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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Lettre à un ami socialiste

Auteur Sujet: Lettre à un ami socialiste  (Lu 1009 fois)

vécu51

  • Invité
Lettre à un ami socialiste
« le: 18 Avril 2016 à 09:41:37 »
Vraiment, Hugues, je ne te comprends pas. Sans doute résultes-tu, comme moi, de ta formation familiale à la politique mais, comme moi également, la carrière professionnelle que tu as embrassée, aurait dû te déciller.

Quarante ans de socialisme de toutes tendances et le pays s’enfonce dans la démence politique menée en toute inconscience par une caste de médiocres dont on pourra attendre en vain une refonte. Car la République Française donne le pouvoir aux moyens, aux médians, devenant de plus en plus petits, depuis sa troisième résurrection en 1870. La constatation vient d’Edmond de Goncourt à partir de Grévy et se continue jusqu’à nos jours, en pire à chaque nouvelle élection. Et nulle part d’horizon, les extrêmes sont abominables !

Mais même si tu ironises, j’ai bien senti cette mélancolie de devoir admettre que le discours communiste est devenu intolérable. Car vois Mélenchon, Laurent, Besancenot, Arthaud, Martinez pour qui l’on a envie de recomposer l’Internationale selon la réalité de l’histoire afin qu’ils comprennent :

C’est la lutte effectivement finale
Groupons-nous et demain
L’internationale
Sera tuera le genre humain !

Comment n’as tu pas envie de leur crier : « Allez donc manger des racines à Pyongyang ! » ? L’idéologie marxiste ne s’est-elle donc pas révélée assez mortifère pour être reléguée dans le passé honteux ? Compare l’indulgence avec laquelle sont entendues toutes ces baudruches, bouffant grâce au multipartisme, et le ridicule qui frapperait celui qui se dirait convaincu par l’intelligence d’un régime politique déchu, le sectateur d’une monarchie plus ou moins divine par exemple… Puis, ne trouves-tu pas louche, toi qui as étudié l’histoire, leur bigoterie révolutionnaire ? Ce nihilisme de toute croyance qui, sans se l’avouer, redit les commandements de la Bible ? Mais juste en paroles - surtout pas en acte ! Sans doute leur refus de la propriété pour les autres n’apparaît pas si pesant dans les Saintes Écritures. Mais n’est-ce pas tel que s’est révélée leur administration politique ? Tu en doutes ? Vois les reportages sur ce communisme de réussite qu’est la Chine où l’on te montrera nécessairement un dignitaire du parti et le commun ! Tu y constateras une dissemblance physique telle que les gravures de propagande de notre glorieuse Révolution en affublent le noble et le paysan. La santé d’un côté, le délabrement physique de l’autre ! Rien de bien différent dans les campagnes de Corée comme de Chine ou Cuba… Peut-on songer raisonnablement que les lumières du parti communiste français et de tous ses satellites s’abreuvant à l’auge marxiste, puissent produire de meilleurs résultats ? Et pourtant, on les invite, les médias, sous couvert d’information, les laissent hennir des péroraisons sans queue ni tête, si embarrassées par l’incapable adaptation de leurs idées à la réalité mondiale, que du début à la fin d’une même tirade économique (tout agrégés d’économie qu’ils puissent être !) ils se montrent capables de se contredire, la crise étant une chimère dans les entreprises, mais bien réelle pour ce qui les constitue…

Quant à l’autre extrême, il va sans dire qu’il est tout aussi inquiétant en se promettant, comme les autres, tous les avantages mondains de l’organisation politique, sur la simple proposition d’un socialisme de choix par catégories ethniques. Choix arbitraire comme tout autre choix et foncièrement pas plus choquant que ceux qui semblent faits aujourd’hui. Car, le mal vient de ce choix. Comment blâmer des personnes qui s’adaptent à une situation qui a été pensée telle pour eux ? Comment reprocher à des gens de ne pas travailler si te travail leur est moins intéressant que l’inactivité ? Comment prononcer le même reproche à des femmes dont la culture est l’enfantement quand la natalité est largement rémunérée - sur une idée de Louis XIV ceci dit en passant ? Comment n’être pas absent de son travail si cela ne fait pas de différence financière ni disciplinaire ? Comment ne pas rompre le « pacte républicain » que tu évoques, si celui-ci ne t’engage qu’à voter, et encore… Et vois comment les gouvernements successifs gèrent les oppositions. Tu le disais : « aide-toi, le ciel t’aidera » ; ne vois-tu pas que l’adage est démodé par le messianisme perverti d’idéologies socialisantes en un « plains-toi, la République te donnera ! » Et ce ne sont pas ces extrêmes qui iraient rompre avec cette culture de la victimisation, eux-même s’en servent avec délice selon les besoins de leurs complaintes.

Mais qu’est-ce que la juste répartition des richesses dans notre pays d’égalité ? Une succession d’injustices sur un ramassis d’absurdités. Le tout acquis à force de plainte ! Pire, ces dernières années de gouvernement ouvertement socialiste révèlent en gros l’ambition politique nivelante de notre république : organiser la pauvreté égale. Plus le droit d’être au-dessus du lot - il va sans dire en dehors des sphères politiques. Ainsi ce qui se voit déjà si bien implanté dans la pratique culturelle se réalise grâce à la justice contribuable. Mais comme les deux vont de paire, le tout gagne en discrétion. Et tu blâmais les exilés fiscaux à qui tu reproches d’avoir rompu le « pacte républicain ». Alors oui c’est dégueulasse car la masse des impôts, en constante augmentation depuis qu’il y a une République dans ce pays, se répartit sur une population de plus en plus restreinte et appauvrie. Mais, sauf ceux qui viennent me chanter qu’il faut que je donne, au nom de la solidarité, ce qu’on n’a pas déjà retranché du fruit de mon travail, je ne suis pas choqué par leur fuite. Après tout, ne sont-ils pas aussi des exilés économiques, au même titre que ceux que les ravages des guerres poussent vers nos contrées plus stables, les ravages n’étant sans doute pas les mêmes, mais relevant quand même d’une désorganisation politique et économique. Puis, comme je te le disais vendredi, quand la politique n’a d’autre but que de percevoir l’impôt, fuir l’oppression fiscale n’est-ce pas être l’égal du réfugié politique ? Dans les deux cas, en toute honnêteté intellectuelle, il s’agit d’un régime qui veut abattre un mode de vie. S’il est question de gradation, elle ne concerne que la brutalité des différents gouvernements mis en cause. Là-bas, jusqu’à la mort, ici juste des vexations, une hostilité latente pour tout ce qui a le malheur de posséder, et une véritable abjection pour les riches, pire encore les patrons, les bourges… Et ils osent parler d’apartheid qui serait le reflux des riches entre eux ! J’ai vécu la mixité sociale dans l’épicentre de Paris où, avec un seul HLM, l’unique point de verdure alentour était baptisée le ghetto du IXe par ses obligés ! Avec tout ce qui découle, en tout petit, du refus de ces pauvres de se fondre dans la société alentour et les tics de la pauvre petite victime, s’excluant elle seule : trafics et autres excitations en bande. Car la réalité de cette mixité sociale ce sont des jeunes gens de la deuxième ou troisième génération qui, s’ils ne vous insultent pas de sale juifs si vous avez acheté du jus de fruit israélien estampés en yiddish, s’agglomèrent en bande pour toiser et vous faire comprendre qu’ils vous tolèrent avec peine. Dès lors j’ai compris pourquoi la voisine avait préféré le risque de bombes à Tel-Aviv ! Donc si vous n’êtes pas le sale juif, vous être le sale bourge, une variation qui m’a été décernée, tout comme sale français ; il est à remarquer qu’à tous les coups j’étais sale ! Or c’est bien cela la mixité sociale. Et dans le climat établi de lutte des classes, ce ne peut être que la préparation d’un beau massacre !  Alors Là-bas, la dictature des armes, ici la démocratie rapace qui a récrée une aristocratie comme une classe rentière. La liberté contre la bourse ! Ah la belle affaire ! La République me coûte trop cher ! Non que je possède, hélas, la décadence de ce pays ne m’en a pas laissé le pouvoir, mais la solidarité qu’elle m’impose ne me sert de rien. Car notre société a été figée depuis qu’elle a consacré l’individualisme. Figée parce qu’il est bien plus rentable de se fondre à l’agrégat des masses réfractaires. Parce qu’il est plus simple de ne rien faire qu’agir ; comme dans les deux cas, ça aura peu d’incidence de toute façon : à quoi bon faire des heures supplémentaires me disait une amie condamnée à travailler dimanche, cela repart en impôts. Or voilà ce que nous propose le modèle socio-économique depuis 1981. Car sous tous les aspects, il est plus rentable d’appartenir au corps des fonctionnaires (nos nouveaux aristocrates plus égaux que les autres !), qu’à celui des salariés. Et aussi qu’il vaut bien mieux, sous maints rapports emberlificotés par la mainmise économique de l’État, être salarié que dirigeant. Qu’il vaut mieux appartenir à une grosse société qu’à une petite, sous couvert de divers avantages. Que les salaires dans celles qui gravitent dans le giron de l’État, surtout pour des métiers ne demandant pas de qualifications particulières, sont plus avantageux qu’ailleurs, parfois même extravagants. Que la notion de travail incomplet, médiocre, planqué, n’a aucune incidence sur une rupture d’embauche. Que la notion de rentabilité économique ne prévaut pas toujours tant les difficultés opposées à un licenciement sont grandes… Bref que la valeur du travail en France dégringole parce que rien ne pousse à donner de soi. L’indépendance ? Parle-m’en ! Un calvaire ! Même dans une entreprise conventionnée par l’État à laquelle tu ne peux prétendre qu’en produisant un tas de justificatifs qui ne servent, en toute égalité, qu’à te faire gagner uniquement les heures que tu travailles, dans une limite qui ne te permet pas de vivre décemment, sans même engendrer d’indemnités de vacances pour lesquelles tu cotises… Ou encore, trois mois d’activité intellectuelle, rémunérée par l’État mais uniquement grâce à ta confiance, avec l’obole que tu connais ! Pour résumer mieux vaut tout autre carrière que celle que j’ai choisie.

Car quel malheur que penser dans notre formidable démocratie ! Quel malheur aussi d’avoir choisi la culture dans le pays de l’exception culturelle… Concept du grand socialisme pour effets du Grand Socialisme ! Et toi qui appartiens à un organe culturel d’État, toi qui m’en contes parfois les absurdités, comment ne peux-tu pas admettre que la triste situation qui fait de mon savoir une quantité négligeable résulte des politiques socialisantes mises en œuvre depuis quarante ans ? Et sur ce sujet qui nous concerne, l’avenir de l’histoire de l’art, déjà rendue si petite, comment ne vois-tu pas que la douloureuse agonie à laquelle nous assistions résume les ambitions politiques et intellectuelles de l’idéologie républicaine de l’égalité. Car tu es le premier à en convenir : ta clientèle ne rajeunit pas. Alors, n’existe-t-il pas un premier paradoxe entre le passé esthétique de notre pays, qu’on nous clame haut et fort envié par la terre entière, et la déshérence dans laquelle est laissée son enseignement ? Pourquoi la matière n’est-elle pas enseignée au primaire ni au secondaire ? Il existe des pays où on l’enseigne aux adolescents ! Mais non, pas ici… Cela doit être inné sans doute ! Et on peut en percevoir l’effet grâce à ce vandalisme multiforme qui, souvent, arrange la politique.

Je ne sais plus quel interlocuteur autorisé me disait, l’autre jour, au propos de la vigueur des maisons de publication anglo-saxonnes, que les Américains possédaient peu alors ils étudiaient… L’assertion, pour stupide qu’elle me parut, ne laisse pas d’être intéressante car elle permet de rebondir sur la pratique de tout présenter, sans distinction, qu’ils possèdent. Et en France, on a peut-être plein de matière, mais on n’en voit quasiment rien - vois, par exemple les musées fermés depuis des décennies, ceux qui ne sortent jamais rien des réserves, ceux qui ont disparu ! Une Croate se plaignait, dans un reportage, que les touristes ne sortaient jamais des sentiers côtiers balisés pour répartir leur manne dans les campagnes reculées du pays… Est-ce tellement différent ici ? Sorti des quelques régions touristiques atlantiques et méditerranéennes, est-ce si rose ? Vient-on s’extasier en masse sur les champs d’éoliennes qui bouchent la vue depuis les terrasses de Grignan, ou en arrière-fond du jardin de l’abbé Terray, avec en plus, agrément d’une centrale nucléaire ? Et, sors encore des sentiers balisés, même dans les régions très touristiques, tu te rompras le nez sur une église close, un monument disparu, même de ceux vantés par les panneaux de la direction du patrimoine, les guides. Effet du voltairianisme mal compris qu’est la laïcité abominant même le passé religieux, laissant déchoir l’autre. Alors nous savons bien que si c’est fermé, c’est que la valeur marchande des œuvres prévaut. Mais qu’attendre d’un pays qui a connu la sécularisation de 89 ! Et comme l’objet religieux a perdu sa sacralité à mesure que la laïcité (ou révélation de l’Individu-Dieu : le français moderne) a rendu ridicule la croyance, personne ne ressent plus de crainte de le voler. Or le vol n’étant puni qu’à la mesure que l’on connaît, la Justice n’est pas non plus un garde-fou - la chaîne parlementaire le rappelait encore, au cas où certain oublierait la Loi : le vol sans violence c’est trois ans, mais ça n’est jamais appliqué ! Alors, l’offre touristique s’amenuise et, tel village, hors des sentiers et où un semblant d’activité survivait encore, avec la disparition du touriste plus gourmé rebuté par la fermeture, cesse définitivement. Et la commune perd une source de revenus qui sera remplacée par une imposition plus lourde avec obligation de réaliser les ordonnances gouvernementales sous peine d’amende. Ainsi, le village aura perdu une église, où l’office n’est de toute façon déjà plus assuré, et sans doute dans la foulée un café, une boulangerie, mais elle aura gagné les sacro-saints logements solidaires, rognant çà et là, la campagne toute proche, abaissant encore l’attractivité des lieux, en lui communiquant de la laideur moderne, sans qu’il soit même question d’architecture. Quant aux possédants, l’augmentation des impôts ne les incite pas à entretenir. Alors les parties historiques du village se dégradent quand les logements sociaux balafrent les paysages. Le tourisme, dans ce cas, est bel et bien mort et, de toute façon, plus personne ne se préoccupe plus de contempler tel vieux morceau d’histoire ou de beauté qui d’invisible devient inconnu. Mais, après tout, pour la vie de l’objet, ne vaudrait-il pas mieux qu’il soit volé ? Les effets pour la commune seront sensiblement les mêmes. Sauf qu’en cas de vol, peut-être serait-il retrouvé par les services compétents, qu’il revivrait par l’information lui engendrant une renommée comme la Joconde ! Mais je m’égare ; pas dans notre pays qui déteste son passé autre qu’idéologique. Volé, il profiterait au moins à quelqu’un. N’est-ce pas, non plus, une destinée plus souriante que ce qui lui est réservé actuellement ?

Et tu abhorres encore le tourisme de masse. Ne vois-tu pas qu’il résulte directement des politiques culturelles et sociales prévues dans l’abaissement intellectuel de notre société d’égalité ? Monsieur Chirac ne voulait pas que la France se fige en pays-musée. Son vœu pieux arrivait après le Ministère du Temps Libre - soit la dictature de l’État jusque dans la vie intellectuelle de chacun ! Idée d’un fascisme qui n’a jamais été aussi cynique ! - avant la grande avancée de la loi Macron. Et hélas ! Pas pays-musée ; mais bien parc d’attractions sur modèle de Disney-Land : la consommation mercantile comme grand divertissement… Et quelle honte de ne pas prévoir, en corolaire de ce formidable dispositif qu’on nous vante capable de redémarrer l’économie par apport des dépenses des touristes, une ouverture des musées sans discontinuité ! D’autant qu’elle va surtout consister à pouvoir faire travailler les caissières des centres commerciaux suburbains ! Très intéressant Casto pour un touriste ! Alors la compétitivité veut que le dimanche soit une journée comme les autres. Soit ! Mais que tout ouvre la semaine entière alors, depuis le moindre service jusqu’aux ministères ! Et n’as-tu pas constaté, depuis des années, cette double programmation des expositions temporaires qui subsistent. D’une part celles consacrées au grand public, avec des thématiques souvent rebattues, parfois même imbéciles, la plupart du temps décevantes, et d’autres, confidentielles qui gardent encore un semblant de qualité ? Même choses pour les institutions muséales ; quelle est la mesure des touristes s’aventurant hors du Louvre, Orsay, Pompidou, quelques autres grosses machines de Paris ou de Province ? Sans parler de la révélation de cet art contemporain qui, en France, a perdu la partie depuis belle lurette au point que le troisième lieu pour l’Art Contemporain reconnu à Paris se trouverait être le squat de la rue de Rivoli où, depuis vingt ans, des possesseurs de pinceaux dégradent l’art par tous les vandalismes imaginables ! C’est là qu’on voit que l’égalité socialisante avorte les grands caractères, les êtres d’exception, ce qui est vrai dans un nombre stupéfiant de ces métiers de création, depuis la mode jusqu’à la littérature. Or dans cet art contemporain, la création française n’est plus que suiveuse. Triste réalité où, malgré toutes les aides concédées, la culture française n’est plus qu’une pâle copie de la culture populaire américaine. Et l’abandon de la culture classique mène exactement à cela : la préférence accordée aux comédies musicales quand le répertoire du spectacle français compte trois siècles de créations, dont certaines voyagent encore, à des pièces importées de Broadway qui marque l’incapacité de renouvellement littéraire… Et cet abandon au nom du métissage nécessaire de notre société ! Ainsi, au nom de ce même modernisme de la table rase, dans le pays de Camargo, Vestris, Marie Taglioni, nul n’est plus censé ignorer le twerk ! La culture Pop est américaine, la culture scénique est américaine, la culture classique nous revient de plus en plus des États-Unis, jusqu’à la culture gastronomique, cette chasse gardée claironnée à tue-tête, et nous serions l’exception culturelle ? Soyons sérieux ! Et de quel métissage s’agit-it ? Observe la musique, car c’est notre offre culturelle aussi : une omniprésence de la culture pop américaine qui se marque même par l’abandon de notre langue dans les émissions de télé-cochet, par du Rap, du Hip-Hop à la sauce africaine ou maghrébine, du rock… Le tout avec les mêmes trois références ; une fois, de temps à autre, un succès purement français qu’on a du mal à comprendre tant paroles et musiques relèvent de l’indigence. Je te parle de ce qui est élu par la majorité, mis en avant par quelque pouvoir que ce soit. Rarement une qualité vraie.

Car ici nous touchons au problème philosophique de l’Art face à ses frontières, élargies tout au long du XXe siècle par la révélation de l’individualisme-roi. Vois la fabrique de l’artiste révélé. Souvent les auteurs en vogue, les comédiens intellectuels, s’accordent sur le caractère sclérosant de l’instruction dans la révélation de leur individualisme artistique. - D’ailleurs il n’en est plus même question et il s’agit maintenant d’Éducation Nationale , ce qui est tout dire ! Et sa nouvelle révolution est le numérique, soit l’assimilation de connaissances par un outil dont l’utilisation a été imaginée intuitive ! - Et c’est aussi très exactement le message transmis par les écoles de formation des élites artistiques où l’art est enseigné comme une affirmation d’un Soi en combat nécessaire avec tout ce qui a pu exister avant. Cela s’est marqué concrètement dans la perte d’une technique qui a fait de notre école nationale le modèle des autres durant deux siècles : la science du glacis. Or vois ce qui sort de ces écoles de Beaux-Arts ! Rarement un produit s’en exporte ! L’artiste plasticien intéresse  - et, ceci dit en passant, chacun ressemble à s’y méprendre à un autre artiste plasticien, marquant par là le degré dans lequel, paradoxalement, l’individualisme socialisant fige les stéréotypes, et même celui-là, incarnation de la Liberté - car, depuis le Douanier Rousseau ensuite Marcel Duchamp, il est celui qui réalise le plus haut degré de cet individualisme de la création. Or cet individualisme créatif, qui n’est plus que rupture, a permis de consacrer l’Art partout. Et en rebond, surtout pas là où traditionnellement il se niche - et nous revenons ainsi sur la défaveur de l’Histoire de l’art, bannie à cause de la modernité, uniquement tolérable si celle-ci détourne le patrimonial ; vois à ce sujet Kieffer au Louvre, Koons ou Kapoor à Versailles, les chapelles du Morbihan… Mais avec cet individualisme créatif, tout discernement devient extrêmement difficile. Et comme l’art est affaire de goût, et qu’il est inconcevable que celui-ci se discute, tout devient recevable dans son champ. Donc, réduit comme volonté de celui qui a décidé de se sacrer artiste, sa quintessence embrouille encore les moyens de trier. Mais, quand l’art ne demande plus rien d’autre de particulier que se donner le peine d’être, tout le monde ne peut être élu. Et, à ce propos d’élection, ne peut-on pas juger l’ouverture du Prix de Rome aux Nations de la terre entière comme l’aveu de l’incapacité de produire des artistes d’envergure internationale par le système artistique socialisant… Et cette difficulté à reconnaître se marque surtout dans les autres disciplines artistiques. Aussi vrai que le renouvellement des acteurs de talent ne se fait presque plus que par géniture. Vrai au cinéma, au théâtre, dans la chanson ;  il est d’ailleurs impressionnant combien le talent passe dans les gênes ou le biberon… Mystères de ces gens à talent qui ne se donnent que la peine d’être !

Mais revenons à cette offre culturelle globale de la démocratie française qui n’a de cesse de renier la culture qui l’a construite. Ce reniement, il suffit de feuilleter un manuel scolaire d’histoire pour en prendre mesure. Cette relecture exècre tout ce qui n’a pas trait à la République vue, uniquement, comme dispensatrice de bienfaits sociaux. Et dans le climat d’attentats que nous connaissons depuis 1995 et qui a redoublé récemment, il me semble tout à fait recevable d’y voir un effet de cette culture de l’abaissement des valeurs qui commence par ce mépris inculqué du pays et de ses ouvrages de beauté. Et d’ailleurs, la dernière campagne gouvernementale contre le racisme n’ayant de cesse de vomir le français de souche, le redit encore : la sphère politique le trouve - pire le montre ! - vraiment abject ce vieux pays des préjugés peuplé de vielles rosses que quarante ans de propagande n’auraient pas décrottées. Tout comme ce que les Français ont pu lui léguer, hors bienfait politique, se trouve toujours entaché d’une forme de critique… Alors comment s’étonner que des individus, nourris à cette soupe d’explications partiales et négatives, ne veuillent pas se tourner vers une autre offre culturelle. D’autant plus qu’ils ne connaissent qu’une vision biaisée, volontairement mensongère, des deux cultures mensongèrement embrassées. Car le communautarisme naît de l’inadaptation d’un discours culturel qui n’est que l’abomination d’un passé réécrit par la politique, de ce métissage qui s’avère surtout une remise en cause de la culture française. Alors on se gausse de ses réussites, mais pour des niaiseries la majeure partie des cas. Ainsi on en arrive à couver des créatures telle cette stagiaire, dûment rétribuée par tous les organismes sociaux, qui m’interpelait avec une indescriptible violence en me demandant ce que la France avait apporté au monde. Et effectivement, rien d’étonnant dans son inculture d’enfant d’immigrés gagnée à l’Éducation Nationale, qu’elle nourrisse cette rancœur contre un pays où on lui a montré que l’histoire nationale est un champ d’inégalités qui se perpétuent toujours à cause de l’autre. Ainsi se construisent ces victimes qui, mal aiguillées, recherchent des valeurs tout autres. Et décidément, la France est devenue le pays des Droits de l’autre ! C’est du moins ce que pensent les soutiens actifs de l’économie, tout comme ceux qui, en toute conscience, profitent encore de ces droits, jamais complètement assez suffisants pour eux.

Mais tant qu’il y aura Ministère de la culture, rien ne changera pour autant. Et pour ma part, je comprends trop bien que Talleyrand disait vrai, selon les souvenirs de son petit-fils de Castellane, et que les gens qui n’ont pas de connaissances historiques sont dangereux, car ils s’imaginent qu’il n’y a rien eu avant eux. Et je crois qu’appliqué à nos politiques, cela a un sens, et qu’appliqué à un peuple entier, cela nous mène à une anarchie améliorée et qui serait celle que les prochaines élections pourraient bien nous préparer. L’abandon de la culture nous a menés, par divers paliers, aux attentats perpétrés par des produits du socialisme réformateur. Et d’abord par la paupérisation globale de la nation. Voilà vingt ans que j’ai un recul sur le marché de la culture que je touche d’un seul doigt. Et son état s’explique par les mêmes choix politiques socialisants. En exemple : il existait, quand je suis arrivé à Paris, des galeries, des brocanteurs, des libraires qui disparaissent sans être remplacés. D’une part, la marche de la culture française, voulue par la politique et qui ne renouvelle pas les amateurs en dégradant les élites - et le pourvoyeur officiel de culture qu’est la Fnac est exemplaire à ce sujet - visites-en une de province, ou ses ersatz de consommation de masse, et tu verras comme l’offre intellectuelle se trouve aussi mince que la culture qui s’y montre - ; de l’autre la législation sur le travail qui englue les secteurs les plus faibles. Vois la disparition des antiquaires. Comment s’est-elle produite ? Avant que je n’arrive sur le marché du travail (on peut le voir parfois dans les films) l’antiquaire pouvait recourir à un employé, plus pour les grosses structures. Ce dernier était chargé de recherches pour authentifier telle ou telle pièce. Puis avec les lourdeurs s’accumulant pour l’embauche couplée à l’obligation croissante de professionnalisation engendrée par la politique, le stagiaire est venu à propos. Il n’a pas tout à fait rempli le rôle d’un collaborateur, on ne l’a pas chargé des recherches, et on s’en est contenté. Puis, comme la politique culturelle ne pousse pas au renouvellement de la clientèle locale (le triste nivellement par l’argent !), et, comme on ne fait pas grand-chose pour attirer plusieurs fois le touriste fortuné, en l’alléchant par des expositions qui l’auraient poussé à acheter, on a fini par déposer bilan. Heureux chômage pour tout le monde ! Or, là, comment ne pas déplorer que l’organisation sociale ait nui au moins à ce secteur ? Et cela, depuis, s’est reproduit partout ! Stage à tous les âges… Cercle non plus vicieux mais sadique à cet échelon. Plus arrivé du savoir normalisé et pléthorique d’Internet qui, à la française, n’est encore qu’incomplet et est déjà largement distancié par ce qui s’invente en les autres sphères culturelles.

Et tu connais bien mon passé professionnel qui est intéressant car, s’il prouve mon incapacité d’adaptation au marché, démontre aussi exactement cette dégringolade culturelle en m’ayant aidé à me pencher sur un secteur bel et bien fini. As-tu déjà eu entre les mains une revue de décoration du milieu du XXe siècle ? Son sujet principal traite d’art. Quand j’en ai été débarqué, le prétexte fut que les articles que je fournissais étaient trop intellos. Depuis, la presse de décoration ne traite plus jamais que de décoration. Or voilà bien la tendance globale face à la culture dans notre bonne République égalitaire. Mais qui aura décidé de cette évolution ? Dans mon cas, bien sûr, une exigence éditoriale. Mais plus haut ? Qui a décidé que des articles légers sur des endroits de charme de la capitale étaient trop intellos ? Et voilà préparé, exactement le projet culturel de la loi Macron !

Alors oui, tous choix déplorables dans une République socialisante : l’art, la recherche, la réflexion, plus infamant encore l’intérêt pour une langue qui m’offre tellement de plaisirs. Là encore, combat d’arrière-garde qui, s’il est parfois investi par la politique, n’est plus jamais sérieusement défendu. La révélation de l’individu aura consacré de fausses valeurs littéraires ; personne ne sait plus distinguer littérateurs, écrivains, écriveurs, tâcherons des lettres. Et le métissage engendre d’autres monstres promis par le sommeil de la raison. Mais par chance, les pays francophones organisent la survie de la belle langue de nos pères. Ne t’ai-je jamais raconté que mon amie congolaise, arrivée à l’Université de Toulouse, se faisait reprendre par tous comme parlant trop bien un français appris dans la douleur et la meilleure école de Brazzaville ? Et écoute le traitement réservé à cette pauvre langue ! Regarde la télévision où, depuis peu, la faute d’accord du participe passé est en passe de submerger tous les journaux… Je ne te parle même pas des traductions phonétiques des émissions achetées aux États-Unis. Ni non des émissions les plus populaires de réalité où l’on peut entendre le français de la rue. Sans doute pas dans celles que nous arpentons, mais nous demeurons des privilégiés. Écoute surtout cette façon qu’ont les jeunes gens de l’estropier pour se donner un genre, celui du Caïd-Victime de la sous-culture du ghetto, cette façon de cracher les syllabes comme ils crachent le pays, ce grasseyement des « r » rendus avec une affreuse déformation de la lèvre inférieure. Que la défense de la langue, et sa simplification, soient des mesures absurdes, cela est incontestable. La France a perdu le combat de la suprématie linguistique il y a longtemps et c’est tant mieux. Elle n’est plus adaptée au monde car elle doit servir, dans son développement sémantique, par sa richesse, à l’expression de délicatesses que sa marche a balayée. Comment résister face à une langue de l’immédiateté, comme l’anglais, qui réduite, englobe, sous un même vocabulaire, différents concepts, exprimés dans l’intonation, le contexte. Ce n’est pas pour cela qu’il faut la maltraiter. Quelle peut être l’utilité d’un dictionnaire qui supprime ce qui est passé d’usage pour introduire des mots vulgaires, que chacun connaît déjà ? Quelle utilité d’une réforme d’orthographe, mieux encore une réforme qui ne tranche rien, et qui ne porte que sur des conventions pas trop difficiles à admettre, pour laisser subsister des particularités rebutantes à tous ? Quelle utilité de cette réforme, surtout, quand il n’y a aucune autre défense contre les attaques portées à cette langue qui s’agrège de mauvais anglicismes quand il existe déjà un vocabulaire en usage. Modernité qui se retrouve jusque dans les discours des politiques. Et la télévision, ce médium de globalisation culturelle, au moins de normalisation de normes, s’engouffre dans cette vilaine pratique des anglicismes. Et ces médias sont, en outre, les grands pourvoyeurs, de formules toutes faites, vidées de leur sens.  Car voilà la langue française dévoyée par des années de socialismes, une langue de formules, plus ou moins imagées et qui cachent difficilement la rétrécissement du champ lexical moyen. Le tout couplé à la valeur de leur travail c’est à dire imprécisions et rétrécissement sémantique. Je ne te rappellerai que cette abominable expression « au niveau de » qui empêche l’emploi de pronoms qui n’auront bientôt plus d’usage non plus, cette exécrable façon de ne plus savoir composer des phrases négatives du début à la fin, cette angoissante incapacité d’accorder en genre et qui nous mène de plus en plus vers « la foule derrière moi, ils… » entendu dans la jeune bouche d’une lycéenne en fin de cycle !   

Car dans cette politique culturelle socialisante enfin se niche le mépris de la culture, du beau, de l’exceptionnel. À commencer par cette « Faites de la musique » qui s’insère merveilleusement dans la reconnaissance du Créateur par instinct. L’Art partout ! Et par n’importe qui ! Idéologiquement, c’est répugnant ! Tous capables ! Énorme mesure générant une frustration sadique qui produit d’éternels insatisfaits, victimes, inconnus aigris en perpétuelle quête de reconnaissance. Jamais assez bien pour leur individu. Même chose au travail avec rêve de mieux ! Et quoi d’impossible là-dedans, comme la norme est au médiocre, à l’identifiable avec soi. Et combien de sosies célèbres ! Alors tu me traiteras de paranoïaque, qu’importe, mais il semble évident que cet état de délitement de la société par le bouleversement des valeurs intellectuelles, intéresse notre classe politique toute blanche d’innocence. Car enfin, en engendrant la frustration en plus de l’abaissement intellectuel, il est plus simple de diviser et s’arroger ainsi les meilleures places. Que personne ne relève le mensonge qui fait que, dans une certaine position, le prix de l’immobilier à Menton équivaille peu ou prou à celui de Langres. Plus facile alors de laisser croire au sacerdoce tout en laissant reluire des capacités assez limitées, mais toujours supérieures à la norme imposée. Car si les mots perdent leur sens, si aussi la conception hiérarchique de toutes choses n’a plus de valeur face à l’individu, il est plus facile de persuader par une viduité intellectuelle d’illusion. Et croient-ils, les uns les autres, au sens des mêmes mots qu’ils profèrent ? Je serai instinctivement tenté de croire le contraire et, même, parfois, il m’arrive de surprendre de quoi rassurer mon intelligence. Ré-entends le discours pas si lointain d’un Premier Ministre secoué par la montée du FN au moment des régionales et dans lequel il n’était pas loin de souligner que la démocratie ne vaut que si l’on fait le bon choix ; paroles sibyllines de nos démocrates qui, finalement, ressortent bien mauvais joueurs. Mais cet abaissement intellectuel, paradoxalement, ne cache pas leurs desseins étant donné qu’elle ne masque pas leur absence de subtilité. Ainsi l’information qui nous éclaire ne sera bientôt plus que propagande autour d’un modèle que personne d’autre au monde ne veut effectivement copier. Mais ne faut-il pas les plaindre, tout médiocres qu’ils sont, de devoir politiser la médiocrité pour que la leur apparaisse moins grasse ? Hélas ! Comme j’aimerais me tromper et que cette énarchie sociale ne soit qu’un vilain rêve.

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Re : Lettre à un ami socialiste
« Réponse #1 le: 21 Avril 2016 à 14:44:40 »
Bonjour,
je me permets une humble réponse à cette longue lettre qui semble avoir inspiré la crainte au vu du nombre imposant de commentaires qu'elle a suscités. Je m'en tiendrai à répondre paragraphe par paragraphe, afin de préserver un peu de clarté dans ce que je vais écrire -je ne prétend d'ailleurs pas à l'exhaustivité dans cette réponse, qui sinon serait bien trop longue.
Je tiens à préciser qu'étant né après l'éclatement de l'URSS, l'opposition gauche/droite ne m'apparaît pas comme si marquée que cela et que les travers de la politique de partis appelle à un éclatement de cette répartition classique et à mon avis désuète de la vie politique.

1er paragraphe (ou plutôt ensemble de paragraphe, jusqu'à "ce qui les constitue"):
Le début m'a un peu gêné: je suis jeune, il est vrai, mais j'ai bien constaté des gouvernements de droite au cours des quarante dernières années (années Chirac et Sarkozy). Mettre l'étiquette "socialiste" sur quarante années qui ont compté dix-sept ans de gouvernement de droite me paraît relever de l'approximation. Ou peut-être faudrait-il préciser ce qui selon toi fonde un socialisme? J'insiste, c'est il me semble un point important de votre approche. Si on retient la définition originelle de "viser à l'amélioration de l'organisation de la société" alors tous les mouvements politiques, à l'exception des libertariens et anarchistes, sont socialistes. Est-ce de cela dont il s'agit?
Quant à donner le pouvoir aux "médians", cela me parait de moins en moins vrai, en partie à cause de leur diminution précisément. Les partis "modérés" sont de plus en plus contraint de piocher dans les extrêmes, ce qui n'est pas pour autant plus rassurant.
Que le discours communiste soit devenu intolérable, cela je peux le comprendre à la lumière des abus qu'il a contribué à justifier. Pour la jeune personne que je suis, le parti communiste n'a jamais vraiment représenté un parti de très grande ampleur (mis à part le succès relatif de Mélenchon, le PC a souvent eu des scores plutôt mauvais par rapport à la période soviétique, enfin il me semble). Ce qui me semble encore plus dommageable, c'est qu'il n'y ait pas eu de changement de discours ou de réflexion suite à cette chute de l'URSS sur les moyens à mettre en oeuvre pour éviter une dérive totalitaire ou dictatoriale. Cela montre (au moins en France mais peut-être ailleurs) une disparition des réalités et des buts en politiques: avons-nous une politique du show business, qui ne cherche que les applaudissements? Quant à lier marxisme et christianisme parce que les deux cèdent au ritualisme, cela peut sembler une analyse rapide de l'esprit humain: nos libéralismes plus ou moins socialistes ont eux aussi leur vocabulaire fétiche, rebattu régulièrement, et qui du coup s'affadit de plus en plus au fil du temps. C'est un vrai problème, mais il est loin d'être propre au communisme, malheureusement.
Pour ce qui est des contradictions économiques, je me montrerais plus généreux que toi: les théories économiques (en particulier macroéconomiques) peinent toujours à proposer une explication unifiée du 20eme siècle. Quant à organiser des prédictions en économies, ce serait faire trop bon marché du libre-arbitre humain: les décisions qui seront prises, politiques ou sociales, influenceront considérablement l'économie du futur.
 
2eme paragraphe:
C'est intéressant mais ça recouvre en fait plusieurs choses différentes. Si je reprend la découpe d'Hannah Arendt de l'activité, il y a le travail, l'oeuvre et l'action. Le travail est de l'ordre de la survie: besoins alimentaires et cie, immédiats et voués à la consommation instantanée. L'oeuvre est faite pour durer plus longtemps, cela recouvre classiquement l'outil, mais aussi l'oeuvre d'art et l'artisanat de manière générale. L'action suppose l'engagement politique et social.
Dans notre société libérale fondée sur la consommation (comment produire toujours plus si personne ne vient acheter), tout est regroupé comme travail -donc instantané et périssable- que ce soit les produit alimentaires, la culture considérée comme loisir, même les critiques des médias et les discours des politiques. Quelque part, la solution consiste à ne plus centrer le monde sur la consommation, à redonner au travail sa juste place (et non pas celle que la modernité lui a acquise progressivement depuis Descartes de justification de la valeur de l'individualisme) à côté de celles d'oeuvre et d'action. Bien sûr, cela passe par un renoncement au libéralisme économique, ou du moins à une grande partie de ses fondements, ce qui ne se fera pas sans douleur.
Le renouement des citoyens à l'action et donc à la responsabilité ne pourra pas se faire sans cette destruction préalable d'un système qui fait de la consommation son premier principe (devant la production, parce qu'elle lui permet seule de l'alimenter).

Deuxième point en ce qui concerne la natalité (c'est intéressant c'est aussi l'un des points d'Arendt), les politiques natalistes existent en effet depuis longtemps, ce pour une raison: un pays sans renouvellement démographique ne peut pas tenir sur le long terme. Une partie importante des bons résultats allemands en termes de chômage vient de leur seuil de renouvellement bien plus faible: moins d'augmentation de population signifie moins d'augmentation de chômage dans un contexte de crise. Mais à terme, cela signifie un vieillissement de la population et des problèmes, non seulement de retraites, mais tout simplement de renouvellement des postes. La Chine est probablement le pays qui en souffrira le plus dans les décennies qui viennent suite à sa politique drastique de réduction de la natalité.
Soutenir la natalité est donc une évidence, en particulier pour des pays industrialisés qui connaissent des taux très bas de natalité (la France est d'ailleurs l'un des pays les mieux placés en Europe sur ce point). A quel prix? Sans doute un prix qui ne rende pas trop pénalisant le fait d'avoir des enfants, car cela coûte: nourriture, logement, études, soutiens financiers divers représentent un coût non négligeable. Quand à considérer l'opinion selon laquelle on pourrait comparer la valeur de faire naître et d'élever des enfants défavorablement par rapport au fait de travailler, cela me paraît difficile à justifier car déjà fondé en soi sur un mode de vie productiviste. Sommes-nous donc des machines pour que notre valeur ne se définissent que par le travail?

3eme paragraphe:
Ca devient dense et, je trouve un peu confus. Dommage car la question qui l'inaugurait est probablement la question la plus épineuse qui soit. Comment répartir les revenus? Je suggère la lecture de l'excellent bouquin de Thomas Piketty "Le capital au 21eme siècle" à ce propos, qui étudie la dynamique des inégalités économiques aux 19eme et 20eme siècles. A défaut, une conférence de lui pour l'Université de tous les savoirs présentait certains de ses résultats. Pour résumer: à la veille de la première guerre mondiale 10% de la population française se partageait 90% des richesses (en patrimoine). Les chocs économiques des deux guerres mondiales et de la crise de 29 ont fait s'effondrer les patrimoines européens et ont instauré la période probablement la plus égalitaire lors des trente glorieuses. On en revient. Mais on ne retrouve pas la concentration des richesses de début de siècle: elle est toujours étalée sur ce qu'on a appelé la "classe moyenne" et qui représente grosso modo les 50% les plus riches de la population. Vaut-il mieux être fonctionnaire? C'est clairement plus stable, c'est aussi clairement moins bien rémunéré.
Vaut-il mieux être salarié que patron? Je pense que cela dépend de la taille de la boite: les grandes entreprises ont bien moins de problèmes avec la législation française qu'ils veulent bien le laisser paraître - qu'on observe les niveaux de salaires des dirigeants de grandes entreprises, on s'apercevra que la difficulté économique n'est pas pour tout le monde (c'est d'ailleurs un fait récent, que Piketty souligne dans son livre). Pour les petites entreprises, en particulier celles qui viennent de se lancer, il faut admettre que ce n'est pas un travail de tout repos, entre les contraintes administratives et les législations absconses. Je note quand même qu'il y a comme une contradiction entre le surmenage (tu parles d'heures supplémentaires) des uns et le chômage des autres: recouper des postes s'avère-t-il impossible? Sans doute pas, mais il faudra y sacrifier la sacro-sainte rentabilité économique, rentabilité qui soit dit en passant nous a poussé à passablement entamer le capital naturel de notre planète. L'idéal des 3% de croissance, ce qui représente un doublement de la richesse à chaque génération, est quand même proprement utopique dans une Terre limitée et que nous partageons avec de nombreux autres être vivants. Si nous sacrifions l'air que nous respirons (pollution de l'air), l'eau que nous buvons (pollution de l'eau), les terres que nous cultivons (pollution des sols) au nom de la croissance économique, de la rentabilité à tout crin, sur quoi vivrons-nous? Une rentabilité bien comprise est celle qui permet de dégager du temps, pas celle qui permet de produire toujours plus, sans souci des conséquences, des "externalités" comme on les appelle en économie.
Quant au fait que les gens ne donnent pas d'eux, ne pas se donner à fond dans son emploi ne signifie pas ne pas passer de temps dans des structures associatives. Peut être aussi que les travailleurs se sont lassés d'une concurrence qui les mettait sur le même plan que des machines et qui rendait malsaines les relations de travail. Pour avoir discuté avec des collègues plus âgés, beaucoup se plaignent de consignes administratives trop strictes qui gênaient beaucoup leur travail, de pression au travail trop importante, éventuellement de coup bas d'autres collègues, ce qui d'après eux est là aussi une invention de diffusion récente. Il y a la responsabilité de l'Etat, mais il y a aussi celle des entreprises qui sous prétexte de rentabilité, de démarche qualité, de sécurité et de compétitivité ont considérablement accru la pénibilité du travail. Ne parlons même pas de l'impact du mail et du téléphone portable sur les employés, qui doivent maintenant être joignables n'importe quand sous prétexte de sérieux, y compris dans leurs jours de vacances.
Pour ce qui est de la mixité sociale dans le 9eme, je suggère quand même de rétablir la réalité: le 9eme est un quartier de loisir où la très grande majorité de la population dispose de très hauts revenus. Les habitants du HLM ne peuvent que remarquer l'extrême différence entre leur vie quotidienne et le quartier alentours. Cela prend des allures de supplice de Tantale, ne penses-tu pas? Une vraie mixité sociale supposerait un vrai mélange, pas un simulacre, ce qui supposerait en gros d'installer une population dix fois plus nombreuse dans le 9eme, les habitants actuels relevant le plus souvent du dixième le plus riche sinon plus(avec un revenu moyen annuel de près de 50 000 euros, bien au-dessus du 9eme décile de l'ordre de 33 000 euros - http://www.drimki.fr/population+paris+9eme-arrondissement+75009). Il n'y a pas de mixité sociale dans le 9eme, et les gens restent malheureusement dans le cliché (quoique traiter de bourges des personnes qui effectivement sont dans les plus riches ressemble plutôt à de la clairvoyance, même s'il y a l'art et la manière; il y a de justes raisons d'être bourgeois, dans des limites raisonnables bien sûr, et d'autres raisons nettement moins justes). Ayant habité en banlieue parisienne, les échanges sont généralement moins houleux -surtout soi dit en passant lorsqu'on est dans des associations qui regroupent un peu tout le monde, pour ne pas juste faire semblant de vivre avec les autres et vraiment prendre le temps de se connaître. De manière générale, vivre à côté ce n'est pas vivre avec.

4eme paragraphe:
Ce paragraphe m'intéresse plus, mais tu n'en tires pas à mon avis toutes les informations. Oui, la culture devient un mode, un produit de consommation. Oui c'est dommageable, parce que ça fait l'impasse sur l'histoire et le devenir de l'art -mais bon, le fait de vouloir renier absolument la tradition pour toujours tout recommencer à neuf est le propre de la modernité, ça n'est pas propre à l'art. Ce que je trouve plus dommage encore c'est la subjectivisation immodérée du jugement, qu'on retrouve dans le jugement esthétique. Personne je pense n'a vraiment d'attrait pour un urinoir, cela n'empêcha pas un certain artiste d'en exposer un. Ce qu'il y a derrière, c'est un discours relativiste qui confond jugement et vérité. Non, même si je le veux, le résultat de 2+2 ne changera pas, ce n'est pas affaire de jugement. Non, même si je peux imaginer que quelqu'un puisse apprécier un urinoir, ce n'est pas beau (notons d'ailleurs que ce n'est pas conçu pour être beau). On retrouve ce discours en vis-à-vis de résultats d'un autre ordre (scientifiques, historiques ou autres...), ce qui laisse présager des lendemains radieux pour ceux qui sauront exploiter cette incertitude, ce doute fondamental sur toute chose (ça a été fait pendant de nombreuses années en ce qui concerne le climat). Il y a là un grand danger de manipulation de l'opinion.

5eme paragraphe:
Je suis à peu près d'accords sur le fond: les oeuvres d'arts qui ne sont pas accessibles faute de protection suffisante gagneraient à être transférées dans des lieux où elle pourraient être exhibées (même si certains de ces lieux possèdent déjà des collections telles qu'il n'en montrent jamais qu'une partie). En revanche moins d'accord sur le fait que ce sont les logements sociaux qui défigurent le paysage: là où il est intéressant de construire, les logements les plus construits ne sont pas sociaux. Et le logement social ne vient pas détrôner les quartiers historiques, autrement le 9eme arrondissement connaîtrait effectivement une vraie mixité sociale.

6eme paragraphe:
Pour l'accès aux musées d'accord, mais de manière générale cela ne colle pas vraiment avec une démarche de rentabilité: la culture n'est pas supposée être un pur business même si de fait ça l'est devenu, sinon l'intention de l'artiste se cale entièrement sur le goût du public et adieu la créativité -c'est ce qu'on appelle une étude de marché. Mais je ne suis pas entièrement négatif sur le devenir de la culture: des créations qui nous sont restées des siècles passés, musicales, littéraires, graphiques, une bonne partie n'ont pas été connues du vivant de leur auteur. Le temps fera le tri entre ce qui est de qualité durablement et ce qui n'était qu'un effet de mode. Mais c'est vrai que le développement de la communication nous abreuve de tellement de nouveauté qu'on peut avoir l'impression d'être submergé par les oeuvres récentes, et si on tombe mal, par de mauvaises oeuvres.

7eme paragraphe:
Ah, tu exprimes là ce que je répondais aux paragraphes précédents. Oui, paradoxalement l'individualisme tend à rendre tout le monde pareil. Il faut être différent, mais tous ensemble pour que cela soit visible. Je te renvoie à Arendt, mais c'est intéressant de constater que modernité et mode ont la même racine sur ce point de vue.

8eme paragraphe:
Plutôt d'accord. Il y a une complaisance dans le rabaissement de l'histoire française qui est assez consternante. Ca vient en partie d'une mauvaise compréhension de ce qu'est la critique: un jugement destiné à déterminer ce qui est convaincant et ce qui ne l'est pas, pas juste à remarquer ce qui ne l'est pas. Ca vient aussi à mon avis d'une mauvaise compréhension de la distinction entre patriotisme et nationalisme et de la crainte qu'à se montrer positif on en vienne à diffuser de la propagande. Mais tous les cas ça relève d'une forme d'absence d'esprit critique qui veut toujours opposer tout en deux camps: les bons et les mauvais. Le fait qu'on ne puisse pas dire que tout a été bon dans notre histoire vient de fait empêcher de dire que quoi que ce soit l'a été.
L'instant critique a été la mise en évidence qu'un nombre important de français avaient été des collaborateurs pendant la deuxième guerre mondiale, et qu'ils n'avaient pas tous été résistants comme on avait pu le dire avant. Du coup, on met très fortement l'accent sur la collaboration et on tombe dans l'excès inverse.
La réalité historique (je ne vais pas m'avancer sur des chiffres) c'est probablement qu'il y a eu à la fois des collabos et des résistants (même si collaboration et résistance prennent des formes différentes, tous ceux-ci n'ont pas fait sauter des trains, tous ceux-là n'ont pas organisés de camp en France), et probablement majoritairement des gens passifs.
Avec cela, il est aussi évident qu'une presse jouant avant tout sur le catastrophisme n'incite pas à accorder leur place aux initiatives positives et influe énormément sur l'image décadente qu'on donne de nos pays. Il est à noter que l'idée "c'était mieux avant" n'est pas nouvelle: tous les mythes antiques de l'âge d'or donnaient déjà dans la décadence originelle de l'Homme, et si notre civilisation se trompe à mon avis en faisant croire que le progrès technique certifie l'amélioration de l'humain, il est faux de penser que tout n'a été que déchéance. A partir des erreurs et des exploits, recommencer, toujours. Comme disait je ne sais plus quel penseur, la beauté de l'Homme n'est pas de ne jamais tomber, mais de se relever à chaque fois.

9eme et 10eme paragraphes:
Oui, c'est dur de voir l'emploi chuter ainsi. Mais la logique est plus libérale et supra nationale que vraiment de la responsabilité de l'Etat. En plaçant la consommation et la production au-dessus de ce qui leur donne naissance, on donne à l'être humain la place d'une machine (c'est encore plus marquant dans les pays où travaillent les esclaves modernes qui fournissent une grande partie de nos biens de consommation). La politique est de fait gouvernée par l'économie (parle-t-on vraiment d'autre chose que de croissance, de compétitivité, de marché, de chômage en politique aujourd'hui?), bien loin du discours tenu par un fondateur de notre république: "L'intendance suivra". Dans toute bonne association, l'économie est le moyen, pas le but. Dans notre monde moderne, le travail et la politique ont pour but premier pour ne pas dire unique... un moyen. Pas étonnant qu'on n'aille nulle part.

11eme et dernier paragraphes:
Pour ce qui est de la défense de la langue, je ne suis pas tellement d'accord: la langue est d'abord orale, et notre français, tout beau soit-il, découle en grande partie d'une version argotique du latin. Ceci devrait montrer que l'argot n'est pas en soi attaquable: il est ce qui fait de notre langue une langue vivante et non morte, capable d'évoluer, d'inventer de nouveaux mots pour parer aux inévitables glissements sémantiques (qui d'ailleurs se produisent souvent suite à l'usage d'une propagande s'appuyant sur un mot, ce qui retire à la novlangue de 1984 une bonne partie de son application réelle) ou aux nouveaux besoins de la langue. D'ailleurs, les premiers auteurs en langue vernaculaire se sont eux aussi faits houspiller par leurs contemporains: comment osaient-ils traiter de littérature autrement qu'en latin? Rabelais, aujourd'hui l'un des piliers de la littérature française, n'a pas été peu critiqué pour son audace. Devrait-on lui refuser sa place au panthéon des grands auteurs?
Comprendre quelque chose de nouveau passe d'abord par lui donner un nom, et ce n'est pas un hasard si notre état civil enregistré à la naissance insiste sur le nom. Se comprendre passe certes par l'apprentissage de ce qui est commun dans la langue, les codes, prévus pour argumenter et clarifier la pensée. Il y a cependant une catégorie de codes qui n'ont que peu d'impacts sur la pensée. Que dire de l'étymologie à des élèves qui n'ont pas de formation en latin et en grec?
Pour finir, par rapport à ta diatribe sur les manipulations des politiques, je ne les crois pas si organisés qu'ils soient capables de construire, par delà leurs oppositions de bas étage, un programme se fixant pour but la désinformation et l'abaissement général de la culture. En revanche, en se fixant sur des indicateurs (PIB, déficit, taux de réussite au bac, nombre d'années d'études, etc...) ils oublient de considérer que ce ne sont précisément que des indicateurs, c'est-à-dire une information partielle, potentiellement partiale et qui ne saurait garantir une véritable qualité. Comme ils sont notés principalement sur ces points (ce serait le rôle des média d'en proposer la critique) et pensent avant tout au planning électoral, on substitue une représentation biaisée de la réalité aux faits. Cela étant, cette nocivité des indicateurs se retrouve aussi dans les entreprises, où l'amour des chiffres (probablement influencé par une justification pseudo-scientifique) conduit parfois à des contresens majeurs


Pour conclure, merci de ton écrit, de ta lettre qui m'a permis une réponse et m'a posé de ce fait un certain nombre de questions. Je ne jugerai pas du style (que je trouve malgré tout un peu trop tributaire des"mais", "car" et "et" en tête de phrase), mais je pense que si certains points sont remarquablement maîtrisés (je pense notamment à la visée critique de l'individualisme que tu proposes), d'autres mériteraient davantage d'approfondissement (la question de mixité sociale m'a paru particulièrement tirée par les cheveux).
C'est parfois en faisant des étincelles que les problèmes s'éclairent.

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Re : Lettre à un ami socialiste
« Réponse #2 le: 21 Avril 2016 à 14:53:47 »
Bonjour vécu51 !

En fait, la première étape sur ce forum, c'est d'aller se présenter dans la section Présentations et cérémonies de bienvenue. Qu'on puisse te connaître un peu ^^
Je verrouille ce fil jusqu'à ce que ce soit fait. Merci d'avance ! :)

Si tu es un peu perdu sur le forum, tu peux lire la charte du forum et son guide, dans la section "A lire avant toute chose", et on reste à ta disposition pour toute question !
Il ne faut jamais remettre à demain ce que tu peux faire après-demain.

 


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