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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Bleu de Grésigne

Auteur Sujet: Bleu de Grésigne  (Lu 1520 fois)

Hors ligne Goémine

  • Aède
  • Messages: 212
Bleu de Grésigne
« le: 14 Janvier 2016 à 17:57:46 »
Voici une autre petite nouvelle " Bleu de Grésigne"
Ma participation à un concours de nouvelles ayant pour thème " la vie d'un objet"

J'ai choisi de raconter l'histoire d'un verre, un de ceux réalisés ici dès le moyen-âge dans la foret de Grésigne par les gentils-hommes verriers.

 Fabriqués en forêt, et grâce à un sécret mélange de cendres, les verres se révélaient d'un bleu particulier et inégalé appelé Bleu de Grésigne.

 j'ai volontairement voulu replacer le contexte historique , et peut-être que le premier passage est un peu lourd ? peu attrayant ? mais je ne voulais pas négliger le contexte historique, c'est un choix. L’histoire du verre commence un peu plus tard....

je vous remercie par avance de vos commentaires et critiques. Bonne lecture à vos gentils-hommes et belles dames.



Bleu de Grésigne.

Je suis né au cœur de la forêt. Je suis né dans le feu. De flammes, de fougères et de sable je fus conçu. Avant de voir le jour je fus visqueux, puis pâteux, et ensuite fragile et bleuté. En prenant tournure définitive j’émergeais de l’antre ardent. Ainsi  je migrais doucement, sans à coup, jusqu’à entrevoir enfin la lumière. Une longue pince de métal froid vint me cueillir et m’attira hors de la matrice.

 Mon premier contact avec l’air fut verdoyant et glacé. A peine sorti du sein brûlant j’étais déjà solide et inaltérable, j’étais azur, j’étais vert, j’étais translucide, délicat et pourtant dur comme la roche.

 Toutefois la pince de cueillage marqua mon pied un peu trop âprement et j’en fus poinçonné à jamais. Entreposé dans l’arche de refroidissement, je m’attiédis avec langueur, et passai ma première nuit hors du feu. Au matin, emmailloté dans un chiffon de lin je fus confié aux mains d’un homme qui me posa avec grande délicatesse au cœur de la halle forestière, sur un long caisson de chêne. Autour de moi, une centaine de mes frères se tenaient en rang bleutés et scintillants, goûtant pour la première fois  la brise fraiche qui roulait sous les frondaisons de Grésigne. J’étais né.
Juché sur mon piédestal, j’avais tout loisir d’observer et de chercher à comprendre ce qui se passait autour de moi .

Le mois d’avril pointait son nez de narcisses et de jacinthes et la saison d’ouvrage battait son plein. Pour parler à franche bouche elle tendait déjà vers sa fin : Les hommes étaient rompus d’avoir tant ouvré. En forêt depuis novembre, ils avaient vu passer l’Avent et Noël sans en savourer le goût, enduré les froidures perçantes de janvier sans épouse pour les réchauffer à la nuitée glaciale. Le petit février leur avait semblé encore trop long et mars les avait tenus en haleine. A présent ils languissaient le retour chez eux.

 Ces quelques mois d’ouvrage infernal au cœur de la forêt étaient strictement limités à une réveillée annuelle de six mois, pas un jour de plus, aussi Maitre Périlhac *, gentilhomme verrier de Grésigne, menait-il sa cohorte d’ouvriers avec ardeur et persuasion. Il ne lésinait ni sur l’abondance des victuailles, ni sur l’approvisionnement du vin de Gaillac, ni non plus sur les menaces de renvoi au moindre signe de fatigue ou pire de fainéanterie ! La campagne de cuisson devait fournir moultes pièces du verre le plus beau, réputation acquise au fil des ans, grâce au secret de sa coloration : un verre bleuté irisé et délicat, unique dans tout le pays. Leur vente remplierait de profit les caisses du château de Gratte-Galine, demeure du Maitre verrier.

L’ouvrage n’était point tant facile à trouver ici en  Bas-Quercy, aux confins de la Guyenne et du Languedoc.

Aussi en saison froide chacun avait-il engagé toute sa foi et son ardeur aux côtés du gentilhomme et faisait de son mieux pour le satisfaire. Le privilège de cuire et tailler le verre était strictement régi par le capitaine Viguier de Sommières et seuls les nobles, par filiation et titre d’héritage avaient dérogation à  travailler ce matériau précieux. Cette corporation enviée des gentilshommes verriers, se succédait à travers siècles depuis l’octroi de ce privilège par le bon roi Saint Louis. Elle portait haut la couleur remarquable de son savoir-faire dans tout le pays d’Oc.
Ainsi  la réveillée de chaque année octroyait-elle ouvrage honnête et bien payé aux bûcherons, coupeurs, potiers et forgerons. Les fours, alimentés par des myriades de  billettes de bois sec,  ronflaient jour et nuit pour garantir la température idéale, tenue secrète, afin de préserver le mystère de la finesse et de la couleur du verre de Grésigne.

Seuls quelques hommes de confiance, roturiers mais experts dans la belle ouvrage, étaient admis auprès de la noble famille dans le travail de verrerie. Ils  faisaient figures de contremaître : leur savoir au fil des années s’était effilé, aiguisé, tel le subtil tranchant du verre …

Guillaumet, le maitre tiseur était de ceux-là et veillait sur le four comme nourrice sur l’enfançon. Il arborait une trogne enluminée comme si d’être penché sans répit sur le four lui avait recuit la face. Il savait l’œuvre de  verrerie et se targuait de son art : nulle production défaillante ne sortait de la campagne de cuisson, aussi surveillait-il personnellement  la revue de chaque pièce. Il repéra immédiatement mon pied bancal et siffla de colère !

 « Le cueilleur était-il trop pressé de rentrer chez lui ? Trop prompt à vouloir cuisser sa belle ?  Qu’il y rentre alors ! Tout de suite ! Nous n’avons nul besoin de saboteur de besogne ! Pour tout compte baillez-lui donc 20 sous et non pas les 50 prévus et qu’il emporte son mauvais ouvrage pour toute prime ! »

Ainsi, avant de réaliser ce qui allait m’advenir je fus empaqueté dans mon lange de lin, fourré au fond d’une besace de cuir de mouton et je partis, tressautant à la hanche encolérée de Jacquelain-le-cueilleur mal dégourdi. J’étouffais et craignais de me briser. Mais j’étais bleu de Grésigne et un petit morceau de ciel voyageait en moi, dans le havresac du maladroit. L’aventure commençait.

Jacquelain habitait au hameau des Abriols, non loin de Gratte-Galine, et y exerçait le restant de l’année, le métier de bourrelier. Il reconnaissait que ses grosses mains avaient tant ouvragé le cuir qu’elles n’étaient  plus assez raffinées pour le travail délicat du verre.

Il excusa ainsi sa bavure par un excès de vigueur et n’y pensa plus guère, soulagé au bout du compte de retrouver le commerce de la peau et du cuir, plus viril à son goût.

Deux fois l’an, aux jours de foire  Il allait quérir les peaux de chèvres et de moutons à la mégisserie de Graulhet et les travaillait avec méthode et dextérité. Puis son ouvrage terminé, il partait vendre ses courroies, sacs, et ceinturons sur les marchés : C’est ainsi qu’il avait acquis suffisamment de biens pour pouvoir songer au mariage. Si Jacquelain était dépité d’avoir du abandonner la campagne de cuisson avant sa fin, et d’avoir manqué de percevoir sa prime de réveillée, il n’en quittait pas moins le campement le cœur content. Guillaumet n’avait pas tout à fait tort en lui prêtant des pensées coquines de belle à aimer : au profond de la forêt il rêvait depuis des mois à sa douce, et à leurs noces fixées aux prochaines Pasques.

Quant à moi, l’odeur de mouton me déplaisait fort, et j’étais bringuebalé sans égard, mais la chanson aux lèvres de Jacquelain me porta baume au cœur : je me pris moi aussi à imaginer mon devenir. Ma songerie fut de courte durée toutefois, quand la faim de Jacquelain nous arrêta en haut de la côte de Mespel. Tirant du sac un quignon de pain et un bout de fromage de chèvre, il croqua à belles dents et n’y  pouvant plus résister m’ôta du tissu de lin pour mieux me voir : gobelet de verre, même sujet de sa disgrâce, je n’en étais pas moins un cadeau de choix, un objet rare et précieux. Mon pied légèrement contrefait par la marque de la pince n’enlevait rien à sa fierté de me posséder. Jacquelain me fit miroiter dans les rayons du soleil…Ah  que ma vie devenait joyeuse et pleine de surprise ! Passé de la noirceur du sac au scintillement céleste, je réfléchissais mille étoiles aux yeux du fiancé.

Je fus  intrigué de voir un frais ruisselet dévalant les coteaux et  un rouge-gorge intrépide venir se poser tout prés de nous, espérant grappiller sans doute quelques miettes. Plusieurs guêpes rôdaient autour du fromage. L’une d’elle vint se poser effrontément sur mon bord  ciselé, vite chassée par la main du jeune homme. A peine le temps d’admirer ce nouveau monde étonnant,  que déjà je retournais dans le sac, enturbanné de mon tissu rêche, coincé contre le quignon et emboucané par l’odeur du fromage, ma gloire avait été de bien courte durée. Pour me consoler je m’endormis en songeant au rouge-gorge, comme un rêve de plumes rouges ébouriffées.

Des cris me réveillèrent ou bien peut être est-ce  les miettes de pain qui me grattèrent ? Toujours est-il que je me pris soudain  à aspirer à l’air pur et à la survenue de nouvelles merveilles : non point ! Je fus remisé sans ambages dans un endroit sombre et puant épouvantablement. Une pièce obscure regorgeant de peaux caprines roides et suspendues.

La famille de Jacquelain l’avait accueilli à grands cris de joie et sa petite sœur Angèle était partie quérir la jeune Aubrée, afin de  lui bailler la bonne nouvelle : son promis était revenu !  Sa mère les yeux mouillés un peu, songeait au bonheur de retrouver son fils,  autant qu’à l’idée de le perdre à nouveau : les noces ne tarderaient plus guère.

Tous prirent place sur des bancs autour de la table de chêne et du tonnelet de vin, suivis bientôt par le voisinage du bourg alerté du retour du jeune homme. J’entendis leurs voix se mêler, se questionner, leurs éclats de rires fulgurants et leurs silences émus. Tout cela de bien loin et au prix de grands efforts car ma pièce puante était à bonne distance de la maison. Toutefois, à la nuit tombante je fus récompensé quand la porte s’entrouvrit doucement … le murmure des lèvres qui soupirent et se touchent, le son des dents qui s’entrechoquent de désir, …un bruit mouillé et tremblant de salive étirée…c’était un baiser…mais je ne le savais pas.

S’entama pour moi une période morose, à tel point que je crus que ma courte vie allait ici finir : dans l’obscurité de l’atelier de Jacquelain. Isolé, emmitouflé dans ce mauvais tissu, remisé en haut d’une vague étagère, je restais en disgrâce un temps qui me sembla infini.

Jusqu’à un certain matin, à l’heure où sonnait mâtines : La porte entrebâillée laissa entrer le soleil et Angèle s’engouffra à pas de loup dans l’atelier de son frère. Elle se dirigea droit vers moi,  n’hésita pas à se hausser sur la pointe des pieds et à me saisir de ses doigts  de jouvencelle. Elle me déposa avec précaution sur le bois brut de l’établi et ôta le tissu rêche qui me protégeait depuis ma naissance. Je respirais enfin…et respirer auprès d’Angèle était un vrai enchantement tant elle était belle.

 Elle saisit une peau d’agnelet pour m’en recouvrir avant de sortir précipitamment, et de filer vers la maison. Entre les mains douces d’Angèle je vécu un moment délicieux : pour débuter elle me baigna dans une eau tiède et parfumée, me caressa avec une infinie prudence puis me fit luire dans un linge de coton blanc…toutes traces de ma sauvage naissance, de mon périple au fond du havresac croûteux et de ma réclusion dans l’atelier puant disparurent à cet instant.

Je ne pouvais moi-même imaginer que je fusse si beau ! Si précieux, si brillant…elle tenait mon petit pied tordu entre ses mains mignonnes et me mirait à la fenêtre dans la belle  lumière du vendredi de Pasques…puis elle ôta de son corsage un carré d’étoffe brodée et m’y enroula délicatement.

La tiédeur et l’odeur de jeune fille émanant du mouchoir ouvragé m’étourdirent un instant et je me crus au paradis, noyé dans la blancheur, bordé dans la dentelle, éperdu de tant de grâces. J’en étais tout embué. Je ne savais pas ce que j’allais devenir…mais si telle avait du être ma fin, je l’aurais agréée avec reconnaissance : terminer ma vie protégé dans la dentelle, sous les beaux yeux d’Angèle.

Les cloches qui sonnaient à toute volée me réveillèrent le dimanche matin suivant. La maison était pleine de monde. Au travers de ma cachette de dentelle, tout en haut du buffet, j’admirais  autour de moi des inconnus au visage souriant, des atours de fête parant les humbles comme les nantis, le hameau et le bourg entier avaient été conviés car nombreux étaient les amis de Jacquelain.

 Des odeurs incroyables d’épices, de rôtis, de pain frais et de tartes aux fruits flottaient à l’entour. La porte s’ouvrit sur un cortège, joyeux et ému tout à la fois, et Jacquelain entra en premier tenant la main de la mariée : Aubrée toute de blanc vêtue. Ses joues, de rose étaient nimbées et  son front d’une couronne de fleurs auréolé. Jacquelain se dirigea vers moi, toujours voilé sous la dentelle, me saisit (je le jure j’ai senti sa grande main qui tremblait) et me posa tendrement entre les mains d’Aubrée : j’étais son cadeau de noces !     

 Le silence se fit dans la maisonnée, le moment était d’importance, on saurait si la jeune femme était choyée par son mari et ainsi on déduirait la prospérité du futur ménage…une paire de gants de fil ? Un drap brodé ? Un réticule de cuir ouvragé ? Une chaine dorée ?       
     
Les yeux de la jeune épousée s’écarquillèrent devant tant de faste en me dévoilant ! Pensez donc : nul ici à cette époque ne possédait de verre. Les gobelets de terre vernissée suffisaient bien à se désaltérer. Alors, me tenir ainsi entre ses doigts, paru à Aubrée un privilège fabuleux. Elle ne savait qui admirer le plus : son jeune mari ou son cadeau princier ! Un silence respectueux et ébahi s’était étendu aux convives qui se poussaient du col, se hissait sur la pointe des pieds  pour tenter de m’apercevoir. Moi j’étais bien heureux d’être ainsi au centre de la fête et mon petit pied tordu ne me faisait plus honte !

 Mais tout à coup, il se passa une chose inouïe et à laquelle je n’étais certes pas préparé : un liquide frais et doré rempli ma corolle et Aubrée me porta entre ses lèvres douces.


J’en crus défaillir : Jamais je ne saurais dire si la faute en fut à la bouche câline de la jeune mariée qui épousait  ma courbe avec gourmandise ou au vin frais qui me picotait, me brulait, me glaçait, m’emperlait…Mais au-delà de l’intense allégresse, je venais de découvrir pourquoi j’étais au monde, à quoi je servais ! C’était comme si j’étais né une seconde fois !

Ainsi, je comprenais aujourd’hui, que ma vie durant, j’aurai usage à étancher les soifs et je priais pour que toutes les bouches à venir soient aussi admirables que celle d’Aubrée.

Toute la journée ne fut que fête et ripaille, chansons et danses, larmes de joie et serments partagés. On souhaita aux jeunes épousés autant de bonheurs qu’ils sauraient en  attraper au passage, dans le tourbillon du carrousel de la vie, autant d’écus que possible à amasser, autant d’amis qu’ils pourraient en tenir dans leurs bras et autant d’enfants qu’ils pourraient en nourrir.

Moi, j’étais remisé par sécurité au plus haut du buffet et, de mon juchoir, j’admirais la noce, ne quittant pas des yeux la belle Aubrée et espérant dans mon petit cœur de verre, qu’elle aurait soif avant de s’endormir tout à l’heure.


C’est ainsi que s’établit ma vie, au sein de ce couple aimant et de cette communauté fourmillante. Si les noces de Jacquelain marquèrent les esprits, ma présence n’y fut pas étrangère. En effet, tout le voisinage, amis et famille, avaient été frappés par le cadeau précieux du jeune époux et en  témoignaient grande admiration.


Cette dévotion respectueuse fut à l’origine d’une coutume qui transforma toute ma vie : Un hôte de marque faisait-il étape au village ? Une cérémonie s’organisait-elle en l’honneur d’un éminent voyageur ? Un banquet scellait-il une bonne affaire ? Aussitôt les protagonistes venaient-ils toquer à la porte de Jacquelain  - devenu un homme prospère et respecté- afin qu’il leur accorde d’emprunter son verre, si beau et si rare.

J’étais devenu  une marque de fortune, un porte-bonheur, un symbole d’opulence que Jacquelain avait l’heureuse idée de partager avec toute la communauté. Ainsi nul n’en était jaloux, nul ne nourrissait d’aigreur, au contraire, tous se sentait un peu  auréolé par le prestige et  la bonne étoile de Jacquelain. Je n’ai jamais prétendu être un talisman, mais par la sagesse du maitre bourrelier j’étais devenu symbole de chance et de bonheur.

Imaginez comme il était alors plaisant de me voir ouvrir les portes : l’ébéniste avait fabriqué tout à mon intention, un coffret de cerisier blond, adroitement tapissé de fourrure de lièvre blanc et c’est dans ce bel écrin qu’on venait me quérir. Aubrée m’y déposait avec moultes recommandations.
 Tel un morceau de ciel sur un nuage blanc, je partais sous le bras du quidam rejoindre fêtes, cérémonies ou agapes. On me délivrait de mon coffret afin de trinquer, afin de conclure un discours, afin de flatter un gentilhomme, afin de  célébrer bellement un accord, afin de magnifier un baiser.

Si ma joie d’être invité de marque, au centre des regards était sans faille, j’étais, par conséquence de ma mission, porté aux lèvres de toute une panoplie humaine…

le bonheur ou le déplaisir variait suivant la cérémonie et les invités que j’étais sensé honorer : moustaches hirsutes et piquantes des officiers, lèvres onctueuses des prélats, langues acérées des avocats, bouches édentées des vieillards, dents longues des négociants, et parfois les lèvres duveteuses et pincées des vieilles filles.
 Par bonne fortune, il y avait également, pour mieux me plaire, les sourires émus des jeunes pucelles à marier, les bouches rubicondes des femmes mûres et une fois même la rencontre avec la bouche innocente d’une jeune nonne qu’on menait au couvent et à laquelle on avait autorisé une dernière libation.


Je fus aussi, Dieu me pardonne, le dernier verre d’un condamné porté au bucher pour crime d’hérésie : Je ne connus alors point de peur  mais grand dégoût, quand la lippe du bourreau pourlécha la dernière goutte de rhum tapie au fond, laissée par le supplicié, comme une  larme amère.

J’ai ainsi été empli alternativement de vin de messe, d’eau de fontaine, de liqueur de Porto, d’eau bénite et même de lait de poule aux relevailles d’Aubrée, jeune accouchée. Je fus porté à la bouche exsangue des mourants, mais aussi aux lèvres d’Angèle pour fêter ses fiançailles.

J’ai eu une fort  belle vie ! bien remplie ! Et nul n’aurait pu imaginer que le prélude à  mon histoire fut la maladresse d’un  Jacquelain amoureux ! Sa fébrilité  le conduisant  à m’abimer définitivement en me cueillant du four et provoquant son renvoi honteux!

 La vie est  faite parfois de drôles de surprises : au départ, marqué d’infamie et de vergogne, je suis pourtant devenu porteur d’allégresse et de bonne veine. Je suis preuve que d’une erreur peut naitre la chance. Ne le répétez pas, mon bon Jacquelain ne s’en est jamais vanté, et chacun croit que c’est l’habileté qui me fit naitre de ses mains. Il s’est rattrapé de ce demi-mensonge en  lavant dans l’amitié son erreur de jeunesse la  métamorphosant en petit porte- bonheur bleuté partagé avec tous.

Somme toute, pour en dire ici le fin mot, je ne suis qu’un petit gobelet de verre délicat, mais je suis bleu de Grésigne et j’en suis fier !  Je porte haut  la couleur du Tarn quand le fleuve alanguit son cours bleuté les soirs de printemps aux berges du quai Saint Jacques. Quand le soleil brule le ciel au dessus de Grésigne, nimbant de feu les dernières lueurs de la réveillée.

 Les jours, les mois, les années se feuilletèrent en de multiples événements, comme le pain de la vie gonfle au temps qui passe : croute dure et mie tendre.

 Jamais l’amour de Jacquelain et Aubrée ne faiblit : Leurs vieilles mains se tenaient jointes comme aux premiers jours de leurs noces, leurs yeux continuaient à se sourire et j’en fus le témoin béni jusqu’à l’extrême.

Jusqu’au jour où Jacquelain, d’une chute malencontreuse se retrouva directement au paradis, sans avoir eu le temps d’embrasser sa femme.

Celle-ci vieillit lentement, avec patience et sagesse, mais  sans plus de rire accroché à ses lèvres. Elle s’alita finalement à un grand âge. Elle vécut dans sa chambrée de longs mois, devenant chaque jour plus petite et plus frêle.
Elle n’avait plus guère d’appétence mais acceptait cependant un peu de vin chaud épicé ou de bouillon de poule clarifié. Je fus son ultime compagnon, lui servant chaque jour à se nourrir et à se désaltérer. Le soir on me remisait dans le tiroir de sa table de nuit en noyer, proprement empaqueté dans l’ancien mouchoir d’Angèle.  Sa menotte  sans presque  plus de chair était devenue  aussi transparente que moi.

 Elle entrevoyait parfois la main de Jacquelain passer au travers des nuages pour l’encourager à venir le retrouver. Tant et si bien qu’un matin elle partit le rejoindre sans causer d’embarras à personne, elle prit l’escalier du paradis sur la pointe des pieds et Jacquelain l’attendait sur la dernière marche.


La carriole du marchand ambulant a emmené toutes les vieilleries de la maison, le linge et les meubles décatis. Dans le mouchoir de dentelle je suis resté à l’abri du  tiroir d’Aubrée. On m’a débarqué au fond d’un appentis, la table de nuit s’est recouverte peu à peu de poussière. Aujourd’hui il y a même un nid d’hirondelle au dessus de nos têtes…on les entend piailler au printemps. Je somnole, je rêve, j’écoute et je frémis quand le pas du marchand s’approche. Mais rien ne m’arrive. Le temps me tarde.

Alors je vous en prie : Si d’aventure vous achetez une table de nuit vieillotte, en noyer, crottée de fiente d’hirondelle, s’il vous plait, ouvrez le tiroir bien vite…
J’étouffe et crains de me briser. Mais je suis bleu de Grésigne et un petit morceau de ciel voyage en moi. L’aventure n’est pas finie. Je vous espère.


 *Jean d’AUDOUIN, seigneur de Périlhac, gentilhomme verrier dans la forêt de Grésigne habite en 1541 au château de Gratte-Galine (commune de Larroque, au nord des Abriols)
« Modifié: 15 Janvier 2016 à 17:06:25 par Goémine »
comme on dit par chez moi : Un écrivain qui se livre, c'est un peu comme un canard qui se confit... soyez prudents...

Hors ligne Cosette

  • Tabellion
  • Messages: 59
Re : Bleu de Grésigne
« Réponse #1 le: 14 Janvier 2016 à 20:36:45 »
Un texte ADMIRABLE ! Un écriture ouvragée, lumineuse et poétique comme une certaine  coupe de verre … Absolument excellent ! Nous sommes plongés au cœur du Moyen Âge ; ce texte allie la justesse méthodique de l'historien et le souffle intime du romancier (une tendresse à pleurer, une justesse de  ton étonnante).

Broutilles, broutilles :
« passais ma première nuit hors du feu » (je mettrais le passé simple)
« S’entama (?)
«  à l’abri du le tiroir d’Aubrée » (coquille) 
« ce qui allait m’advenir (ici, transitif indirect, non ? ) »
«  tout le voisinage, amis et famille, avaient été frappés (accord ou ponctuation) »

Encore bravo !

Hors ligne Goémine

  • Aède
  • Messages: 212
Re : Bleu de Grésigne
« Réponse #2 le: 15 Janvier 2016 à 17:17:47 »
Un grand merci Cosette de ton commentaire élogieux ! j'en suis devenue toute rose d'émotion... et surtout ça me donne envie de continuer à écrire.

« ce qui allait m’advenir (ici, transitif indirect, non ? ) »
alors là, je suis contente que tu sois revenue sur cette phrase, car elle m'a fait douter...et encore aujourd’hui m'accroche l'oreille. je pourrais écrire : "qu'allait-il advenir de moi ?"
mais je voulais quelque chose de plus soutenu ,de plus fin,  un poil désuet et j'ai hésité entre
" ce qui m'allait advenir" et "ce qui allait m’advenir"
je n'ai pas trouvé " le fin mot" et je laisse la tribune ouverte pour recueillir vos avis !

" tout le voisinage, amis et famille, avaient été frappés (accord ou ponctuation) »
là je dois être fatiguée, car je ne vois pas ce qui cloche...


ton avis sur ma petite nouvelle a réchauffé ma journée et de cela je te remercie ! Au plaisir de te recroiser au fil des lectures. Si tu mets ta robe myosotis et que j'apporte mon bleu de Grésigne, on pourra porter un toast à la belle écriture ! ( Eh...souriez !  vous êtes tous invités !)
comme on dit par chez moi : Un écrivain qui se livre, c'est un peu comme un canard qui se confit... soyez prudents...

Hors ligne kokox

  • Calame Supersonique
  • Messages: 1 541
Re : Bleu de Grésigne
« Réponse #3 le: 15 Janvier 2016 à 19:29:09 »
Un rien longuet, un poil dommage. Mais peut-on reprocher au Nil et à l'Amazone d'être les plus longs fleuves du monde ?
C'est magnifiquement bien écrit, recherché, doux, féminin, fragile.

Somme toute, pour en dire ici le fin mot, je ne suis qu’un petit gobelet de verre délicat, mais je suis bleu de Grésigne et j’en suis fier !  Je porte haut  la couleur du Tarn quand le fleuve alanguit son cours bleuté les soirs de printemps aux berges du quai Saint Jacques. Quand le soleil brule le ciel au dessus de Grésigne, nimbant de feu les dernières lueurs de la réveillée.

Hormis l'absence d'accent circonflexe sur le û de brûle, j'ai adoré entre autre chose, ce passage. Il y a là un petit air de Proust gambadant à l'âge de dix ans entre Combray, ce village imaginaire, et Guermantes.

Bien à toi !

Kokox
« Modifié: 15 Janvier 2016 à 19:32:33 par kokox »

Hors ligne Goémine

  • Aède
  • Messages: 212
Re : Bleu de Grésigne
« Réponse #4 le: 15 Janvier 2016 à 20:16:23 »
Merci à toi Kokox ( que c'est drôle ces pseudos  ;))

 je pense toujours à l'effet que cela me ferait de saluer quelqu’un en disant " tiens bonsoir M. Kokox " c'est croquignolet ! non ?
je ne dis rien ici par respect de mammouth et megadonut's... mais le cœur y est !

tes félicitations me touchent vraiment beaucoup ...

"C'est magnifiquement bien écrit, recherché, doux, féminin, fragile."

et font écho  à une de mes grandes questions littéraires : existe-lit une écriture féminine et une autre masculine ?
souvent quand j’écris, je me pense en mon moi-même ( comme dit ma petite fille de 5 ans ) que cela ne peut toucher que des femmes.. je sais, c'est un stupide à priori ! mais quand même ...

quand j'ai posté récemment un texte relatant un accouchement, et demandant des avis sur le déroulement, j'ai été très étonnée de recevoir en premier lieu des réponses et commentaires d'hommes, comme quoi !

je vais aller me coucher ce soir toute douillette, envellopée des compliments de Cosette et de Kokox...la vie est parfois tellement surprenante, ma nuit sera douce


comme on dit par chez moi : Un écrivain qui se livre, c'est un peu comme un canard qui se confit... soyez prudents...

Hors ligne Goémine

  • Aède
  • Messages: 212
Re : Bleu de Grésigne
« Réponse #5 le: 15 Janvier 2016 à 20:18:16 »
Oups ! j'avais oublié !

 le texte dans sa longueur répond à une commande : un concours de nouvelles, pour lequel le nombre de pages était imposé. S'il n'avait tenu qu'à moi, il aurait été beaucoup plus long encore  ;D
comme on dit par chez moi : Un écrivain qui se livre, c'est un peu comme un canard qui se confit... soyez prudents...

Hors ligne Cosette

  • Tabellion
  • Messages: 59
Re : Re : Bleu de Grésigne
« Réponse #6 le: 15 Janvier 2016 à 21:14:27 »

« ce qui allait m’advenir »

J'avoue que je ne trouve pas mieux que "de moi".


" tout le voisinage, amis et famille, avaient été frappés »

Le sujet "le voisinage" est au singulier, l'apposition "amis et famille" ne peut en tenir lieu, donc je mettrais le verbe au singulier.

Contente d'avoir ensoleillé ta journée, tu l'as bien mérité, j'ai passé, moi aussi, un très bon moment en compagnie de ton texte. 

A bientôt.


 


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