Autant que je m'en souvienne, enfant, je vivais ma vie comme on partage une orange. Chaque quartier du fruit représentait un quartier de ma ville. Il en existait surtout deux : le quartier sombre et le quartier lumineux. Ils se ressemblaient sur très peu de points. L'un avait la réputation d'être difficile voire dangereux, l'autre était on peut dire plus tranquille. J'avais pour origine le quartier lumineux, que le soleil n'hésitait pas à darder de ses rayons. J' avais fait le choix de vivre le plus souvent possible dans le quartier ténébreux les moments de liberté que me laissaient ma vie de famille et l'école. Un soir assez tard que je me promenais cherchant une justification à mon destin de terrien, je savais par la mise en garde d'un camarade bien informé des choses de la nuit que quelqu'un m' attendrait sous le porche d'une grande maison blanche. Rue de la Soif. La nuit se prêtait bien à ce genre d'aventure et elle me donnait envie de poursuivre ma dérive tout en connaissance de cause. J'ignorais mon avenir proche mais j'étais près à l 'assumer d'ici quelques minutes. Je connaissais cette personne pour l'avoir déjà rencontrée. Il s'appelait Mathis et on m'avait prévenu qu'il comptait me soulager de toute la fortune que j'avais sur moi. C'est à dire rien. Mais cela, il l'ignorait. Je laissais derrière moi la facheuse réputation d'être né dans le quartier lumineux et de palper des billets toute la journée. Mais c'était vrai dans son esprit tordu et remplit de préjugés. Il m'avait choisi pour être sa nouvelle victime. Mais comme je viens de le dire, je ne possédais pas d'argent. Mes parents me donnaient mon mois et dans les derniers jours, il ne me restait plus rien. Nous n'étions pas pauvres mais l'argent se faisait rare.Mon père avait une bonne situation mais nous étions condamné à vivre à cinq sur un salaire : mes parents ,mes deux sœurs et moi même. Ma mère ne travaillait pas.
On ne sait pas toujours expliquer l'admiration que l'on ressent pour quelqu'un par des causes raisonnables . Cela arrive, un point c'est tout. Ces choses échappent à toute logique et ne trouvent en rien leur justification dans un quelconque entendement..En fait, je ressentais l'envie malsaine de plaire à Mathis que j' admirais secrètement. Il me paraissait libre, sûr de lui, doué d'une bonté naturelle malgré son horrible état. Il se situait au dessus des lois, vivant en marge et ne se montrant que par nécessité de nuire à autrui. Il vivait facilement de larcins, d'argent volé à des victimes choisies sur le tas, sans discernement. Beaucoup d'enfants avaient fait les frais de ses sévices. Petit à petit, il s'était conforté dans l'idée qu'il pourrait tirer beaucoup de bénéfices en les faisant travailler pour lui. C'est ainsi que je changeais de statut. J'acquis mon importance parmi d'autres camarades de mon âge en quémandant auprès d'eux une partie de leur état d'esprit de façon à gagner de l'argent facilement. Je me mis à voler dans les magasins, à piquer les sacs des grands mères qui renfermaient leurs pensions. J' appris à semer les flics en crapahutant le long des murs de la ville. Je récoltais de quoi m'offrir des objets puérils et sans importance mais qui en revêtaient à mes yeux car ils représentaient le fruit de mes premières actions délétères. Je passais de longs moments dans la quartier sombre et ténébreux comme le font les enfants aux yeux noirs et aux cheveux bruns. Je me mettais à frayer avec les ouvriers qui prenaient leur quart, je cotoyais les dockers du port et surtout j'aimais fréquenter les mauvais garçons. Ils vivaient dans l'action, roulaient à vive allure, faisant fi du tort qu'ils laissaient derrière eux. Du haut de mes douze ans, je voyais beaucoup, j'entendais aussi, je ne demandais plus qu'à passer à l'acte.
Passer à l'acte, c'était fuir véritablement le milieu familial, s'éloigner de certains amis, pratiquer certains métiers et fuir le quartier lumineux. Je ne me voyais pas d'avenir tangible dans cet espace que je connaissais trop depuis l'enfance, un avenir coincé entre celui de mon père et la vie de ma mère. Ils faisaient ce qu'ils pouvaient pour élever la fratrie, car j'étais un enfant difficile . Je manquais simplement de considération, j'aurais aimé qu'ils m’admirent comme j'admirais Mathis, j'aurais apprécier de pouvoir parler à mon père quand il le fallait, s'expliquer la difficulté du monde, comment y faire face ? Pourquoi d'autres parents réussissaient ce challenge avec leur progéniture et pourquoi mes parents y échouaient .Je trouvais cela injuste d'autant plus qu'il s'agissait de toute mon existence dont il était question. Injustement, je pensais que mes parents ne se donnaient pas la peine de m'enseigner la vie, il s'agissait pour moi de l'apprendre à mes dépens. J'avais peur de leurs certitudes qui sont des prisons, je ne connaissais que les doutes qui en sont les clés.
Le monde lumineux possédait son soleil pour s'y complaire à satiété. Les nuits étaient policièrement calmes mais dans la quartier d'à côté, la nuit, c'était aussi le jour. Pas moyen de s'ennuyer dans la cité des réprouvés. Mon acte fondateur qui engageait ma vie était de m'installer dans ce quartier, ou plutôt d'attendre de pouvoir le faire. Je n'avais que douze ans et je n'étais pas libéré des lourdes chaînes qui entravaient le bon déroulement de ce en quoi je rêvais depuis longtemps. J'avais pris la décision d'abandonner ma famille et de m'installer le plus tôt possible dans « le cercle de la mort. ». Je le nommais ainsi par pure provocation auprès de mes parents qui connaissaient mes projets. Mon inconscient se préparait à subir toutes les calamités possibles et inimaginables dans le pire des cas, mais aussi dans le meilleur une vie faite de risques, d'aventure, d'argent facile, d'actes répréhensibles. Je me sacrifiais à ma cause, je m'apprêtais à commettre l'irréparable sous les ordres de Mathis. J'allais me perdre dans l'oeil de la tornade, tuer l'ennui et rechercher la reconnaissance de mes proches et surtout du nouveau milieu qui m'entourait. Et je conchierai les tribunaux devant lesquels s'appliquera à faire bonne figure votre serviteur, le réprouvé, l'âme en perdition, l'enfant des deux mondes.