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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Pourquoi je n'ai pas de téléphone portable

Auteur Sujet: Pourquoi je n'ai pas de téléphone portable  (Lu 1061 fois)

Hors ligne L Arbre

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Pourquoi je n'ai pas de téléphone portable
« le: 03 Mars 2016 à 23:03:10 »
Quand on me connait un peu, cela peut paraitre étonnant que je n'ai pas de téléphone portable. Pas un seul, pas même le pas cher, pas intelligent, qui ne sait que passer et recevoir des coups de fil. Pourtant, ne suis-je pas régulièrement à la défense des technologies, dans mes textes ? Éclaircissons-donc ce paradoxe. Je ne parlerai pas de mon budget de vie, qui est ce qu'il est. Abordons donc d'autres sujets.

Je ne nierai pas qu'avoir un téléphone portable sur soi a ses avantages. Ne serait-ce que si je dois appeler les urgences, parce que je me fais renverser par une voiture, la nuit, sans témoins, et que le conducteur prend la fuite. Et puis, c'est toujours bien d'être joignable en permanence, non ? Justement, non. Pas forcément en tout cas. Je ne suis pas quelqu'un d'important, il n'y a pas besoin que je sois joignable en permanence. Je ne suis pas un pompier, je ne suis pas un médecin, je n'ai pas de patron qui peut avoir besoin de moi en permanence. Quant à mes amis, hé bien, il peuvent bien se débrouiller sans moi, de temps en temps. La plupart du temps, ces appels urgents, qui nécessitent d'être joignable tout le temps, partout, à chaque instant, peuvent très bien terminer sur le répondeur et attendre mon retour.

Pourquoi alors irais-je gaspiller des ressources premières et du temps de travail pour un téléphone dont je n'ai pas besoin ? Plus encore, pourquoi cèderais-je à la mode d'en changer tous les ans, participant ainsi aux monticules de déchets dilapidés pour rien ? Si un jour, ma vie nécessite que je doive pouvoir appeler ou être appelé tout le temps, alors j'en achèterai un. Ou plus probablement, je trouverai bien un vieux téléphone qui ne sert plus dans le tiroir d'une connaissance.

En fait, si, c'est bien d'être joignable en permanence. Pour des urgences par exemple. Le véritable problème n'est pas là. Le problème, c'est que certains ne décrochent plus de leur téléphone. Entendons-nous : je ne parle pas forcément de celui qui n'en décroche pas parce qu'il parle, par coup de fil ou par sms, parce que la discussion en question peut être intéressante ou importante pour lui. Je parle de celui qui passe tout son temps sur des jeux idiots ou sur des potins.

Comprenons-nous à nouveau : moi aussi, il m'arrive de jouer à des jeux idiots ou de lire des potins. C'est normal. On ne peut pas faire quelque chose d'important ou d'intelligent 100% du temps. Et quand on tombe sur un type qui joue vingt minutes dans le métro sur son portable, et qu'on se dit « tiens, voilà encore un zombie accro au téléphone », peut-être qu'en vérité, on tombe sur les vingt seules minutes ou presque que cette personne passera sur son téléphone de la journée.

Cela me rappelle deux photos qui ont été juxtaposées, quelque part sur internet, et que malheureusement je ne retrouve pas. Sur la première, on voyait pleins de jeunes, tous plongés dans leurs téléphones portables, avec un message disant « la technologie nous rend asocial ? », et la deuxième photo s'abattait alors : on y voyait, en noir et blanc car elle avait quelques décennies, toute une troupe de personnes plus âgées dans le tram, tous plongés dans leurs journaux.

Le fait que l'on voit tout le monde plongé dans les portables, au point que la toile est infestée de dessins et de photos dénonçant cette « zombification » et qu'on en parle même aux infos, montre un grave problème auquel la société fait face. Mais ce problème n'a pas été créé par les nouvelles technologies, il est plus vieux que cela. Ce problème, c'est la peur de l'ennui.

L'ennui, ou plutôt le désœuvrement, a été diabolisé. Cela fait longtemps qu'il l'est. Il faut toujours être utile, toujours être actif, toujours en mouvement. On nous apprend à être efficace, à ne pas perdre son temps, dès l'école. Du coup, quand on perd son temps, par exemple dans le métro, il faut se donner l'illusion d'être actif. On joue, on va sur Facebook, on lit un journal ou un livre, on regarde la télé, voire même on se concentre sur nos deux pouces qui tournent l'un autour de l'autre. Sinon, on est désœuvré, et on a apprit que c'est mal.

C'est pour cela que je n'ai pas de téléphone portable. Pour me donner le temps d'être désœuvré. Pour me donner le temps de m'ennuyer. Vous savez ce qu'il se passe, quand on s'ennuie ? On pense. On rêve. On réfléchit. L'esprit s'occupe de lui-même, automatiquement. On dit souvent que la meilleure preuve d'intelligence et d'imagination, c'est d'aimer lire des romans. Moi je dis que la meilleure preuve de cela, c'est d'aimer s'ennuyer.

Les gens ne s'accordent plus de temps pour réfléchir, tout seul ou en groupe. Ils ne vont plus se balader pour rien, canoter sur le fleuve comme on le faisait à l'époque victorienne, ou s'allonger sur l'herbe pendant des heures pour contempler les étoiles. Tenez, regardez : vous n'avez pas déjà entendu quelqu'un dire qu'il y a plein d'idées qui lui viennent en tête, capables parfois de révolutionner le monde, quand il est sous la douche ou quand il essaie de dormir ? Et qu'est-ce que ces deux moments ont en commun ? Il n'y a pas de livre, pas de journal, pas de téléphone portable. On s'ennuie.

Les grandes idées se sont développées, et les grandes révolutions de l'Histoire se sont préparées, quand les gens se faisaient chier. Et tant que vous n'aurez pas déposé ce que vous fixez des yeux toute la journée, téléphone ou journal, le monde n'ira pas mieux.
La culture, c'est comme la confiture : ça se partage.

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Re : Pourquoi je n'ai pas de téléphone portable
« Réponse #1 le: 04 Mars 2016 à 00:30:52 »
Bonsoir L Arbre,
j'aime bien ce texte : ça tourne un peu dans tous les sens mais c'est un style avec lequel je me sens des affinités. C'est une écriture qui suit le fil de la pensée (je trouve : n'hésite pas à me sonner les cloches si je suis à côté de la plaque). Cela me donne une impression de dialogue en face à face, assez naturelle, et c'est agréable :)
Je me permets de répondre. Même si je suis d'accord avec une bonne partie de ce que tu écris, certains points méritent d'être modulés.
S'ennuie-t-on quand on réfléchit? Je ne sais pas pour toi, mais j'aime bâtir des raisonnements et construire des histoires à partir de riens dans les transports en commun : les airs étonnants qu'ont les personnes dans la rame, la manière dont sont construites les pubs en bord de voie, la fumée dégagée par les immenses tas de fumiers sur les champs et même pourquoi le train que je dois prendre est retardé ou annulé. Est-ce qu'on s'ennuie parce qu'on est désoeuvré ? Pas en ce qui me concerne, mais j'ai un goût pour la réflexion abstraite et une certaine forme de curiosité qui fait que, en fin de compte, je m'occupe à rêver. Peut-être partages-tu ce goût pour le rêve ? Je ne suis pas sûr que ça convienne à tous, certains ont besoin de bouger, ou de se frotter au contact des autres pour être à l'aise (ou en tout cas plus que moi). Mais il y a aussi, comme dirait Fred Vargas, les "pelleteurs de nuages", ceux qui aiment à laisser leur esprit vagabonder (on pourrait aussi dire qu'ils en ont souvent un besoin plus fort).
Il faut de tout pour faire un monde, et nous autres pelleteurs de nuages pouvons apporter nos nébuleuses idées. En ce sens, tu as sans doute raison de dire que le désoeuvrement est prolifique (en ce qui me concerne, les tâches machinales et répétitives fonctionnent aussi bien), attention que ce goût à laisser sa pensée se perdre n'est pas forcément commun à tous. Même sans parler de personnes qui ont besoin d'être actives ou d'être en lien, je pense aussi aux personnes routinières ou tout simplement ordonnées pour qui chaque chose doit être à sa place : une telle plongée dans l'inconnu ne leur convient sans doute pas (en retour, ceux qui me connaissent savent que l'ordre n'est pas mon truc...).
Un autre commentaire, les journaux permettent aussi de se tenir au courant, ça fournit matière à l'esprit qui erre.
Merci pour ce texte, c'est toujours sympa de te lire!
PS: j'ai eu mon portable à 21 ans, et il correspond en tous point à la description de ta première ligne  :P
C'est parfois en faisant des étincelles que les problèmes s'éclairent.

Hors ligne L Arbre

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Re : Pourquoi je n'ai pas de téléphone portable
« Réponse #2 le: 04 Mars 2016 à 00:45:09 »
Tu as raison Navilys, dans ce que tu écris. Quand on est désoeuvré, et qu'on rêvasse, on ne s'ennuie pas. Ou plutôt on trouve un moyen de ne pas s'ennuyer. Mais dans le monde d'aujourd'hui, le plus efficace, c'est d'être concis et de percuter. Dire "Vive l'ennui !", ça percute, et on se pose des questions. Du coup on se désoeuvre, par curiosité, pour voir si l'Arbre n'a pas raison, et on se rend compte que ce qu'on appelait "ennui" n'est pas de l'ennui, simplement du désoeuvrement. Et que dans le désoeuvrement, il peut se passer beaucoup de choses.
La culture, c'est comme la confiture : ça se partage.

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