Il s'accroupit au bord de l'eau. Le torrent sifflait entre les arêtes crayeuses, et crachait parfois sur ses pieds nus. Une odeur âcre lui flottait dans le nez.
Dans les bras, il portait un sac improvisé : son pull, avec les manches nouées. Du vêtement, il extirpa trois poulets morts, qu'il jeta dans le courant.
Il trempa ses orteils rougis dans l'eau glacée. Des amas de neige fondue filaient parfois devant lui. Les manches de sa chemise retroussées jusqu'au coude, il saisit un éclat de pierre et, avec, décolla une fiente de la plante de son pied gauche. L'eau emporta l'amas sombre dans sa course. L'odeur, pourtant, resta à flotter autour de lui.
L'homme entreprit alors de se frotter les chevilles, puis le dessus de pied, le talon, la plante. Il se nettoya ainsi longuement. Le soleil disparut derrière les cimes des sapins.
*
* *
Benjamin prit l'enfant sur ses genoux. Le gamin surexcité se mit debout en lui écrasant les cuisses. L'homme lâcha un juron.
— Il t'aime déjà.
Benjamin leva les yeux vers la femme qui se tenait en face de lui. Devant son sourire crispé, elle insista :
— Je t'assure. Tu lui plais.
Elle s'assit à côté de lui dans un froissement de plumes. Sa magnifique chevelure de huppe fasciée ne comptait pas pour rien dans l'attraction qu'elle exerçait sur son compagnon. Benjamin avait toujours eu un faible pour les belles femmes et les atours d'oiseau à la dernière mode. Éveline resplendissait.
L'enfant étira sa bouche en un grand sourire édenté. Benjamin ne pouvait pas s'empêcher de lui trouver une drôle de tête, avec ses petites lèvres et son nez épaté. Le gamin en revanche semblait apprécier son beau-père.
Éveline s'assit à côté de lui.
— Est-ce que tu l'emmèneras au travail demain ?
— Tu ne peux vraiment pas ?…
— Ne recommence pas, soupira-t-elle. Je suis de garde ce dimanche.
Benjamin haussa les épaules. Il devait contrôler des agriculteurs, et la présence du gamin ne l'aiderait pas, mais Éveline le savait.
L'enfant glissa de ses jambes. Il se mit en tête de courir tout autour du canapé en battant des bras.
— Tu viendras avec moi Léo ?
Immobile soudain, le gamin ne réagit pas. Sa mère lui demanda :
— Qu'est-ce que tu as trouvé ? Oh…
Elle s'approcha de lui.
— Une belle plume !
Le petit fixait une longue plume beige à la pointe noire.
— Elle est à moi, s'exclama sa mère en riant.
Le gamin l'empêcha de la prendre, jaloux de son trésor. Son regard d'enfant s'attarda sur le crâne de sa mère : au-dessus du front, aucun cheveu ne poussait. La chirurgie esthétique les avait remplacés.
Un grand sourire étira les lèvres minces de l'enfant.
*
— Attends-moi là, d'accord ?
Benjamin jeta un coup d’œil inquiet au petit. Assis sur son postérieur devant la porte du bâtiment d'élevage, l'enfant paraissait contrarié.
— Écoutez monsieur, hésita l'agriculteur. Vous ne voudriez pas l'installer dans votre voiture, votre petit ? On ne va quand même pas le laisser là pendant la visite…
Un regard foudroyant de Benjamin tarit le filet de voix. Malgré tout, le quinquagénaire tenta encore :
— Ou bien on peut l'amener à ma femme. Elle doit encore s'activer à l'intérieur, à cette heure.
La proposition le tenta. Cependant, Benjamin ne pouvait pas se permettre de demander des services à cet homme. En tant qu'inspecteur, ce serait manquer de professionnalisme. Que dirait-il à l'éleveur, à la fin de la matinée ? "Vous allez perdre dix mille euros d'aides et devez vider vos locaux pour trois mois, et sinon, à part ça, merci d'avoir surveillé le gamin" ?
Ni une, ni deux, il prit le môme dans ses bras. Il effectuerait la visite avec, tant pis.
À défaut de combinaison à sa taille, Léo se retrouva enrobé dans un grand plastique bleu, avec juste la tête en-dehors.
Les volailles accueillirent leur entrée dans le hangar à grands renforts de cris et d'agitation. La puanteur, comme à chaque fois, prit Benjamin à la gorge. Léo, en revanche, ne semblait pas incommodé.
— Quatre mille huit cents poulets de chair de lignée rustique, couleur beige et noire, de bonne conformation...
Benjamin marmonnait, tandis que l'enfant s'agitait dans ses bras. L'inspecteur ne s'était jamais trouvé dans une situation aussi inconfortable. Il devait se battre pour arriver à remplir sa grille de visite sanitaire. Le bâtiment d'élevage hébergeait-il toujours la même espèce ? La lutte contre les insectes s'avérait-elle satisfaisante ? Dans quel état global se trouvaient les volailles ?… Léo gigotait de plus en plus. Benjamin lâcha son stylo, qui tomba dans les fientes. Il le ramassa, et le gamin tout entier glissa. Se débarrassant à moitié de son sac plastique, l'enfant se jeta sur un poulet à la crête rose et plate. Le malheureux animal s'écroula, l'agriculteur poussa un cri. Benjamin rattrapa le gosse et le stylo lui échappa à nouveau des doigts. Des poulets le piétinèrent aussitôt. Benjamin décida d'écourter la visite.
*
Léo saisit dans ses poings la petite couverture rousse et tira un peu. Ses pieds se mirent à dépasser.
De l'autre côté de la cloison, sa mère et son beau-père se disputaient.
Léo entreprit de se sucer le pouce, puis l'index, puis le majeur, puis chacun de ses doigts. Il attaquait les doigts de pied quand les voix se turent.
Alors, il attrapa les plumes qu'il gardait cachées dans son slip. Avec, il commença à se gratter la tête. Il appuya le bout de la plume sur le cuir chevelu. Relâcha la pression. Se picota.
*
Le matin, la mère de Léo aimait s'appliquer un masque gras sur le plumage. L'opération complète avait chiffré autour de soixante mille euros, et elle tenait à ce que l'investissement dure. Benjamin la trouva occupée à sa tâche, allongée comme d'habitude dans l'une des chaises longues de la véranda. Éveline prenait toujours le temps de soigner son apparence. Elle s'occupait un peu moins de son fils, qui pourtant l'admirait beaucoup.
— Léo joue dehors ? s'enquit-il.
La voix de sa compagne lui parvint étouffée.
— Je croyais que tu lui faisais prendre son bain.
L'homme fronça les sourcils. Il repartit pour inspecter la maison. Léo devait se cacher dans un coin…
Benjamin ne le trouva pas. Devant son échec, l'inquiétude finit par le gagner. Sans même prendre la peine d'enfiler des chaussures, il sortit dans le jardin. L'herbe verte humide lui chatouilla les pieds.
— Léo ?
Un merle bondit hors du buisson à côté de lui et fusa vers le ciel dans un grand froissement d'ailes. Son ton monta d'un cran.
— LÉO.
Il continua d'avancer. Tout à coup, quelque chose craqua sous son talon. Il venait d'écraser un œuf dans un nid minuscule au milieu des herbes. Son regard glissa sur le carnage, pour s'arrêter sur un éclat rouge un peu plus loin, dans la haie. Sa voix trembla.
— Léo ?
Le gosse se tenait allongé sur le flanc, le front en sang, tremblant. Des plumes éparses l'entouraient. Il avait essayé de se les planter dans la peau.
Benjamin, le souffle coupé, l'attrapa et courut jusqu'à la maison.
*
— Je crois vraiment qu'il veut retourner voir les poules, insista-t-elle.
Trois semaines s'étaient écoulées, mais Benjamin peinait encore à relâcher sa vigilance. Le gosse s'accrochait à la jambe de sa mère, des larmes plein les yeux, le nez rouge et morveux. Benjamin secoua la tête.
— Je ne pense pas que ce soit une bonne idée.
Il imagina le gosse en train de ramasser des plumes au milieu des fientes, pour les accumuler ensuite dans une cachette – sous son lit peut-être ? Benjamin se promit de chercher, un jour.
*
Le gamin grandit. Il allait fêter ses sept ans, mais Benjamin devait se rendre au même moment à Paris pour une semaine. Il rentra de sa formation dans l'après-midi, un mercredi. La porte d'entrée fermée à clef l'amena à se rendre à l'évidence : Éveline le punissait pour son absence malvenue.
Pour tuer le temps, il décida de se promener dans la campagne environnante. Quelques jours et, déjà, les paysages de montagne lui manquaient...
Au bout d'une heure, il envoya un message à sa compagne sur son portable. Elle lui répondit qu'elle se trouvait au proche élevage de poulets. Pourquoi là-bas ? Le gamin avait-il demandé ? Maintenant que Benjamin y pensait, il ne s'étonnait pas qu'elle ait cédé au môme pour son anniversaire.
Benjamin reprit le volant. Après vingt minutes de conduite, il se gara devant le bâtiment d'élevage. L'odeur âcre lui agressa les narines.
La porte n'était pas fermée à clef. L'agriculteur ne la verrouillait jamais, le coin ne craignant pas grand-chose. Sûrement travaillait-il en ce moment même dans les champs, avec la récolte des betteraves qui démarrait.
Soucieux de respecter le protocole sanitaire, Benjamin chercha les combinaisons. Il ne contaminerait pas un élevage en y amenant négligemment tous les germes collés à ses vêtements et à ses semelles… À son grand désarroi, il n'en trouva aucune. Il jeta un coup d’œil à l'intérieur, mais le hangar s'étirait trop loin. Il ne vit rien ; appela, ne reçut aucune réponse. Un mouvement attira toutefois son œil, au milieu des poulets… Ni une ni deux, il enleva chaussures et chaussettes, jeta sa veste à terre, et entra nu pieds.
Il courut sur la paille couverte de fiente, chacun de ses mouvements rythmé par les hurlements et les battements d'ailes de volatiles.
— Éveline ! Éveline ?…
La femme se tenait prostrée dans un angle, contre le métal froid du mur. Elle tourna vers lui un visage ensanglanté et sourit.
— Oh, Benjamin, murmura-t-elle. Je voulais te montrer le résultat, pas le travail…
Derrière elle, à genoux, le gosse.
— Qu'est-ce que vous faites ? s'écria Benjamin.
D'un geste vif, Léo cacha ses mains derrière son dos, laissant malgré tout tomber quelques plumes. Ses joues rosirent. Benjamin s'accroupit à côté d'eux.
Le haut du front et le crâne d'Éveline dégoulinaient de sang. Au sol, trois poulets gisaient, morts. Un flacon de fluide anti-rejet, des anticorps monocyclaux, reposait non loin.
— Je lui ai demandé…
Éveline se frotta le cou, détourna le regard.
— De remettre un peu tout ça en état.
D'un geste des mains, elle fit bouffer ses cheveux de plumes.