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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Discours.

Auteur Sujet: Discours.  (Lu 1101 fois)

Hors ligne EloiR

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Discours.
« le: 28 Novembre 2015 à 23:18:35 »
« Voilà longtemps que je n’ai plus pris parole en-dehors de mon sexe, longtemps que je conçois une à une mes runes pour n’être lu que de pulsions physiques. Je n’aime pas parler d’actualités autres que celles de mon propre temps intime car je vois bien plus de valeurs à mon autisme littéraire, à cette forme totale de comédie, qu’à la question des hommes et de leur organisation. Seulement il faut voir cet autre monde qu’ils fabriquent et que je hais, voir leurs méthodes totalitaires nous conduire chacun à la fin de nous-mêmes, voir jaillir ces foules, ces hordes de vies à prix d’usine, indifféremment consommateurs et consommables, cet amas insupportable de fausses casquettes Burberry, de faux sacs Louis Vuitton, de survêtements Adidas, de maillots de Chelsea FC, de catogans et de piercings à l’oreille gauche, comme autant de synthèse à la fois de la haute bourgeoisie et du système D, du façadisme mondialisé et de la révolte communautaire. Voilà où mène l’ultraindividualisation, à l’ultrastéréotype en série, à l’ultraindifférenciation ; totale, globale, schématisée, caricaturée.

Si je dois dire ce que je pense, je dirai avant tout que je ne ressens rien. Rien du drame, rien de la tragédie, rien de la mort en offre et en demande que l’on nous a exposée non depuis maintenant 10 jours mais depuis trop d’années, de décennies même. Je ne m’excuserai de rien car ils ne s’excusent de rien. Je ne pleurerai de rien car ils ne pleurent de rien. Je n’aurai peur de rien car ils n’ont peur de rien. J’ai le cœur radical, moi aussi. Je dois dire que c’est justement ce réel dont je m’épuise à entendre les maux, les colères, les météores, qui me fit fuir dans les revers de moi. Seulement j’y vois la nuance et je la signe en rouge : le masque que je m’efforce à porter pour ne pas faire subir à tous d’avantage l’excessivité de mes avis ou de mes biles. Or ce qui nous mène à cette hémorragie de l’histoire, ce qui nous retranche non plus dans les lézardes des tragédies de chacun, dans le théâtre de tous, mais dans la violence réelle c’est cet appel obligatoire à la transparence, à l’expression, à l’avis, à la revendication des visages découverts, à faire tomber les masques pour graver nos profils comme autant de cibles publicitaires sur les murs de nos villes. Il faudra répondre avec virulence au règne des sentiments dévoilés, à l’apocalypse de chacun dans l’homme providentiel qu’il se pense.

Nous devrons faire cesser d’abord, et au plus vite, par décret s’il le faut, par force encore, par tyrannie même, par génocide psychologique, l’omnimoi ambiant, l’omnimoi écrivant, peignant, chantant, filmant, comédiant, poésiant, dessinant, sculptant, politiquant, subjectivant. Faisons taire, enfin taire, taire trop tard il faut dire, mais taire, cet insupportable flux d’expressivité qui, sans jamais vouloir revenir à cet intermittent et originel génie du siècle, à Mozart, à De Vinci, à Picasso, à Céline, à Le Corbusier, à cette exception, à cette anormalité dans la quantité, dû à la quantité, a décidé de lui-même d’engager chaque avorton de différence pour l’embrigader dans une foule qui n’a de lien que la volonté de ne pas faire foule, de ne pas faire corps, qui n’est que quantité d’anormalités. Il faudra mettre fin à la modernité excessive portée sur l’expression individuelle. Comme si tandis que nous ne savions plus faire la guerre il avait fallu trouver un autre moyen morbide de faire face à d’autres démons, les siens, à sa mort inévitable, conjoncturelle, définitive, déjà entamée, la mort déduite de notre vie entière, la mort par définition, en faisant don de soi-même et de sa subjectivité, don de son œuvre ; « chef-d’œuvre sans chef » participer, participer à tout prix et à celui de la médiocrité surtout, à ce flux indiscontinu (j’entends : que l’on force à ne plus discontinuer) d’art, de sous-art, de moi Je. Car enfin c’est de ne plus se soucier de l’œuvre d’un autre mais de la sienne qui nous enferme. Chacun semble adolescenter, ne plus contenir ses spermes qu’en extérieur, qu’à l’air libre, qu’à la vue de tous. Tous les livres non-lus de nos librairies sont en réalité des éjaculats impudiques, incontrôlés, montrés, exhibés, vendus. Il est temps de stopper, couper, circoncire cette conception artistico-pornographique, de déconstruire l’individu roi, le caprice roi, le mauvais goût roi, le sentiment personnel roi. Il est temps de parler de ce viol qui perdure, cette source intarissable de grossesses et de ses enfants malades qui envahissent librairies, cinémas, musées, théâtres, radios, estrades publiques. Offrons à la culture une pause pour reconstruire son vagin assailli.

Lorsqu’enfin nous aurons compris l’absolue nécessité, l’urgence extrême de stopper cette sexualité sociale infâme, lorsque nous aurons stérilisé les flots de certitudes déversés par chacun dans toutes les tribunes possibles nous pourrons reprendre le cours perdu de nos esprits. Nous pourrons rouvrir les cuisses de la vie intellectuelle de ce pays et de ses hiérarchies fondatrices.

Nous devrons ensuite réapprendre ces hiérarchies. Nous rouvrir à cette idée de génie et accepter de nous taire pour les entendre, eux, seulement eux, s’exprimer d’abord. Pour ensuite nous nourrir. C’est cette discipline qui nous fera vaincre, la faculté que nous avions de trouver en notre culture, en notre vraie culture, celle qui flamboie par intermittence, celle qui éclipse nos plus grandes prétentions à faire œuvre, celle qui nous rend minuscule mais qui depuis toujours a su nous transcender, la faculté que nous avions donc d’y trouver quelque chose qui nous rassemble. C’est une loi ancienne que nous devons reconnaître : l’origine de notre dépassement peut-être l’Homme lui-même, sa capacité exceptionnelle de création, lorsque d’autres en appellent au vide transcendantal de nos sociétés modernes, à l’espace laissé par le bruit immuable de nos méthodes pour y soupirer ses lumières de guerre. Il nous faut marquer à grand coup de silences intelligents, et intelligibles, cette admiration pour les choses qui nous dépassent, ce respect pour le port des masques et des comédies. Nous avons à nous taire parfois pour retrouver la différence profonde d’être que nous sommes. Et c’est d’habiter sans cesse les théâtres de nos ventres creux, de nos estomacs distordus, qui fera enfin cette différence. J’aime l’art comme quand on a faim ; avec une dent de loup, des yeux de vaches. Alors il est temps d’être rappelé à ces bestiaires anciens inventés enfants, de retrouver ce goût de viande crue qu’avait notre culture. Nous savons maintenant ce qui se passe lorsqu’est laissé à d’autres notre goût de folie, lorsque sont désertées de génie toutes nos boulimies. Nous avons vu depuis lors d’autres pulsions enfantées dans ces lieux là, en nous les migraines noires de nos scènes, empoignées pour un viol : la poésie déchirée, la peinture en flammes. Nous avons vu ce territoire, ce territoire chéri à reconquérir, ce repas délaissé dont il faut désormais avoir faim. C’est un effort immense qui nous attend, celui de vider nos tripes, d’y faire une place difforme à nos arts, de retrouver les masques sauvages de nous enfants et de venir tendre nos ventres comme des bêtes affamées de culture. Ce sera pour nous notre propre haine, cette commotion originelle de ne jamais être rassasiés. Car ils n’auront plus cette place là, celle de nos sueurs, de nos foutres, celle de l’art comme un monstre vivant. Ce monstre aujourd’hui certes épuisé, oublié, caché de nos appétits par la pâte d’un ultramonde ignorant hébergé de nous-même mais ce monstre quand même. Un monstre qui vaincra. »
"Je crois que les efforts humains peuvent faire naître une œuvre."
Peter Zumthor

Hors ligne Alan Tréard

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Re : Discours.
« Réponse #1 le: 29 Novembre 2015 à 16:53:50 »
Bonjour EloiR, ton texte pose inlassablement des questions d'actualité.

Offrons à la culture une pause pour reconstruire son vagin assailli.
Il y a une véritable crise de la culture en France. On ne peut pas la nier. Le rôle d'écrivain a été bafoué, sali, déshumanisé. C'est comme s'il fallait avoir honte d'être poète, auteur, que sais-je ? J'entends parfois des discours extrêmes qui donnent tout au plus à l'écrivain un rôle de bouffon. Et ne parlons pas des autres arts et créativités... Ton texte montre au contraire que l'écriture naissante fait vivre de nombreux combats, qu'elle est pleine d'avenir et d'humanité, qu'elle doit être préservée. Aujourd'hui, écrire est une arme juste et utile. On oppose souvent les grands écrivains au reste du monde comme s'ils voulaient détruire l'humanité, or tu remarques très justement que les lecteurs se nourrissent des lettres, ce n'est donc pas une confrontation. Nous nous sommes nous-mêmes affaiblis, c'est délirant. Croire qu'écrire est dangereux, c'est mettre en danger tout notre héritage culturel, c'est démagogique.

Ce monstre aujourd’hui certes épuisé, oublié, caché de nos appétits par la pâte d’un ultramonde ignorant hébergé de nous-même mais ce monstre quand même. Un monstre qui vaincra.
Eh ! Bien, j'ajouterai même : le combat commence.

Nocte

  • Invité
Re : Discours.
« Réponse #2 le: 29 Novembre 2015 à 17:19:59 »
C'est très intéressant comme discours. Effrayant aussi, un peu.
Je partage ton ressenti sur l'art, ayant eu la très fâcheuse expérience de prendre conscience du puéril individualisme de mes créations. Cela dit, cette prise de conscience s'est faite car je me suis retrouvé face à de véritables œuvres (comprendre faisant preuve d'une profonde abnégation envers le soi, s'inscrivant totalement chez l'autre et pour l'autre), certaines étaient très récentes d'ailleurs, donc il y a encore de l'espoir, les génies vivent encore, ils sont seulement noyés sous le flux éjaculatoire.

Par contre, je ne suis pas d'accord avec ta réponse, de tout faire cesser. Dans un sens purement conceptuel, je serai bien évidemment pour, mais dans les faits non, la violence n'est pas une bonne solution, elle ne le sera jamais quand elle n'est plus abordée comme une simple idée utopique. Je pense que l'ultraindividualisation est une réponse à notre vacuité. Tu en parle mieux que moi, de l'excès, du surplus de notre époque. On sait tous ce qui se produit quand un vase déborde, et c'est bien dans cet état qu'est l'art d'aujourd'hui, comme tu le décris avec l'image de l'art-pornographe (masturbatoire ?).
Pourtant, j'ai bien peur que cela ne soit nécessaire. Certaines choses sont mauvaises, certaines choses nous font très mal, mais s'il y a bien un truc qu'on ne peut pas leur enlever, c'est qu'elles demeurent nécessaires. La plupart des gens ont besoin de s'exprimer de cette manière, aussi stupide et idiote que cela puisse paraître, ils en ont réellement besoin pour maintenir un semblant d'équilibre dans un monde qui ne leur laisse aucune place. Leur enlever cela, ce serait la mort de l'homme, voilà ce que je trouve effrayant dans ce discours.
Le fait est que l'abnégation est un sacrifice de soi pour aider les autres, la définition même du mot rend cette vertu exclue pour "les autres". Ils ne se sacrifient pas, eux, ils reçoivent, en disant merci parfois, en flagellant, de trop nombreuses fois. Mais c'est aussi de là d'où naît la nécessité de se sacrifier, justement, il faut une masse aveugle à éclairer. La noblesse de l'artiste réside dans son combat contre les autres pour les autres, il abandonne son soi pour celui des autres, ou peut-être qu'il ne l'abandonne pas tout à fait, mais ceci est une autre histoire.

Là où je suis d'accord par contre, c'est d'en parler comme dans ce discours, d'en faire écho pour que cela arrive dans de bonnes oreilles. A la fois ceux qui veulent entendre les génies, qui se sentent capables de se taire pour les écouter, mais aussi ceux qui voudront peut-être les rejoindre, ou en tout cas essayer.

Lucien Sorval

  • Invité
Re : Discours.
« Réponse #3 le: 30 Novembre 2015 à 01:29:37 »
C'est un très joli texte ! C'est clair et violent. J'aime beaucoup la formule "Faisons taire, enfin taire, taire trop tard il faut dire, mais taire", parce que le mot "taire" a quelque chose de très expéditif et autoritaire qui correspond vraiment bien au message, la répétition n'a donc pas cet effet de lourdeur que l'on peut reprocher à la plupart des répétitions.

Malheureusement je me demande si l'allusion au sexe est si nécessaire que cela. Je veux dire, je la perçois comme une manière de montrer le caractère cru du propos, mais je me demande si on aurait pas pu trouver un autre moyen que celui-là qui, il faut le dire, a été vraiment surexploité. (bon, là tout de suite je n'ai pas d'idée en tête ...)

Mais sinon j'ai bien aimé ! (même si je partage l'avis de Nocte sur la fin du propos)

Lucien

Hors ligne Alan Tréard

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Re : Discours.
« Réponse #4 le: 30 Novembre 2015 à 11:07:13 »
Effectivement, Nocte n'a pas tort, il faut lui attribuer ce mérite.

On n'est pas sûr que le mouvement inverse soit bon, il faut sûrement une autre issue que de choisir tout l'un ou tout l'autre.

Si l'analyse d'EloiR est poussée, les solutions qu'il propose de "repartir à zéro" peuvent paraître démagogiques.

On a sûrement d'autres moyens d'aller de l'avant.

Parfois, les intentions sont bonnes, mais les résultats tardent.

 :\? mmh...

 


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