Oui pardon, je sais Madame, je suis désolé. Mais soyez indulgente, je suis pas là par hasard. C'est qu'on m'a dit que vous étiez belle... alors, vous comprenez, j'ai voulu voir par moi-même, constater en fait. Donc je suis rentré. Par la porte d'entrée de votre appartement, je crois que vous aviez laissé ouvert. Oui, pour aérer, c'est ça ! Mais non, je n'avais aucune intention de vous voler quoi que ce soit. Non, je ne comptais pas vous violer non plus. Je vous l'ai dit, je suis ici parce que plusieurs hommes m'ont promis que vous étiez belle. D'ailleurs, sauf votre respect, je suis un petit un peu déçu. Ne vous vexez pas Madame, mais on m'avait décrit une merveille. Je ne sais pas si c'est l'effet de la nuit, mais vous me semblez un peu flasque. Pardon, je m'égare. Je reprends. Je suis là, debout face à votre lit. Motivé par une légende. Le mythe de la dame au corps divin. On vous l'a déjà raconté ? Oui oui, vous êtes le personnage principal, mais je veux dire, est-ce que vous l'avez déjà entendu de la bouche d'un homme ? On pourrait peut-être commencer par là, non ?
Quand je dis « la femme », n'oubliez pas que c'est de vous que l'on parle, d'accord ? Je n'arriverais pas à raconter l'histoire autrement, en disant « vous », ou pire encore, « tu ». Donc, tout commence une nuit d'hiver. Ou plutôt le soir. En fait, pas vraiment le soir non plus. Vous savez cet intermédiaire entre le soir et la nuit ? Mais si, ce moment silencieux, où le corps se glisse dans le lit, s'emmitoufle dans les draps. Oui, ou s'en débarrasse, mais on est en hiver dans l'histoire Madame. Cette nuit-là, à ce moment-là, la Dacodi... Dacodi ? Ça veut dire « Dame au Corps Divin ». C'est moche, pas vrai ? C'est pas de moi. Non je vous le promets, ce n'est pas moi qui ait écrit l'histoire. En fait, personne ne l'a jamais écrit. Elle est sacrée, on ne peut que la dire et la rêver. Arrêtez de m'interrompre, s'il-vous-plaît.
Alors,je disais, la Dacodi. Elle s'en va se coucher. Elle est nue. Toute nue, rien sur elle, ni une culotte, ni même des chaussettes. En tenue d'Eve, c'est ça ! Rappelez-vous, c'est l'hiver, elle a froid. Paraîtrait même qu'elle avait les tétons qui pointaient, mais ça, c'est la légende de la légende. Bref, direction dodo. Elle retire la couette, pose délicatement tout son être dans le lit douillet et s'apprête à se recouvrir avec ladite couette alors vous comprenez c'est un scandale pour la confrérie des hommes. C'est un rideau qui s'abat devant la scène que nous contemplions tous ! Et c'est un oiseau ! Le symbole des hommes dans cette histoire, c'est un oiseau. L'animal serait venu à notre secours et en faisant tomber la bougie, aurait enflammé les draps et ainsi, aurait obligé la Dacodi à dormir nue. Toute nue. Et pour remercier l'oiseau, qui était un oiseau frêle, tous les hommes auraient fait taire les vents l'année suivante.
Si je suis là Madame, ce soir, si j'ai pénétré par effraction dans la demeure de l'histoire, sur la scène de mes rêves, c'était pour vérifier si l'oiseau avait brûlé tout le tissu. Et ce que j'ai vu en arrivant, c'est que non seulement vous dormiez cachée par une grotesque couverture, mais c'est qu'en plus, vous portiez un pyjama en laine. D'une laideur ! Alors quand vous vous levez, toute énervée, je ne vois rien de votre visage Madame, sans doute d'une stupéfiante beauté. Je ne vois que tous mes rêves gâchés.
Je repars, ne vous en faîtes pas. Passez une bonne nuit. Je m'en vais dire aux hommes que la Dacodi a fini par tuer l'oiseau. Qu'elle lui a enlevé ses plumes, une par une, et qu'elle en a fait une couverture immonde.