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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » LIgne de mire

Auteur Sujet: LIgne de mire  (Lu 792 fois)

Hors ligne victormontrilleux

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LIgne de mire
« le: 01 Avril 2016 à 00:09:20 »
Une petite nouvelle en guise de premier texte sur le site.  :)




Ligne de mire

« La barbarie plutôt que l’ennui » Théophile Gauthier

La République d’Icare résistait farouchement depuis longtemps à toutes les convoitises. Ses voisins, pauvres et désorganisés, avaient de tout temps désiré mettre la main sur toutes ses richesses. On avait ainsi longtemps reproché à ce pays d’accaparer tout ce qu’il y avait de mieux sur terre : la connaissance, la prospérité et le bonheur insolent de son peuple indolent qui, quand il ne vivait pas à l’abri des épaisses murailles de ses villes, flânait le long des superbes baies qu’offraient la cote, bordée d’oliveraies et de cyprès dévalant de belles collines sous un soleil de feu.

Grâce à son avancée technique et bureaucratique, la République avait repoussé toutes les vagues d’envahisseurs, si bien que la plupart d’entre eux la tenaient en plus grand respect. Seule une nation, aussi téméraire qu’ambitieuse avait de tout temps tentée le tout pour le tout pour s’emparer de ce qui apparaissait comme la lumière irradiante de la civilisation. Peuplé d’esclaves sous le joug de leurs maîtres implacables, ce pays avait lancé contre nous d’immenses armées et des flottes gigantesques sans jamais parvenir à prendre notre capitale. Ce peuple barbare et non civilisé n’avait aucune pitié. Il pillait, pratiquait couramment la rapine, brûlait nos champs et nos terres, alors qu’il les convoitait par dessus tout. Nous gardions tous en tête ces heures sombres. Mais, par la force de nos armes, et par la bravoure du fer, nous les avions maintes fois repoussés et leurs milliers de vaisseaux avaient depuis longtemps regagné le large.

Les plages désertes d’Icare avaient retrouvé leur blancheur de nacre et l’eau clapotait doucement contre les rochers. La tempête était passée. Cependant, alors que tous nos voisins nous versaient de lourds tributs et payaient la rançon de la paix, nous n’avions pu obtenir ce que nous désirions le plus au monde pour asseoir à jamais notre domination du monde : une armistice avec notre tumultueux voisin. Voilà bien des années que nous n’avions pas vu un de ses vaisseaux franchir l’horizon immaculé.

Nous vivions alors dans la certitude de la paix, fiers et victorieux, et nous avions depuis longtemps rangé nos armures et nos épées pour nous consacrer à une vie de plaisir et de culture. Nos bibliothèques s’étaient parées des plus beaux ouvrages et des récits les plus épiques sur nos exploits passés. Nous couchions, comme pour compenser ce qui n’était pas une victoire totale, notre gloire dans les pages de nos livres et passions notre existence à relire ces histoires comme pour conserver en mémoire les racines de notre passé.
Souvent, je passais devant le Parlement. Le drapeau était en berne, flottant mollement, convaincu lui-même de la vacuité de sa représentation. Plus personne d’ailleurs ne passait devant ce monument vétuste, vestige d’un passé glorieux, aujourd’hui oublié.

Nous avions ainsi acquis une sorte d’insouciance et voilà bien longtemps qu’aucun des gens qui peuplaient notre république n’avait brandit les armes. La guerre était aujourd’hui mal vue. La mort était la devenue la seule chose intolérable dans ce monde. Nous ne connaissions ainsi plus la guerre, ni la misère, ni la souffrance qu’elle engendre. Le ciel nous paraissait toujours bleu et nous vivions au calme à l’ombre des oliviers, bercés par le chant des cigales.

Mais, cette indolence avait un prix. Nous avions perdu le sens de la bravoure et notre République semblait lentement pourrir de ses fastes. Les Sages du Conseil avaient à présent de longues barbes grises, les livres prenaient la poussière, les hautes murailles de la forteresse se desséchaient sous un soleil de plomb. La garde avait cessé de faire le gué. La flotte moisissait dans le port. Seuls brillaient toujours les fiers monuments érigés à notre gloire éternelle. Bientôt, à côté des monuments aux morts s’étaient dressés les mausolées de nos glorieux ancêtres et le monde des morts avaient acquis plus de place que celui des vivants.



À cette époque, j’étais encore jeune. J’appartenais à une des plus vieilles et prestigieuses familles de la République. J’étais voué à une vie d’opulence, à de hautes fonctions administratives ou judiciaires. Mais, j’avais tant et tant plongé ma tête dans l’histoire de notre peuple que je ne pouvais me résoudre à embrasser une vie morne et bornée. J’admirais nos héros légendaires et notre poésie. Dans la tête d’un jeune homme comme moi, une telle littérature agitait des envies irrépressibles de rébellion et de d’éclat.

Cependant, dans mon pays sclérosé par l’admiration sans borne du passé et dans l’ennui bureaucratique, cela n’appartenait désormais qu’au domaine du rêve. A peine cela était-il évoqué parfois au détour d’une conversation entre les vieux sages. Ce temps chevaleresque était révolu et l’appareil étatique brisait chacune des tentatives les plus audacieuses refoulant la jeunesse et l’audace comme des folies passagères. Nous étions gouvernés par la raison et marchions sur une ligne droite, sans nous soucier du reste du monde, aveuglés de nonchalance.

Mon père me rappelait souvent à l’ordre. Je devais plier. Ma mère, qui soutenait parfois, dans des accès de tendresses maternelles, mes éternels caprices, avait fini par se résigner. Pourtant, je devinais dans son regard froid et triste une attirance irrépressible qui la conduisait à scruter la ligne d’horizon comme pour apercevoir le moindre signe de changement.

De notre villa, perchée sur une des collines qui domine la ville, nous apercevions la mer et le vieux port, endormi dans une lumière solaire et irréelle. Je contemplais moi aussi souvent la mer, cette ligne bleue et infinie qui représentait le seul échappatoire à mon ennui et l’unique point de fuite où je pouvais y déverser mes mélancoliques rêveries. La vue était magnifique, la nature fertile, la campagne prospère, la ville immense et dominatrice, écrasant de sa masse de pierre l’océan comme une ombre pénétrante, parée des plus beaux atours, des monuments les plus hauts, les plus splendides de toute la Terre, du moins c’est ce que ce que croyais en ce temps là, vivant des contes et des légendes, ne connaissant encore rien du reste du monde.



À l’âge de vingt ans, mon père me proposa un poste très important de greffier au tribunal d’Icare. C’était un bâtiment colossal, dont les immenses colonnes sculptées et austères semblaient représenter la droiture de la justice. Mais, je n’y voyais en réalité que les barreaux d’une prison dorée où je me serais morfondu, revêtu du pourpre des hommes de lois, au milieu d’une assemblée croulante, résignée et dédaigneuse.

Je décidai alors de prendre les devants. Je souhaitais entrer dans l’armée. Mon père faillit s’étouffer et, alors que je m’attendais à la plus sévère des réprimandes, il éclata d’un rire gras et sarcastique. « Toi ? Un soldat ? Mais mon pauvre garçon, voilà bien longtemps qu’il n’y a plus rien à faire pour quelqu’un comme toi dans l’armée. » Pourtant, je ne démordais pas. Je voulais marcher sur les pas de nos glorieux ancêtres, rendre  l’honneur à ma famille et j’eus toute les peines du monde à le convaincre que rejoindre l’armée était aussi glorifiant que de servir la justice, qu’il n’y avait pas plus grande preuve de l’amour de la Patrie que celle de servir sous la bannière étoilée qui flotte fièrement au sommet du palais du Conseil.

Finalement, mon père se résigna, espérant sans doute que la réalité du terrain m’eut ramené à la raison et réussit à me trouver une place d’officier à l’Amirauté. Je sautai de joie. Mais, lorsque, après avoir reçu ma nouvelle affectation, ivre d’un rêve héroïque et brutal, je découvris l’état de déliquescence du vieux bâtiment de l’Amirauté, j’eus soudain un goût amer et déchantais. Voilà bien longtemps que notre Marine et que notre armée avaient perdu de leur superbe. La bâtisse ressemblait vaguement à une ruine, mais tenait encore debout. Notre flotte, autrefois maîtresse des mers s’était délestée de tout son superflu. Les somptueux vaisseaux amiraux, bardés de canons avaient disparu. Il ne restait à vrai dire que quelques petites estafettes pour les patrouilles. Le reste avait été démantelé, revendu et avait contribué à construire toujours plus de parcs, de places, de fontaines et de statues au nom de la Gloire Universelle.

Le commandant de l’Amirauté était un homme bossu au visage rougeaud, la barbe mal rasée, portant un costume de bonne facture mais qui était fripé et tâché. Je constatais la désolation du lieu et du personnel. Il n’y avait qu’une poignée de marins ici et aucun n’était soldat. Pas un seul n’avait vu la guerre et pas un seul ne savait se servir d’une arme. La poudre à canon trainait dans une cave qui sentait le moisi et attendait depuis des siècles une guerre qui ne viendrait jamais.

Rapidement, le fondement de mes espérances s’effondra et je sombrais dans une noire mélancolie. Ma seule consolation résidait dans l’océan, que je pouvais observer du haut de la tourelle de la forteresse qui jouxtait le port. La vieille bâtisse était rongée par la mer mais, par chance – ou par miracle, elle tenait encore debout. Je fixais de longues minutes, pour échapper à la monotonie, cette ligne d’horizon immobile et figée, ce point de fuite salutaire, catalyseur de mes fantasmes et de mes absurdes chimères.

Mes missions ne ressemblaient en rien à ce que j’avais imaginé. J’avais rêvé d’aventures et de combats mais ce n’était que naïveté. Ma seule tâche ici s’apparentait en fait au travail d’un greffier, à faire un inventaire des provisions et des munitions et à noter les réparations à effectuer sur les navires et dans l’Amirauté. Je notais méticuleusement les manquements, le moindre détail qui aurait pu contribuer à redorer le blason de notre Marine mais en réalité pas une seule réparation n’était jamais effectuée. Les marins s’adonnaient à la procrastination, bercés par le bruit des vagues et par l’ennui mortel. Moi, je restais cantonné à retranscrire des rapports dans un immense bureau vide, dont on devinait la beauté d’autrefois aux belles tapisseries, hélas rongées par les mites, et à la vieille cheminée de marbre qui ornait les murs. Mon désarroi allait de mal en pis, car, quand je souhaitais, avec toute la prestance de ma fonction, effectuer une patrouille sur une des estafettes, le commandant sombrait dans la colère et me refusait ce qui aurait été une libération, une possibilité de s’extraire de l’ennui. J’étais aussi inutile que cette vétuste Amirauté.

Un soir, alors que je dinais en compagnie de la bonne société de la ville, mes amis se moquèrent de moi quand je leur annonçai ma récente nomination à l’Amirauté. Je pus mesurer alors mon criant désespoir et que je me couvrais de honte à occuper un poste qui s’apparentait à une punition. L’honneur ne résidait plus dans l’armée mais dans les belles lettres, dans la justice, les bureaux, et les rêves de papier.

Personne à l’Amirauté n’avait l’air de se soucier de cet ennemi qui se terrait de l’autre côté de la mer, au-delà de la ligne d’horizon. Lorsque j’évoquais cette question, on me regardait avec curiosité et la conversation se terminait en éclats de rire. « Allons donc, voilà bien longtemps que ces barbares ont abandonné leur rêve absurde de conquête. Laisse-les donc s’occuper de leurs morveux marmots et de leurs femmes. Ces gens n’ont pas besoin de venir chez nous. Ils ont bien assez à faire chez eux. »

C’étaient toujours les mêmes réponses et les mêmes stupides certitudes. Nous étions devenus un peuple orgueilleux, nous croyant à l’abri dans nos palais dorés. Je comprenais alors que dans une telle prédisposition à se fermer l’esprit, il n’y avait plus d’intérêt à Icare à s’occuper de l’art de la guerre. Ce qui comptait, c’était de la raconter et au mieux, de l’imaginer. Je comprenais que toute la noblesse associée au prestige militaire n’était en fait qu’une construction mentale, visant à créer une caste de privilégiés, de noblesse d’armes, arborant leurs pétulants uniformes et leurs épées dorées. Pourtant, rien n’indiquait chez nos ennemis, la moindre trace de paix. Bien que des décennies se soient écoulées depuis leur dernière attaque, jamais, par aucun signe visible, ils n’avaient rompu les hostilités. Peut-être qu’une armée grouillante et prête à en découdre se tenait de l’autre côté de cette ligne d’horizon qui semblait infranchissable et pourtant si fragile.

La vie à l’amirauté s’écoulait. Les jours passaient sans que le soleil ne s’arrêtât de briller avec insolence ; la mer était opiniâtrement calme ; les rues, vides et lustrées comme les étagères d’une vénérable bibliothèque. Quelques oiseaux chantaient. Les hommes de l’Amirauté fumaient et se saoulaient nuit et jour. Parfois, ils glissaient hors de leurs lits pour s’adonner à une luxure délirante. Car, derrière le faste policé de notre belle cité se cachait aussi le vice le plus immoral et le plus immonde et la société se perdait dans des banquets somptueux et des orgies démesurées. La lie, le vin et la luxure coulaient par la corne d’abondance. Notre autarcie têtue s’apparentait à de la décadence. Mais, peu de gens semblaient s’en rendre compte ou du moins, ils se gardaient bien d’en parler. L’insouciance est le défaut des sociétés d’opulence. Elle conduit à l’indifférence, qui mène irréversiblement au bord du précipice...



J’avais du mal à dormir. La chaleur était toujours étouffante à l’Amirauté. Le chant des grillons devenait de plus en plus insupportable et insipide. La beauté des oliviers me paraissait artificielle et convenue. Je ne trouvais dans cet endroit que le dégoût des belles choses que j’avais aimées autrefois. Le semblant de douceur qu’il restait à la République s’apparentait dorénavant à l’expression la plus pure de la solitude. Car, vivre à Icare, c’est vivre le privilège de cette solitude. Voilà notre richesse !

Un soir, je décidais de faire ma ronde sur le mur d’enceinte de la vieille forteresse. Une légère brise m’ébouriffait les cheveux. La cour était éclairée par deux grosses torches et on entendait en bas les rires graveleux des marins qui se saoûlaient. La mer était plate et calme. La soirée était assurément belle, pas une ride sur l’eau et la ligne d’horizon était immuable. Je me demandais ce qu’il pouvait bien y avoir de l’autre côté. Quelles merveilles pouvaient bien receler ce pays si lointain et pourtant à nos portes ? Personne ne se souciait de cela et moi-même je n’en connaissais que peu de choses. Je savais juste que c’était un pays pauvre, impérialiste, arriéré, dont la cruauté était le principal trait de caractère. Mais, il devait bien y avoir de l’autre côté de cette ligne quelques poètes s’adonnant à la contemplation de l’océan et des adolescents, bercés par les mêmes rêves que les miens. Je n’osais croire que le terme de barbares pouvait s’appliquer à des hommes de la même race que la nôtre et à en voir leur témérité et leur courage passé, ils devaient posséder un sens de l’honneur qui les rendait à mes yeux suffisamment dignes pour susciter de l’intérêt. Voilà des décennies que nous tournions le dos à cet immense pays qui nous faisait face. Dans notre arrogance nous avions oublié que nous commercions avec eux autrefois, dans un passé si lointain qu’il semblait appartenir à la légende. De l’horizon, pourtant semblait me parvenir l’odeur des épices, des parfums d’un Orient qu’on ne pouvait que murmurer et s’imaginer dans le silence absolu de l’océan.

La lune était pleine. Pas un nuage n’obscurcissait l’horizon et je croyais pouvoir apercevoir de l’autre côté de cette ligne quelques lumières de la civilisation. Mais, ce ne furent pas des lumières que je vis mais une petite voile rouge qui flottait paisiblement dans l’obscurité. Je n’en étais pas sûr car il faisait sombre.

C’était eux !

Je réveillai immédiatement le commandant. Je savais que je prenais un risque, car peut-être que dans mes lubies cette voile mystérieuse m’était apparue comme un mirage de mon esprit et, si je dérangeais le commandant dans son sommeil, je pouvais perdre mon poste.

Il était furieux. Lorsque je lui racontai ce que j’avais vu, il refusa de me croire. J’insistai lourdement. Il finit par se lever et enfila sa veste d’un geste de colère démesurée. Il monta avec moi en haut de la muraille et scruta l’horizon. Il était vide. La petite voile rouge semblait avoir disparu. Je me trouvais totalement discrédité. Mais je n’en éprouvais pas la moindre honte. Mon geste semblait le comble de l’irrévérence mais c’était l’occasion pour moi de quitter à jamais cet endroit maudit.

Pourtant, il semblait que mon commandant avait deviné mes pensées.

« Vous voulez partir c’est ça ? Vous voulez quittez ce trou à rat, n’est-ce pas ? Laissez- moi vous dire mon petit que je ne vous ferais pas cet honneur. Vous paierez votre impertinence. Réveiller son commandant en pleine nuit, pour quelques navires fantasques... J’écrirai à votre père. » Sa face rougeaude avait quelque chose de vulgaire et d’effrayant, sa barbe poivre et sel témoignait d’un relâchement indigne de son grade militaire. J’en éprouvais d’autant moins de remords.

Sciemment je venais de ruiner la réputation de ma famille. Mon père ne me pardonnerait pas mon infamie. Pire encore, je perdais tout crédit et plus jamais on ne me ferait confiance. Ma carrière était brisée mais qu’importe !
Je fus assigné à des tâches ingrates. Les marins se riaient de moi. J’étais un officier qui n’avait d’officier que le titre. Je m’étais trompé. Dans mes rêveries orgueilleuses et absurdes j’avais cru voir émerger de cette ligne d’horizon indicible les propres créations de mon esprit. Quelle erreur ! Je passais mes journées reclus dans ce bureau sombre et incommensurablement vide, au milieu de dossiers et de papiers aussi ennuyeux qu’inutiles. Je remplissais des bons de commande qu’on n’expédiait jamais, je répertoriais tout le mobilier de la bastide. Cela se résumait à peu de choses, si bien que je m’ennuyais profondément dans l’obscurité de cette immense et inepte pièce. De ma minuscule mansarde je ne pouvais voir que la cour de la forteresse, envahie par les hautes herbes, jonchées de tonneaux de vins et de marins qui faisaient la sieste sur des bancs de bois, sous un soleil de plomb.

Pourtant, je restais obsédé par cette vision que j’avais eu de cette voile rouge sur la ligne d’horizon. Peut-être était-ce vraiment l’ennemi. Peut-être nous observait-il en secret et fomentait je ne sais quelle invasion contre nous. Je n’en dormais plus, obnubilé par cet étrange mirage.



Mon père, pour cesser la mascarade me retira de l’Amirauté. Je retournais ainsi, honteux, à la maison. Les réprimandes furent terribles. Dans son accès de colère il me semblait que mon père réveillât toute cette ville endormie et indolente. Mais il n’en fut rien. Dans notre jardin, rien ne bougeait. Les rues étaient toujours aussi vides et ma mère toujours aussi triste.

Je n’en restais pas pour autant moins intrigué de ma découverte de l’autre soir. Dans notre monde, où les rêves n’avaient leur place que dans les contes et les légendes, je ne pouvais me résoudre à me laisser berner par les hallucinations de mon esprit. J’avais trouvé une vieille lorgnette qui me permettait, depuis notre villa d’observer la ligne d’horizon. Hélas, il n’y avait rien. L’océan était inexorablement vide et le ciel inexorablement bleu. J’errais la journée dans les rues désertes de la cité comme un paria en quête de sens. A Icare, personne jamais n’errait dans les rues car tout le monde avait à faire et chacun occupait un poste bien défini. La hiérarchie était stricte. Seules les personnes riches comme moi pouvait s’adonner à la rêverie et à l’errance mais c’était néanmoins la chose la plus mal vue dans une société de science, de savoir et de raison. L’inertie était la seule force qui animait ces immenses palais vides à présent et rien dans notre solitude ne semblait pouvoir rompre l’équilibre d’une force tranquille, à l’abri de ses hautes murailles.

Je croyais devenir fou et à chaque instant je scrutais avec orgueil et fébrilité l’horizon. La chaleur était déjà étouffante. Le vent tournait. Tout à coup, apparut, au petit matin, dans le silence monacal d’une cité encore endormie, comme ressurgie de mes rêves passés cette minuscule voile rouge.

Et derrière elle, obstruant cette immense ligne d’horizon, une rangée encore imperceptible de voiles blanches, une flotte de guerre gigantesque prête à déferler sur notre vieux monde, tandis que le soleil, aveuglant, me brûlait les yeux. Enfin la vie et la mort réunies allaient fondre sur Icare.

Hors ligne Karinet

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Re : LIgne de mire
« Réponse #1 le: 02 Avril 2016 à 16:11:34 »
J'ai bien aimé m'immerger dans ton univers.
J'ai trouvé le texte un peu long (mais peut-être cela qui souligne encore l'ennui de la ville). C'est bien écrit, on arrive à comprendre la torpeur de ce jeune homme et son envie de changement. J'ai bien aimé le passage où ils s'interrogent de ce que font les autres de l'autre côté de la mer. Ou il remet en doute ce que l'on sait d'eux pour supposer qu'il y a aussi des poètes ou d'autres jeunes gens comme lui. Sa vision de la guerre est très idéalisée (comme souvent chez les hommes de cet âge, je pense).
Le crime abject qui se résume à réveiller son supérieur, qui met  fin à une carrière et jette l’opprobre sur une famille entière est bien significatif des faiblesses de cet empire.
En deux mots, à quand la suite?

A bientôt
Karinet
http://monde-ecriture.com/forum/index.php/topic,20285.0.html
« Modifié: 02 Avril 2016 à 16:22:40 par Karinet »
"L’usine avec son fracas s’évanouissait. J’étais heureux…. J’écrivais." (Maurice Leblanc)

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Re : LIgne de mire
« Réponse #2 le: 03 Avril 2016 à 00:18:53 »
Merci pour tes retours, ça me fait plaisir.

Tout d'abord le texte n'a pas de suite en soi. Il s'agit d'une nouvelle, mais d'une forme particulière. Elle termine là où l'action commence. J'invite, modestement, chacun à s'imaginer ce qui se passera pas la suite. L'action véritable, la guerre, du moins on peut le supposer, rien n'est sûr, est hors du récit. Je me suis inspiré du Rivage des Syrtes de Julien Gracq mais aussi le Désert des Tartares de Buzzati, romans où l'action est repoussée hors champ, laissant simplement place à l'imaginaire du lecteur et se déroulant, comme moi, dans des univers parallèles, utopiques et des sociétés décadantes.

En effet, les longues descriptions sont là pour souligner l'ennui. Et mon personnage est bien un idéaliste, servi par l'image d'Epinal qu'on lui a enseigné sur son propre royaume. C'est une sorte de récit initiatique puisque le narrateur découvre alors la réalité de l'empire flamboyant qu'il se figurait, un empire déliquescent, proche de la guerre. C'est la fin de l'illusion, d'où l'image du soleil aveuglant, par exemple.

Tu as en tout cas bien cerné mes intentions, et ça me fait vraiment plaisir ! Merci beaucoup !

 


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