Voilà mon deuxième texte présenté. Dans cette rubrique, car j'ai l'impression qu'on y dépose des textes plus courts. Je ne suis pas du tout capable de faire des textes longs. Je ne sais pas trop comment nommer ce genre de texte. Je ne sais pas si c'est une nouvelle. Pour l'instant, dans mon jargon, j'appelle ça une monographie, comme si c'était un morceau de vie de quelqu'un, quelque part, qu'on veut décrire, faire vivre, et communiquer. Par l'écriture. A vous de dire ce que ça vous inspire... et bien sûr comment améliorer.
Concerto de nuit
110, rappel. Tenir. Il faut tenir. Les paupières sont lourdes. Les mains réagissent encore bien sur le volant. Ecouter la musique. Et ne pas penser au travail. Et ne pas penser à elle, surtout pas à elle. Bon, c’est foutu. Ecouter plutôt un CD. Concerto pour piano numéro 1 de Tchaïkovski. A 10 ans je l’écoutais tous les midis. Deux fois d’affilée. Mon père a fini par l’aimer, au bout d’un an. Repassé plus de 600 fois, sur un pick-up merdique en plastique. « Mais je l’aime cette musique. » Maintenant sur ma chaîne hifi, le Steinway est dans le séjour. Avec l’orchestre et Karajan, l’inévitable, qui dirige. Il prend un peu trop de place entre le canapé et les enceintes. Le pianiste, on peut choisir. Ça pourrait être moi. Bon, 130 de nouveau. Tenir le 130.
L’autoroute est monotone, surtout de nuit, surtout sans elle. A la place, Karajan, Tchaïkovski, et moi au piano. L’orchestre et le piano se répondent, il y a aussi ces innombrables accords. Il faut écarter les doigts. Pas donné à toutes les mains, surtout pas celles d’un gamin de 10 ans. J’avais acheté la partition. Impossible de jouer la première ligne. Dans la voiture le son est excellent. Il faut dire que j’ai changé de voiture pour avoir une meilleure installation. Enceintes de marque, système de marque et de haute volée. Seul pour écouter, seul pour m’écouter. Les phares éclairent le bitume. L’autoroute défile. Les kilomètres sont avalés, comme ce sandwich au pain de mie quasi immangeable. Heureusement, il y a la Badoit pour faire passer.
Et puis elle. Que fait-elle, alors que je conduis seul dans la nuit ? Où est-elle ? Pense-t-elle à moi ? Je risque ma vie chaque seconde dans cette voiture. Un camion à dépasser, encore un autre. Ils ne peuvent pas dormir, ces couillons ? Je ferme les yeux quelques secondes. Le piano est très proche des violons. J’aime l’installer comme ça. Un peu tourné vers eux. J’aime sentir leur caresse. Ça m’isole un peu du public, mais comme cela je sens vraiment l’orchestre. Jouer en harmonie, avec lui, et non contre lui. J’aimerais tant être contre toi. Dans tes bras. Sentir tes seins contre ma poitrine. Serrer tes fesses doucement. Je les aime tant. Il faut rouler. Ne pas rêvasser. 130, tenir le 130. Encore 400 kilomètres, et je serai au lit.
La même sensation que quand j’avais 10 ans. Comment une musique peut-elle prendre aux tripes comme cela ? La voiture roule à vive allure. Les mains virevoltent et se croisent sur le clavier, puis se suivent. Les moments de silence du piano sont merveilleux. Difficile de conduire avec les larmes aux yeux. Crétin, mais qu’est-ce que je peux être crétin. Pleurer pour ça, alors que tant de personnes crèvent de faim dans le monde. Je m’en fous des autres, pour l’instant il faut avancer. 130, tenir, avancer, rouler. Au bout du martyre, le lit. Je pense à toi, ton corps, ta bouche. Tu ne seras même pas là. Tu n’es jamais là. Tu n’as jamais été là. J’ai remis le CD. Je rejoue une deuxième fois. Ça dégouline sur les joues. Les notes comme des larmes qui s’écoulent, qui n’en peuvent plus de s’écouler. Mes mains sur le volant, sur le clavier, sur ton corps. C’est dur de choisir.
Pas la même sensation. Dureté du plastique avec de légers mouvements arrondis des bras. Les doigts qu’il faut enfoncer sur les touches, les poignets résistants à l’attraction. Comment ne pas te faire mal alors que je ne t’ai jamais touchée. Ta bouche qui doit être si sensuelle. Encore 3 camions à dépasser, c’est infernal. Et celui-là qui joue aux cons, je suis engagé, je ne céderai pas. Concerto à 130, contre toi mon amour, ton corps, à 150, ta bouche, à 180, le piano dans une apothéose percute l’orchestre, d’un mouvement de hanches, derniers accords. Je ne vois plus rien, les larmes de mon corps ont envahi l’habitacle.
Pourquoi ne m’as-tu jamais appelé ?