L'intrigue ne sera pas nouvelle. Je veux juste savoir, si j'arrive à la rendre puissante...
Godefroy soupire. En cette année 1443, le chemin fut long de Montauban aux falaises de Bretagne. Il a quitté le confort du haut château du roi Charles VII . Il s’est réfugié dans cette petite tour brumeuse, esseulée en haut d’un pan de rocher frappé par les vents armoricains. Godefroy se moque du froid, de la solitude, de la bruine incessante. Il est un écorcheur, aide de camp du grand La Hire, le plus grand, le plus téméraire des capitaines. La Hire, le valet de cœur, son maitre à penser, son maitre à vivre. La Hire, qui vient de mourir, le corps fatigué de blessures innombrables, dans une dernière guerre.
Godefroy, aussi dur que soit devenu son cœur de guerrier, n’a pu se résoudre à assister aux funérailles de celui qu’il considérait comme son père. Aveuglé par le chagrin, il ne songe qu’à l’injustice du sort. Pourquoi La Hire, à cinquante deux ans ? On lui a dit qu’il a rejoint Jeanne, qu’il sera récompensé au paradis, qu’il ne souffre plus…Que de fadaises ! Son boiteux magnifique, son formidable trublion ! Qu’irait il faire au paradis ? Il a hurlé, blasphémé. Il a même maudit la Pucelle. Tous ont fui sa colère impie.
Il s’est retiré en ce pays désolé, ces terres bretonnes arides et pluvieuses. Mais que lui importent quelques rafales, quelques vagues. Il a traversé la France, en compagnie de son maitre. Un pays à feu, à sang. Souvent grâce à lui. De guerre civile en guerre de cent ans, il a eu sa part de butin, de maraudes…de tueries. Il sait se déchainer aussi fort que les éléments. Il sait aussi s’enfermer dans une bulle de silence, de retrait. Qualité bien méconnue à la cour, surtout depuis qu’Agnès Sorel y est en passe de devenir favorite. Le pouvoir dans les mains de cette femme ! Mode et complots, fanfreluches et trahison…Et cet autre filou, Jacques Cœur. Anobli, il y a deux ans, pour ses bons services : marchandage et trafics. Les temps changent, lui a-t-on dit. Lui, enfermé en son mutisme, a pensé : tout cela finira mal. Godefroy, le dur, le décharné, le guerrier n’avait plus sa place en ce lieu. Oui, il était temps de battre en retraite.
Il a pris son baluchon de soldat en campagne, ses armes, le blason de La Hire pour lui porter chance. Il a chevauché vers la terre de sa naissance, dont il ne garde aucun souvenir. En 1410, enfant de quatre ans, il fut trouvé sur les routes par Etienne de Vignoles , surnommé La Hire pour ses fréquentes colères. Il eut le bonheur de plaire à ce jeune soudard. Il ne le quitta plus et oublia tout de son passé. Mais il savait qu’il avait été trouvé près de la baie nommée An Avon, là, où paraît-il, la mer charrie les naufragés, entre la pointe du Raz et la pointe du Van. Pourquoi revient-il ? Il s’interroge en son for intérieur. Espère-t-il retrouver son vrai père ? Il se secoue, s’ébroue comme un chien enragé. Ils sont morts depuis longtemps, ses parents ! L’auraient-ils laissé errer sur la route sinon ? C’était la guerre. Et depuis, ça a toujours été la guerre…
Il a choisi comme résidence le haut de la falaise et son fortin abandonné. Dés la première nuit, le lieu apparait hanté. A peine endormi, il est réveillé par des cris, des coups violents. Il bondit, se rue dans la nuit, son épée brandie au poing. Mais il n’y a rien que l’ombre et le bruit des vagues. Il hausse les épaules. Un cauchemar, sans doute. Il ne craint rien.
La seconde nuit, il s’endort rapidement, après une journée de marche dans les environs. Il a croisé, en tout et pour tout deux paysans. Comment a-t-il pu naitre dans un lieu aussi désert ? Il en rit dans sa barbe. « Je suis peut-être un fils de lutins ou d’esprit des eaux ! » songe-t-il, amusé. Et il sourit encore, tout en plongeant dans un sommeil réparateur. De nouveau, il est réveillé par des vociférations, le tapage furieux d’une tempête, les bruits des armes, les hurlements des corps martyrisés. De nouveau, il bondit de son lit, prêt à tous les combats. Et seul, le ressac répond à son désarroi.
Ainsi se poursuit ce séjour, en ce lieu sauvage, hanté de malédictions. Mais Godefroy résiste, s’accroche à sa falaise. Il dort l’épée à la main, certain que ces songes se feront vérité.
Les jours passent. Godefroy, épuisé par ses nuits troublées, se questionne : le diable serait-il de la partie? A-t-il été maudit sur les chemins d’assassin qu’il a suivi de Lorraine en Picardie, d’Artois en Normandie ? Oui, maintenant que La Hire est mort, maintenant qu’il est affaibli par la peine, Satan ne vient il pas prendre son dû ? Depuis peu, les pleurs d’un enfant accompagnent, couvrent presque le fracas de ses cauchemars. Il a toujours évité de tuer des petits, mais il a participé à tant d’incendies, de pillages. Quel menu cadavre, quelle mère éplorée ont-ils invoqué ce sort ?
Dans la journée, il se promène, participe à quelque pêche avec les rares habitants du coin. Il aime ces bretons, ce duché indépendant et autonome. Il rit un peu avec ces bonhommes qui lui manifestent une déférence qui le gêne. Il n’est pas noble, pardieu ! Il n’est qu’un soldat loin de sa vie. Et son passé le rattrape toutes les nuits. Godefroy se referme de plus en plus, obsédé par ces cauchemars, se remémorant chaque guerre, chaque assassinat. Et son cœur, brisé, en deuil, se déchaine dans sa maigre poitrine. Qu’a-t-il fait ?
Abattu, presque vaincu, il reprend la route, vers Plogoff, à la recherche d’un prêtre. Il sait, que dans cette région, Dieu n’est pas si présent. Cela ne le gênait pas, à son arrivée. Il en était presque soulagé. Maintenant, il a peur de mourir sans avoir sauvé son âme. Il a des vertiges soudains, il tremble, il sue. Des éclairs traversent son cerveau, ses yeux, le forçant à s’agenouiller sur le chemin. Mais sa vieille combativité vient à son secours. Il se relève, chancelant, mais l’épée brandie vers le ciel. Il croit crier, mais ne fait que chuchoter :
« Viens donc, le diable ! J’aurais ta carcasse de damné ! »
C’est alors qu’une troupe à cheval, lourdement armée, apparait à l’horizon. Cette horde sauvage effraie les mouettes, qui s’élancent vers le ciel gris en une folle débandade. Et les cris des oiseaux se mêlent à ceux des guerriers qui chargent Godefroy.
Lui sent son cœur s’emballer, sa tête exploser, emplie de hurlements. Les vociférations incompréhensibles qui l'envahissent, violentes, destructrices, s'unissent pour clamer "Il va mourir, il va mourir ! " C'est vrai !Il le sent dans sa cervelle, dans son sang. Chaque parcelle de son corps est comme écrasé par une force immense, étouffante, meurtrière. Il trouve la force de ricaner : ces soldats n’auront même pas à l’embrocher, il aura crevé avant. Que ça aille vite, mon Dieu ! Que cette souffrance s’arrête. Echappant au monde réel, il tourne sur lui-même, les yeux fermés sur sa douleur. Et, à travers la tourmente de son esprit, il entend la voix tranquille d’une femme : « Reste calme. Va te cacher, vite. ». Il ouvre les yeux, elle est là, à ses côtés. Elle a dû arriver dans son dos. Tremblant, il tente d’accrocher son bras, il marmonne : « Fuis, femme ! C’est à moi qu’ils en veulent ! ». Mais la femme reprend sa route, droit vers la troupe furieuse, qui n’est plus qu’à quelques mètres. Alors, il tombe, évanoui.
Quand il reprend ses esprits, la route est déserte. Pas de soldats, pas de femme. Puis, il entend une voix rocailleuse : « Tu vas mieux, seigneur ? Tu nous a fait une sacrée frousse, à gigoter et tomber comme ça ! ». Il reconnait son voisin, le pêcheur, et son fils. Il balbutie : « Ou est la fille ? la fille… »
Le vieux répond : « Quelle fille ? On t’a vu du bateau. Ca fait une heure que tu t’agites tout seul sur la route, à brandir ton épée, et tourner comme un damné. On s’est rapproché aussi vite qu’on a pu, mais t’es tombé avant qu’on arrive. Repose toi, Yann va t’apporter de l’eau fraiche . »
Godefroy retombe sans forces sur l’herbe, se sentant enfin en sécurité près du marin qui le tient solidement dans ses bras. Il ferme les yeux.
Et son esprit dérive, loin, dans le temps, vers cette année 1428, à Orléans.
Il se souvient de Jeanne qui parlait toute seule. Il en riait quelquefois mais le plus souvent, il suivait, comme La Hire, cette jeune guerrière surdouée, qui se disait guidée par ses voix, la voix, celle de Dieu.
« Tu y crois toi ? » demandait-il à son maitre.
La Hire répondait tristement : « A toi, je le dis : je ne crois plus en Dieu. Ce qui parle à Jeanne, ce sont ces souvenirs, pas Saint Michel, pas Saint jean. Mais c’est une belle histoire pour les soldats, ils la suivront au bout du monde… ».
Godefroy se redresse brusquement. Il a un remerciement muet pour La Hire, qui une fois de plus lui montre le chemin.
A suivre...