Cela faisait deux semaines que j’avais commencé à suivre les cours au conservatoire lorsque l’on s’adressa la parole pour la première fois. Je ne me souviens pas qui a parlé à l’autre en premier, mais depuis ce jour on passe tous nos cours ensemble à discuter, à rigoler, à se connaître. Ce ne sont pas nos ressemblances qui nous ont rapprochées. Sacha ne se préoccupe pas de l’avis des autres sur sa personne, ne prête pas attention à son apparence ou aux remarques des autres. C’est son naturel, sa façon de ne pas s’en soucier, d’être inaccessible qui attirent. De mon côté je me sens facilement mal à l’aise si j’ai l’impression que mes vêtements ne conviennent pas ou que je dis quelque chose qui pourrait être mal interprété. Il est important pour moi que les gens m’apprécient, j’analyse beaucoup, je me pose beaucoup, trop, de questions. Bref, nos personnalités sont totalement différentes. Pourtant de mon côté ça a été un coup de foudre amical. Je dis amical parce que les sentiments ne sont arrivés que plus tard.
Lui en parler est hors de question, je n’aurais jamais le courage de le faire.
Pour parvenir à comprendre ce que je ressens, le mieux serait peut-être que l’on ne se voit pas pendant quelques temps. Mais je ne peux pas, on a cours quatre fois par semaine ensemble et ce serait bizarre si subitement j’arrêtai de m’asseoir à ses côtés. Et puis je n’ai pas envie de m’isoler pendant les cours alors que je pourrai être à côté de Sacha. En revanche, les vacances sont un bon moment pour mettre de l’ordre dans ma tête. Cependant deux semaines c’est trop et ce n’est pas assez. C’est trop car je finis toujours par craquer et envoyer un message. Et ce n’est pas assez parce que même lorsque je n’ai pas craqué à la rentrée tout est redevenu exactement comme avant. Comme si on s’était quitté le vendredi précédent.
J’ai déjà passé la nuit à son appart’. A aucun moment cela n’a été ambigu. J’ai adoré dormir là-bas alors que d’habitude je ne suis pas très à l’aise pour dormir chez les autres. Mais cela a rajouté à ma confusion.
J’ai alors décidé d’en parler à ma sœur. Cela m’a demandé un mois entier avant que je trouve le courage de lui parler de mes doutes. Non pas parce que j’avais peur qu’elle me juge ou que son regard change mais c’est de le dire à voix haute qui me faisait peur. J’avais l’impression qu’une fois dit cela deviendrait plus vrai, prendrait plus d’ampleur. Lorsque j’ai enfin réussi à lui en parler ça a été un soulagement. J’avais déjà donné toute leur réalité à mes sentiments, à mes doutes Elle m’a dit qu’il fallait que je sorte avec quelqu’un, fille ou garçon, pour être sûre de mes préférences. Et une fois que j’aurai établi cela je pourrais prendre une décision en ce qui concerne Sacha.
Les décisions ça n’a jamais été mon fort. Jusqu’à présent j’ai évité au maximum de prendre les décisions importantes moi-même. J’ai longtemps fait comme ma sœur, c’était le plus simple, elle était satisfaite de ses choix et ça satisfaisait mes parents. Tout le monde était gagnant. Mais pour l’orientation post-bac ça a été plus compliqué. Je savais que je ne pourrais pas faire comme mon aînée. Cela faisait quelques années que je m’intéressais au cinéma et je pensais vouloir travailler dans ce monde-là. Mais au moment de prendre la décision j’ai eu peur. J’ai eu peur que ça ne plaise pas, de ne pas trouver de boulot, d’être constamment dans l’insécurité d’un travail temporaire… J’ai fait des recherches et j’ai fini par tomber sur le Conservatoire et le cursus post-bac qu’il offrait. La lettre d’admission est arrivée mi-juin.
Le cursus dure trois ans et ensuite il faut se spécialiser, de ce fait on partira tous de notre côté. Je me dis que j’ai juste besoin de patienter trois ans. Après je ne reverrai plus Sacha ou alors très rarement. Je n’ai vraiment pas besoin de mettre une étiquette sur mes sentiments à son égard.
Depuis quelques temps je commence à comprendre l’expression : « Ne grandissez pas, c’est un piège ». Je ne dis pas que ma vie ne me convient pas, loin de là. Mais je pense juste que la vie était plus simple quand ce qui m’inquiétait le plus était de savoir si on allait pouvoir jouer au foot avec mes copains à la récré. Maintenant je me pose des questions pour tout. Sur ce que je vais faire plus tard, sur ce que je fais maintenant, sur comment je m'habille, sur l'attitude que j'adopte, sur mes relations avec les autres…
J’ai alors commencé à sortir et à rencontrer des gens. C’était agréable mais bien que ma raison essayait de toutes ses forces, mon cœur n’y était pas. Ce qui acheva de me convaincre ce fut lorsque Sacha me proposa de l’accompagner à la fête pour l’anniversaire des 50 ans de l’IUT qui fait face au Conservatoire. Cela me fit tellement plaisir que je sus que c’était Sacha que je voulais et personne d’autre.
C’est vrai que c’était un soulagement d’enfin savoir ce que je ressentais et j’avais décidé que ça ne me définirait pas forcément. Après tout je n’ai pas besoin de me coller une étiquette…