Désolé j'ai mit le double du temps, mais j'étais inspiré

A cette époque, je lisais
Le nom de la rose, d'Umberto Eco. Je me souviens quelques lignes tombées sous mes yeux, de cet homme, où il expliquait que le seul âge d'un écrivain, était le temps qu'il avait passé à écrire. Ainsi, ayant commencé à 60 ans, il se considérait naturellement comme un jeune poète.
J'avais commencé le nom de la rose quand mes parents, mon père, à l'avant de la charette, menaient les cheveaux.
On allait vers notre nouveau chez nous.
J'avais commencé le livre il y a quelques mois, resté stagnant sur ma table de nuit, à peine entamé. J'avais eu le temps de mordre dedans lors de ce long trajet - plusieurs jours et les feus de camps, les plats préparés à l'avance et le yeux qui se ferment pour étreindre les étoiles en songes.
Des émissaires parcouraient la régions, écumaient les villages, les fermes, les écoles, distribuant des tracts pour le Phalanstère. Un homme que personne ne connaissait possédant aux dires des moyens que l'on n'avait jamais vu - plus depuis la chute. On soupconnait de l'exploitation, des sévices à ceux qui construsient, ou parlait bas, on se méfiait, qui s'érigait en riche dans un monde qui ne pouvait et ne voulait plus l'être. Et comment déployer tant de moyens, de pierres et de bois ? Par quel charisme et quelle dérive cela était encore possible, par quelle éducation donnée un quelconque homme de ce monde pouvait encore avoir ces pensées et ces actes ?
On pestait, dans les bars, on s'apostrophait à ce sujet ; les émissaires de la discorde, de la scission des foyers sillonnaient avec leurs petites valises les troquet du pays, sans s'émouvoir, sans attendre les râles et les doutes qu'ils laissaient.
Mes parents avaient choisi. La phalanstère était l'endroit parfait, où vivre en communauté, où s'entendre entre humains, loins des mesquineries de campagne, où enfin exploiter les compétences et les connaissances de notre famille à leurs juste valeur. Où enfin faire progresser l'humanité avec sincérité, modestie, union. Une union développée qi se contrôle dans un cadre loin de la bestialité naturelle. Un cadre grandeur humaine sans la dépasser comme jadis.
Le choix était fait.
Je lisais le nom de la rose et, aux abords du Phalanstrère, de ses murs de briques rouges découpant le vert et le bleu de l'horizon, de ses tours, ses phrases se voyant dans la nuit, de ses routes lisses et de ses hommes marchant au regard droit - je voyais tout cela entre les mots noirs sur blanc - là en approchant tout se mêlait. Je voyais dans les hautes tours du monastère de pierres du phalanstère ; je voyais dans les mines bourrues des passants des airs de moines conspirateurs. Dans les livres cachés sous des robes il y avait des méfiances basses soufflées par des paupières menteuses. Dans les regards de travers je lisais le destin, les envies secrètes de chacun et je tremblais de les recevoir, je me forçais de les oublier aussitôt pour ne pas devenir fou : il y avait ici des crimes qu'on cache et je sentais le poison du vice couler dans mes veine, au fur à et mesure que le Phalanstère grandissait dans la parallaxe de mon champ de vision.
Cet homme, cet air d'ivrogne, la méchanceté égoisite qui s'en émane ! Cette femme, faussement courbée, faussement sourde, elle épie les mots des autres ! Cet enfant, oh mon pauvre, ces genoux, ces bras bleus, on te bat !
On approchait des premiers murs et les sourires confiants de mes parents.
On passait les grilles - je lisais Le nom de la rose - et je me jurait d'enquêter au péril de ma vie, quand j'entendis crier son innoncence une femme, dans son dernier souffle, puis balançait pendue quelques secondes après.