Un homme accidentelPhilippe Besson
Éditions JulliardJe me tairai pour commencer parce que j'en ai plus qu'assez d'entendre ma voix. Je préfère laisser la parole à Albert Camus, bien meilleur orateur que moi vous en conviendrez, qui disait de son roman L’Etranger : « On ne se tromperait pas beaucoup en lisant l'histoire d'un homme qui, sans aucune attitude héroïque, accepte de mourir pour la vérité. Meursault pour moi est un homme pauvre et nu, amoureux du soleil qui ne laisse pas d'ombres. Loin qu'il soit privé de toute sensibilité, une passion profonde, parce que tenace l'anime, la passion de l'absolu et de la vérité. »
En lisant cet homme accidentel, j’ai senti planer l’ombre de Camus pendant au moins la bonne moitié du livre, à tel point que le narrateur, personnage dont on ignore le nom, on serait tenté de l’appeler Meursault. Le style de Besson s’appuie sur la même pulsation, il reste au niveau de l’existence pure, presque sans vie intérieure ni jugement, si l’on prenait un oscillographe pour le mesurer, le signal de la courbe serait presque nul. Ici, bien que la mort soit très présente, c’est l’amour qui va frapper de plein fouet – amour et mort allant de toute façon ensemble, main dans la main, comme deux amants qui en se découvrant l’un l’autre se redécouvrent eux-mêmes, renaissent, s’enlacent, puis s’aiment jusqu’à la déchirure avec rupture en bout de cycle.
Ce personnage-narrateur, qui est-il ? Pour le Meursault de Camus, son seul visage est son nom. Pour celui de Besson, sa profession. Un flic banal, sans envergure, n'éprouvant jamais le besoin de se démarquer. Marié à Laura, qui l'aime, elle attend un enfant. Un couple heureux, sans histoires. Le décor est planté, c’est, vous le devinez, le calme avant la tempête. Et la tempête s’appelle Jack Bell.
Jack, c’est un acteur paillettes d'Hollywood sur le déclin. Notre flic le croisera au cours d’une enquête, affaire de meurtre dans laquelle il sera entendu comme relation de la victime. Et dès la première confrontation entre les deux hommes, c’est le coup de foudre, mais un coup de foudre – pardonnez la préciosité de l’adjectif – camusien, c'est-à-dire sur pulsation de mort. Peut-être les circonstances nous procurent cette sensation : le meurtre, l’enquête, le flic, l’acteur désenchanté. En tout cas ils vont s’aimer. D’un amour à la fois tendre et violent, noble et vulgaire, passant par toutes les phases, sentiments délicats, désir irrépressible, pulsion, un amour en bloc. Le beau résulte toujours d’un accident, d’une femme ou d’un homme accidentel, et lorsque l’habitude est prise, l’accident cesse d’être un accident, il devient non événement et perd sa vertu de choc. Pourtant nos deux hommes vivront sans cesse leur amour sur la corde raide, à l’affût des dangers en bas qui les guettent comme des requins prêts à les croquer au moindre faux mouvement.
Bref, vous l’aurez compris, nous surfons sur le ressort du drame. Vous dire que Besson nous raconte que l’amour absolu est une religion sans espoir ne serait rien vous dévoiler puisque nous devinons ce qui va se passer dès les premières lignes. Quant à la sous-histoire, chacun verra la sienne en marge.
Ah oui, autre chose, ayant choisi pour décor la ville de San Francisco, l'auteur s'amuse à faire de nombreux contrepoints avec Vertigo, le film diamant d'Hitchcock serti par la musique de Bernard Herrmann qui vous brûle l'âme à jamais. Voilà, en résumé j'ai pondu cet article pour vous inviter à écouter la BO de Vertigo (la version par le Royal Scottish National Orchestra, sous la houlette de Joel McNeely) ou de voir – revoir – le film. Laissez tomber ce Besson, ça n'en vaut vraiment pas la peine.