annonçant que notre chien était mort.
là, y a un bug. "j'ai failli avoir un fou rire" ?
Pour moi ça coince, tu dis un truc et son contraire

Citer
C’est difficile à dire si c’était à cause du chien, de mon fou-rire ou autre chose,
"d'autre chose" non ?

Citer
Je me souviens plus ce papa a répondu
manque "que" (ce que papa a répondu)

Citer
Heureusement que j’étais une saloperie. Sinon, ce genre d’histoire aurait pu me démolir.
on finit sur une touche d'humour noir liée au thème du trauma, je kiffe.

Je viens de lire le com de Jef : on est d'accord.

Texte puissant donc et subtil où la mort du clebs est un prétexte pour déployer des thèmes sans avoir l'air d'y toucher, je kiffe.

Merci pour la lecture,
Rémi

Edit : ah oui, le titre aussi, pour bien faire résonner l'affaire et guider le lecteur sur le thème abordé, très bien vu
« Modifié: 29 Juin 2016 à 22:38:31 par RémiDeLille »
Le paysage de mes jours semble se composer, comme les régions de montagne, de matériaux divers entassés pêle-mêle. J'y rencontre ma nature, déjà composite, formée en parties égales d'instinct et de culture. Çà et là, affleurent les granits de l'inévitable ; partout les éboulements du hasard. M.Your.

 


Écrivez-nous :
Ou retrouvez-nous sur les réseaux sociaux :
Les textes postés sur le forum sont publiés sous licence Creative Commons BY-NC-ND. Merci de la respecter :)

SMF 2.0.19 | SMF © 2017, Simple Machines | Terms and Policies
Manuscript © Blocweb

Page générée en 0.02 secondes avec 23 requêtes.