Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

14 Juin 2026 à 19:13:40
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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Pignon sur rue

Auteur Sujet: Pignon sur rue  (Lu 5378 fois)

Hors ligne gage

  • Calame Supersonique
  • Messages: 2 257
  • Homme incertain.
Re : T37 - Pignon sur rue
« Réponse #15 le: 14 Mars 2016 à 18:39:09 »
Alors....
comment peut-on répondre à cela ?
Comment celui qui écrit peut-il répondre à celui qui a lu et si totalement perçu ce qu'il fallait percevoir ?

Je pensait avoir maladroitement agencé mon piège à lecteurs, basé sur des faux-semblants qui s’effeuillaient les uns après les autres : ça n'avait pas tout à fait l'air d'avoir vraiment fonctionné sur tout le monde.
Et voilà que monsieur Extasy débarque et par un commentaire si limpide, ( et nettement trop élogieux) me révèle que l'on pouvait le lire comme je l'ai écrit, que chaque étape a été perçue comme une étape, et que tout peut fonctionner... au moins avec lui.

Merci beaucoup monsieur Extasy.
Vous me réconciliez avec moi-même et m'encouragez plus que vous ne pourriez l'imaginer.

À très bientôt monsieur Extasy, j'espère !  :)

"Tous ceux qui survenaient et n'étaient pas moi-même
Amenaient un à un les morceaux de moi-même". Apollinaire

Hors ligne Georges Cloné

  • Calliopéen
  • Messages: 468
Re : T37 - Pignon sur rue
« Réponse #16 le: 15 Mars 2016 à 08:24:43 »
Comme Clapton /Extasy, j'ai trouvé le texte all good.

L'époque est bien rendue, les notables Normands, l'arsenic et les vieilles dentelles.
Blue Mountain, Moka Sidamo, Maragogype...

What else ?

Hors ligne gage

  • Calame Supersonique
  • Messages: 2 257
  • Homme incertain.
Re : T37 - Pignon sur rue
« Réponse #17 le: 15 Mars 2016 à 17:16:55 »
Thanks a lot pour votre passage, mister Ocean !

votre visite m’honore, et votre sobre commentaire me comble.
Je vous en remercie !

See you soon !
"Tous ceux qui survenaient et n'étaient pas moi-même
Amenaient un à un les morceaux de moi-même". Apollinaire

Nocte

  • Invité
Re : T37 - Pignon sur rue
« Réponse #18 le: 16 Mars 2016 à 00:24:08 »


J'ai beaucoup aimé l'ambiance, surtout les passages avec pépé, le style est plaisant et impeccable.
C'est un texte beau par son intelligence, je n'ai rien à redire.


Hors ligne gage

  • Calame Supersonique
  • Messages: 2 257
  • Homme incertain.
Re : T37 - Pignon sur rue
« Réponse #19 le: 16 Mars 2016 à 16:42:30 »
Bonjour monsieur Nocte.

finalement c'est aux commentaires les plus laconiques qu'il est le moins aisé de répondre.

Néanmoins, il y a en si peu de mots tellement de compliments que je ne vais rien dire de plus que  : merci !

À bientôt !
"Tous ceux qui survenaient et n'étaient pas moi-même
Amenaient un à un les morceaux de moi-même". Apollinaire

Hors ligne Rémi

  • ex RémiDeLille
  • Modo
  • Trou Noir d'Encre
  • Messages: 10 950
Re : T37 - Pignon sur rue
« Réponse #20 le: 16 Mars 2016 à 21:52:36 »
Salut Mout,
L'ambiance est chouette, on est dans la tête du gamin avec ses idées qui rebondissent du coq à l'âne sans arrêt.

Citer
qui descendent comme de grandes corolles à l'envers.
corolle est zarb pour un enfant

La fin met une belle claque, même si c'est une claque à retardement, le temps qu'on remette les pièce du puzzle en place. Pas évident de gérer le dosage du non-dit dans ce genre de texte à chute, l'équilibre est difficile à trouver, faut faire comprendre, mais pas trop vite. Perso, j'ai pas capté directement, j'ai fait  :o à la soupe au cresson et puis j'ai fait "ah ouais, quand même !".
J'ai bien aimé l'écriture, j'ai trouvé ça assez immersif et prenant. Un de mes textes préférés donc.
Merci pour ce bon moment,
Rémi
Le paysage de mes jours semble se composer, comme les régions de montagne, de matériaux divers entassés pêle-mêle. J'y rencontre ma nature, déjà composite, formée en parties égales d'instinct et de culture. Çà et là, affleurent les granits de l'inévitable ; partout les éboulements du hasard. M.Your.

Hors ligne gage

  • Calame Supersonique
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  • Homme incertain.
Re : T37 - Pignon sur rue
« Réponse #21 le: 16 Mars 2016 à 22:05:24 »
Salut monsieur Rémi !

merci beaucoup pour votre commentaire. Pour tous ces compliments...
Je pense, comme vous êtes le deuxième à m'en faire la remarque, que je vais essayer de faire sauter la corolle... lol, si j'ai l'occasion de modifier mon texte.

Merci beaucoup, et à une prochaine fois peut-être !
"Tous ceux qui survenaient et n'étaient pas moi-même
Amenaient un à un les morceaux de moi-même". Apollinaire

Hors ligne gage

  • Calame Supersonique
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  • Homme incertain.
T37 - Pignon sur rue
« Réponse #22 le: 22 Mars 2016 à 00:37:50 »
Mon papa est extraordinaire.
Mon papa est extraordinaire et tout le monde rêverait d'en avoir un pareil, c'est sûr !
Mon papa est très grand, très beau, très bien habillé. Quand c'est lui qui va chercher le pain, ou le gâteau du dimanche, il faut voir la petite vendeuse de chez Tourette, comme elle rosit de confusion, se trompe dans ses comptes et lui dit trois fois «  Au-revoir-merci ! ». La vieille voisine me dit toujours : « Ah, ça, ton père, il est bel homme ! Et bien élevé avec ça ! »
Remarquez, c'est le docteur du quartier, mon papa, c'est pour ça qu'il est bien élevé. Il a fait des études très longues et compliquées et maintenant il soigne les gens malades, les bébés, et les enfants qui sont tombés ou qui ont mal au ventre.
Nous habitons une belle maison qui était à mon pépé, quand nous on habitait une maison plus petite, tout près d'ici. Papa reçoit les patients dans l'ancien salon, et moi je dois entrer par derrière pour pas déranger. Souvent, d'ailleurs, si le temps le permet, on préfère que je reste dans le jardin. La grande cabane à outils de mon pépé est mon abri préféré. Personne n'y a rien touché, et je me rappelle des tas de souvenirs avec lui, en regardant son établi et tout son matériel.

Parfois on vient chercher papa pendant la nuit. Tout le monde est réveillé, mais je peux rester au lit et je vois des lumières à travers les volets, et j'entends les bruits de pas derrière ma porte, et des « Oh là là ! » de la bonne, et la voiture qui démarre.
Tout le monde aime mon papa.
Il est très content dans notre nouvelle maison, il dit que c'est très bien d'avoir « pignon sur rue », je ne sais pas trop ce que ça veut dire, mais il est ravi d'avoir « pignon sur rue », il en parle souvent à maman de son « pignon sur rue ».
Maman... Elle est très belle, elle aussi. La vieille voisine dit que papa et maman « forment un très beau couple ».
Ma maman a les cheveux les plus longs que j'aie jamais vus. Ils sont tout noirs, et quand elle les détache, ils descendent presque jusque par terre. Mais je ne les vois pas souvent défaits. La plupart du temps ils sont réunis en un grand chignon avec des tresses, cachés sous un foulard ou un chapeau quand elle sort. Le soir, elle les brosse longtemps devant sa coiffeuse, avec l'aide de la bonne, mais je dors déjà quand c'est le moment. Maman a une peau très pâle et la voisine dit qu'elle a aussi des attaches très fines, mais je ne sais pas ce que c'est. Elle porte souvent des robes magnifiques toutes resserrées à la taille et qui descendent comme de grandes fleurs à l'envers. Elle en a une verte satinée, une blanche avec plein de fleurs minuscules, une avec des rayures noires et marron. Plein d'autres encore. Dans l'après-midi parfois elle s'endort en lisant sur un canapé, après avoir bu sa tisane, et si son châle glisse, on peut voir son épaule lisse et blanche comme une boule de porcelaine.

Le dimanche, quand on revient de l'église, maman tient le bras de papa. Elle porte une ombrelle de dentelle couleur ivoire, et sourit à tout le monde ; sa robe danse à chaque fois qu'elle avance une jambe et papa, dans un costume clair, lève son chapeau quand il croise des dames. Moi je cours derrière, je tiens les missels et je bavarde un peu avec les copains. En les croisant, Papa dit à madame Dumont : « Je vous ferai porter de la rhubarbe ce tantôt, c'est souverain pour le cœur ! », puis à madame Lamboley : « Vous pouvez commencer le bouillon de légumes, pour votre mari, mais pas de pain ni de viande, surtout ! ».
Et maman, elle regarde papa avec des yeux grands ouverts et brillants d'admiration, et, dès qu'on est un peu éloignés, les dames disent : « Il est vraiment charmant notre docteur ! ». Ça me rend très fier...

Papa reçoit parfois des amis à la maison, le soir. Ces dîners-là je les passe dans la cuisine, avec la bonne et la cuisinière. J'aime bien parce qu'elles me gâtent toujours et essaient de me faire rire parce que j'ai un rire de fille d'après elles. Les amis de papa sont des gens « importants », c'est lui qui le dit. Il y a le notaire, le maire, un autre docteur, et des gens qui viennent de plus loin. Leurs femmes ont des robes comme dans les tableaux, et souvent des bijoux qui brillent comme les lustres du nouveau salon. Avant c'était la chambre de mon pépé, le nouveau salon.
J'ai du mal à m'imaginer que c'est la même pièce où je montais le voir quand on était en visite, et que papa et maman se promenaient dans le jardin. Il me prenait à côté de lui sur le grand fauteuil de cuir devant la cheminée, et on feuilletait ensemble l'Illustration, ou bien un Jules Verne, et il m'expliquait ce que je ne comprenais pas. Parfois, si je lui demandais, il me racontait une nouvelle fois comment il avait inventé par hasard « un tout petit bitoniau » qui maintenant parcourait le pays dans tous les sens, dans le moteur des locomotives.

Parfois mon papa part plusieurs jours pour soigner des gens encore plus importants, parce qu'il est très fort, comme docteur. Il part à Rouen ou à Caen et il revient toujours très content, avec des cadeaux pour maman. Elle l'accompagne aussi de temps en temps. Dans ce cas-là je reste à la maison avec la bonne et la cuisinière et elles me gâtent encore plus pour me changer les idées.


§§§§§


Maman est tombée très malade.
D'abord sa peau a pris une drôle de couleur, comme si elle était allée trop au soleil. Et puis elle s'est mise à vomir tout le temps. Elle devenait toute mince, et très fatiguée. Papa a décidé qu'elle ne devait plus se lever. La bonne pleurait en cachette et papa avait l'air soucieux toute la journée.
On m'a interdit de monter la voir dans son lit.
Ensuite les ongles de maman ont commencé à se détacher et elle perdait ses cheveux « par poignées » ; c'est la bonne qui le disait entre deux sanglots à la cuisinière, en descendant de l'avoir coiffée...
Un jour un bras de maman s'est paralysé, et papa a décidé qu'il fallait qu'elle aille à l'hôpital de Rouen, «... pour être examinée par des spécialistes... j'y perds mon latin ! »
Je ne sais pas combien de temps elle est restée là-bas, mais on avait des nouvelles par papa qui y allait souvent. Elle allait beaucoup mieux, mais les docteurs de Rouen ne savaient pas ce qui se passait.
Quand maman est rentrée chez nous, elle était encore faible, mais elle avait « meilleure mine », d'après la bonne. Moi, je ne trouvais pas, en lui tendant sa tisane dans son lit. Elle cachait ses cheveux sous un linge blanc, et on aurait dit la vieille madame Delaittre quand je la vois par sa fenêtre, en haut de la rue, et qui est folle, et qui est enfermée dans sa chambre.
Maman me tendait son front à la peau bizarre, et j'avais du mal à lui faire le baiser qu'elle attendait...

Elle a fait une grave « rechute », et elle est repartie à Rouen.

C'est peu de temps après que les policiers sont venus chez nous. Ils ont fouillé toute la maison et le jardin, même la cabane de mon pépé, et finalement ils ont arrêté papa, en emportant des tas de flacons qu'il a dans son bureau.


§§§§§


Si je me glisse derrière les buis, sous la fenêtre entrouverte de la cuisine, je peux entendre la bonne et la cuisinière discuter pendant que l'une frotte l'argenterie et que l'autre écosse les haricots. Leurs phrases sont entrecoupées de beaucoup de reniflements de la bonne, et de soupirs de la cuisinière :
─ C'est pas Dieu possible ! Je peux pas croire que Monsieur ait empoisonné Madame. Je peux pas le croire... Un si brave homme, et si bon docteur !
─ L'enquête est pas finie, Rose, ils se sont peut-être trompés !
─ Mais ils lui ont trouvé de l'arsenic, à Madame, à Rouen... il paraît qu'elle en était comme... farcie. Elle aurait dû être morte !
─ Et d'où vous tenez ça, Rose ?
─ Du pharmacien ! Vous savez bien, Eugénie, qu'il a un beau-frère gendarme.
─ Et pourquoi qu'il aurait empoisonné Madame, not' bon Monsieur, hein ?
Et là le ton baisse assez pour que je doive tendre l'oreille en me hissant sur la pointe des pieds, pour entendre la suite :
─ Ben pour l'argent, Eugénie, faites pas la bête, vous savez bien que c'est not' Madame qu'a tout l'argent et les maisons et les forêts et tout...
─ Je sais bien, ma Rose, mais Monsieur en profite de toute manière, il a pas besoin d'assassiner not' pauv' Madame pour ça...
À quoi ne répond qu'un reniflement perplexe.


§§§§§


Il s'est passé beaucoup de choses. Des choses très compliquées. Papa était en prison à Rouen,  maman était à l'hôpital, « en convalescence », comme disait tante Jeanne qui est veuve, et qui est venue « tenir » la maison, pour que je ne sois pas seul avec Rose et Eugénie. Pourtant on se débrouillait très bien tous les trois. Tante Jeanne est sévère et criait tout le temps contre le personnel, les vendeuses des magasins, et contre moi aussi.
Heureusement, elle est partie.
Ah oui, parce que papa et maman sont rentrés tous les deux à la maison. Juste le jour où on avait découvert au matin que quelqu'un avait écrit « EMPOISONNEUR ! » à la peinture rouge sur le mur qui donne sur la rue.

Je n'ai pas tout de suite compris pourquoi papa avait été libéré et avait le droit de revenir.
À table il regarde toujours maman avec les sourcils froncés, et maman a presque tout le temps des larmes dans les yeux. Je les ai aussi entendus crier dans leur chambre, surtout papa :
« Ma réputation est perdue ! Y as-tu seulement pensé ? Quelle idée, mais quelle idée ! » et maman : « Mais tu ne comprends donc rien !  Pourquoi ne me crois-tu pas, pourquoi ? » et elle pleurait très fort.


§§§§§


C'est en cherchant un morceau de pain dans la huche, un jeudi quand Eugénie prend son après-midi, que je suis tombé sur une page de journal pliée en quatre, et cachée là sous un panier. Un article y parlait de papa et ce que j'y ai lu m'a fait comprendre pourquoi il était rentré :

Le docteur Charmont vient d'être innocenté de l'accusation d'empoisonnement qui avait donné lieu à son incarcération en la maison d'arrêt de Rouen. Il avait toujours nié avec la plus grande véhémence être responsable de ce geste inqualifiable. Alors qu'il risquait les Assises pour avoir tenté d'assassiner son épouse avec de l'arsenic, comme nous l'avions relaté dans nos colonnes le mois dernier, un rebondissement inattendu est venu balayer le chef d'accusation, et la libération du docteur a été décidée sur-le-champ. À la stupéfaction des enquêteurs, et dès qu'elle en a été capable, madame Charmont a avoué s'être administrée elle-même le poison, subtilisant  régulièrement de la liqueur de Fowler au docteur, à son insu. La malheureuse n'a pas pu expliquer son geste, mais un spécialiste des troubles mentaux a expliqué à notre rédaction que madame Charmont souffre vraisemblablement d'un état de neurasthénie grave qui la poussait à se détruire, ou peut-être seulement tenter d'attirer l'attention sur elle. C'est en prenant conscience des conséquences dramatiques de son acte que madame Charmont aurait trouvé le courage d'avouer la vérité.


§§§§§


Je suis dans mon lit.
Dans ma main je serre très fort la montre de mon pépé.
C'est moi qui ai demandé à l'avoir quand il est mort.

Quand nous étions dans son appentis, il me la prêtait pendant qu'il bricolait, parce qu'il avait peur de l'abimer.
On y aura passé du temps ensemble ! J'étais chargé de lui donner l'heure régulièrement « … pour que je sache où j'en suis, mon lapin. » Il fabriquait des tas d'objets, et aussi des outils pour fabriquer d'autres objets. Il m'en a inventé, des jouets en fer blanc, des soldats, des chiens à ressort, des toupies en bois que j'habillais de collerettes de papier pour qu'elles dessinent des fleurs qui changeaient selon leur vitesse, des souris en terre, qu'on faisait cuire au four, et que je peignais près de lui.
Il m'a aussi appris beaucoup de choses sur le jardin, les arbres, les rosiers, le potager, les insectes, les oiseaux que l'on entendait chanter autour de nous.
Un jour il m'a regardé d'un air très mystérieux et, en disant « aujourd'hui on va faire de la sorcellerie... », il a appuyé sur un gros clou planté sur le côté de son établi, et un petit tiroir s'est ouvert dans le pied. Il en a retiré un sachet de papier gris-bleu.
─ Là-dedans il y a de quoi traiter le bois de mon vieux banc, tu sais, devant les rosiers. Mais attention ! Il y a de quoi se débarrasser des nuisibles, aussi !
Il m'a expliqué qu'il pensait aux fourmis qui lui empoisonnaient l'existence : il suffisait de délayer la poudre. Ce jour-là, la sorcellerie a juste consisté à mélanger la poudre blanche avec deux autres, dans de l'eau : le banc traité a pris une jolie couleur verdâtre quand mon grand-père a passé le pinceau. Quand il a replacé le sachet dans sa cachette, il m'a fait un clin d'oeil, en faisant « chutt ! » avec son doigt devant sa bouche.

Les nuisibles.

Un jour, je lui lisais Michel Strogoff, pendant qu'il réparait une pendule. « Ça m'aide à me concentrer, mais ne lis pas trop vite, mon lapin !... »
─ Les deux bateliers poussaient avec de longues gaffes qu'ils maniaient très adroitement. Les gaffes, c'est un peu comme des rames, pépé, ou c'est autre chose ?
Mais comme il ne répondait pas, j'ai levé les yeux de mon livre et découvert que mon grand-père était figé devant la pendule, un petit engrenage au bout d'une pince. Son regard fixe et sa bouche ouverte m'ont fait très peur. « Pépé ! Pépé ! »  Au bout d'un moment pas trop long, mais qui a suffi pour me donner mal au ventre, pendant que je l'appelais comme quand on veut réveiller quelqu'un, il a soudain fermé la bouche, et ses yeux se sont réveillés :
─ Non mon lapin, les gaffes, c'est plutôt de grands bâtons qu'on enfonce jusqu'au fond de l'eau pour pousser un bateau, tu vois, comme les gondoles à Venise.
Il était revenu à lui, et ne s'était rendu compte de rien. Je n'ai rien dit, mais mon cœur battait très fort, et je devais faire une drôle de tête parce qu'il m'a demandé si ça allait.

Ces « absences » comme papa les a appelées plus tard, se sont multipliées. Il n'en avait pas tous les jours, au début, et dans l'intervalle il était comme d'habitude. Sa bonne, la vieille Léontine, a été chargée de le surveiller discrètement et de faire des « rapports » à papa. Avec moi, il était toujours le pépé d'avant. Il ne s'est plus jamais « absenté » en ma présence, et nous passions toujours de si bons moments ensemble, dans la cabane, dans l'odeur de bois, de terre mouillée, de poussière, en compagnie de Jules Verne, Stevenson ou Dickens.


§§§§§


Un dimanche, nous avions déjeuné chez pépé. Un gigot d'agneau aux haricots. Le dessert était sur la table : des îles flottantes dans un grand saladier. Pépé s'est effondré dans son assiette, et… il a fait pipi dans son pantalon. Il s'était coupé le front sur son verre et il y avait du sang sur la nappe, et de la crème anglaise.
« Une syncope ».
C'est ce jour-là que papa a décidé de mettre pépé dans un asile. Maman ne voulait pas :
─ Nous pourrions venir vivre chez lui, nous veillerions sur lui, et si ça s'aggrave, il sera toujours temps d'aviser...
Mais papa avait été catégorique, et pépé était à l'asile une semaine plus tard.

Un mois après... il s'est jeté par la fenêtre, parce qu'il était trop malheureux, sans doute, ou bien il avait honte d'être avec des fous. Mon pépé n'était pas fou, et il n'était pas à sa place dans cet asile. J'en ai encore le cœur serré de l'imaginer enfermé tout seul là-bas, où on a refusé de m'emmener pour aller le voir.


§§§§§


La montre est chaude au creux de ma main. Je la mets contre mon oreille et son tic-tac me dit que le temps passe.
Je n'ai pas dîné ce soir. J'ai pris un peu de sirop d’ipéca dans le bureau de papa, et mes vomissements ont fait croire que je suis malade.
Je guette les bruits.

Dans la salle à manger, il y a d'abord eu des exclamations sourdes et des toux ;  sous la grande suspension verte, deux corps se sont certainement écroulés sur la nappe blanche et l'argenterie.
La cuisinière, la bonne ont sans doute surgi de la cuisine et j'ai presque entendu distinctement des « Non  ! » des « Oh mon Dieu ! » des cris, une course.
Rose et Eugénie, je vous déconseille de goûter à la soupe de cresson qui refroidit dans la grande soupière à fleurs bleues, posée peut-être sur la desserte.

Derrière mes volets, des lumières s'agitent, il y a des pas dans les graviers, et des voix étouffées.
Et j'entends la maison s'emplir de monde.



Contre mon oreille le tic-tac s'apaise, je m'endors.





« Modifié: 02 Avril 2016 à 10:20:17 par Mout »
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Amenaient un à un les morceaux de moi-même". Apollinaire

Hors ligne gage

  • Calame Supersonique
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  • Homme incertain.
"Tous ceux qui survenaient et n'étaient pas moi-même
Amenaient un à un les morceaux de moi-même". Apollinaire

MillaNox

  • Invité
Re : T37 - Pignon sur rue
« Réponse #24 le: 26 Mars 2016 à 15:12:27 »
Salut Mout !

au fil de la lecture....
Citer
Nous habitons une belle maison qui était à mon pépé, quand nous on habitait une maison plus petite, tout près d'ici.
la virgule fausse le sens, il faut la supprimer à mon avis.

hop là tout lu !

bon bon bon !
déjà tu as super bien géré le ton de ton jeune narrateur, l'écriture est maîtrisée, ça se lit tout seul, très chouette :)
Ensuite, je passe en spoiler :
Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.


en conclusion je suis super perplexe, parce que j'ai vraiment beaucoup aimé pendant la lecture, puis beaucoup aimé après avoir compris grâce aux explications des commentaires, mais al zone de flottement entre les deux m'embête fortement  :-\
après je t'accorde que je suis vraiment une très mauvaise sherlock holmes.

au plaisir

Milla

Hors ligne gage

  • Calame Supersonique
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  • Homme incertain.
Re : T37 - Pignon sur rue
« Réponse #25 le: 26 Mars 2016 à 18:55:41 »
Argggg....
Je suis un Mout bien perplexe...
Que dois-je expliquer ?
Jusqu'où dois-je aller ?
Comment rendre l'intrigue plus explicite sans rien dévoiler de ce qui fait le rebondissement final?

Merci beaucoup pour votre passage, miss Milla !!  :)
Votre commentaire est élogieux dans l'ensemble, tout en me faisant sombrer dans les abysses du doute.
Il y a réponse à vos interrogations, mais est-ce le signe d'un bon texte si l'on doit l'expliquer après ?

Il faut que je réfléchisse à ce fameux paragraphe final sur lequel trébuchent les lecteurs... Mais je ne sais pas ce qu'il faut lui faire subir et dans quel sens le tordre pour le rendre juste explicite ce qu'il faut...

Je reste perplexe... et le temps court...

Merci encore en tout cas Milla !!
« Modifié: 26 Mars 2016 à 18:59:29 par Mout »
"Tous ceux qui survenaient et n'étaient pas moi-même
Amenaient un à un les morceaux de moi-même". Apollinaire

MillaNox

  • Invité
Re : T37 - Pignon sur rue
« Réponse #26 le: 26 Mars 2016 à 19:29:45 »
reyop !

(je rappelle que tout ce que je dis n'est que mon avis subjectif donc c'est vraiment à toi de faire le tri hein)

Citer
Comment rendre l'intrigue plus explicite sans rien dévoiler de ce qui fait le rebondissement final?
l'intrigue et tout son développement franchement je pense qu'il en faut rien y changer ! Les indices et faits y sont suffisants, j'ai pas eu le sentiment de "oh mais il nous l'a fait à l'envers ça marche pas" à la fin (sauf pour
Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.

comme je disais, je pense que ça tiens à très peu de chose (et d'ailleurs certains ont capté sans souci).
dans les pistes :
Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.


bon courage pour les dernières modifs !  ^^

Hors ligne gage

  • Calame Supersonique
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  • Homme incertain.
Re : T37 - Pignon sur rue
« Réponse #27 le: 26 Mars 2016 à 19:51:52 »
Bonsoir Milla !

je crois que tu as perçu malgré tout que
Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.


En ce qui concerne le dernier paragraphe, je ne sais pas trop si je veux que
Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.


Je vais tenter un truc quand même... en deux mots.
On verra.

Merci beaucoup pour ce re-passage et tes conseils avisés !
"Tous ceux qui survenaient et n'étaient pas moi-même
Amenaient un à un les morceaux de moi-même". Apollinaire

Hors ligne Kailiana

  • Palimpseste Astral
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  • Lial' | Calamar placide
Re : T37 - Pignon sur rue
« Réponse #28 le: 27 Mars 2016 à 19:03:04 »
Citer
on préfère que je reste dans le jardin
"on" plutôt que "il" voulu ?


Hum je sais pas trop quoi en dire.
Jusqu'aux derniers paragraphes, j'ai vraiment beaucoup aimé : le personnage principal est attachant, et le texte se lit très très bien, avec un style particulier qui fait vraiment "voix du narrateur", ça fait très "vrai".
Le mystère est bien gardé, les informations sont données comme il faut, je voulais savoir le fin fond de l'histoire et les nouvelles infos n'arrivaient ni trop tôt ni trop tard.
Par contre... j'aime vraiment pas la fin  :-[ Un moment je me suis dis que le gamin avait empoisonné sa mère, mais je ne comprenais pas quel pouvait être son motif. Et finalement, le fait qu'il tue ses deux parents (enfin c'est ce que j'ai compris) : pourquoi ? je n'ai pas eu l'impression qu'il n'aimait pas ses parents ; donc ça sort de nul part.
Ou alors
Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.


Bref, c'est une bonne lecture, je trouve le texte très bien écrit et très vivant, les personnages sont bien, la narration du gamin est vraiment parfaite, mais je pense que le point de vu de l'enfant sur les parents pourrait être mieux, pour que la fin arrive mieux.

Après il faut surtout pas retirer "l'innocence" du texte, c'est ça qui est cool et vraiment glaçant quand on arrive à la fin ; mais je pense qu'en modifiant quelques détails dans le texte (surtout à la fin), la toute fin pourrait mieux arriver et paraitre plus évidente (pour les raisons des actes ; les actes en eux-même, je les avais bien compris)

Je sais pas si mon commentaire est clair désolée ><
Si la réalité dépasse la fiction, c'est parce que la réalité n'est en rien tenue à la vraisemblance.
Mark Twain

La théorie, c'est quand on sait tout et que rien ne fonctionne. La pratique, c'est quand tout fonctionne et que personne ne sait pourquoi.
Einstein

Hors ligne gage

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Re : T37 - Pignon sur rue
« Réponse #29 le: 27 Mars 2016 à 21:50:58 »
aahh... Kailiana... ton commentaire me plonge dans des affres et des tourments...

parce qu'il ressemble à l'un des précédents, qu'il est flatteur, et en même temps me fait comprendre que j'ai raté quelque chose...

Il me paraît très difficile de rendre mon texte plus explicite, tout en conservant les qualités que tu lui trouves....

Je comprends bien que l'un de mes péchés a été de vouloir tromper le lecteur jusqu'au bout, et c'est le thème de l'AT qui imposait ça.
Il faut bien se rendre compte aussi que mon écrit n'est pas linéaire. Qu'il rapporte plus ce que le narrateur constate, que ce qu'il pense. Et ses remarques ne sont pas exhaustives...
Le lecteur en est réduit à combler de lui-même ce qu'il ne saura pas par le texte.
Je pourrais tout expliquer, mais d'abord je dépasserais allègrement le nombre de mots impartis, et en plus tout le texte perdrait ce qu'il a d'homogène dans la narration et les froides constatations d'un cerveau malade.

Je suis très embêté ;
je ne suis pas capable de corriger ce qui fait que plus d'une personne sur deux ne comprends pas ce que j'ai raconté.
Et en plus je n'ai plus le temps de tout revoir pour glisser des indices, d'autant que je pense que ça gâcherait en partie le récit...
je suis perplexe et plutôt impuissant...

Et puis certains ont compris... et je ne sais quoi en penser.

Voilà, ma réponse n'est aucunement constructive, mais je te remercie vraiment d'être venue me voir...
"Tous ceux qui survenaient et n'étaient pas moi-même
Amenaient un à un les morceaux de moi-même". Apollinaire

 


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