Courrier du narrateur à l'auteur
Un roman. Vous m’avez commandé un roman. Je suppose que vous souhaitez un roman autobiographique. Un roman d’analyse qui se déroulerait dans le cabinet du psychiatre : le roman à tiroirs dont le contenu aurait été renversé. Un roman d’apprentissage de la vanité du monde, le roman historique des jeux du pouvoir. Un roman utopique révoquant notre civilisation. Un roman policier qui se terminerait tragiquement comme la vie ; il divertirait sans perdre de vue l’idéal, s’inscrirait dans un mouvement littéraire qui n’en serait pas un. Ce serait un nouveau roman, romantique et naturaliste. Fantastique et didactique à la fois. Un roman de science-fiction. Je ferai de mon mieux.
Échange de courrier entre l’auteur et l’éditeur
[…] La confusion du politique, de l’économique et du culturel convoque une justice immanente. Par ignorance ou négligence, nos responsables politiques vérifient le principe de Peter… plus haut que leur Q.I. Ce récit est encore en chantier. Mes notes sont de qualité inégale, quelquefois incompréhensibles ou indéfendables. Je les purgerai moi-même avant de les proposer à votre attention. […]
l’éditeur
[…] J’ai déchiffré votre roman. Vous deviez vous faire oublier derrière le narrateur, vous vous êtes oublié. Que vos dessins sont ridicules. Comme vos bricolages sont prétentieux. Mais que votre plume est orgueilleuse. Vous snobez le comique de répétition, vous balayez d’un revers de la main ces rouages que le public apprécie. Pourquoi ne pas vous plier… Pliez-vous à ces mécanismes, que votre originalité suinte de dispositifs éprouvés, que votre génie perle des artifices les plus râpés. Le style est comme l’ordre ou la propreté. Il est bon lorsqu’il passe inaperçu. Il serait excellent qu’il dissimule ici l’absence de fond. […]
l’auteur
Merci d’avoir pris le temps de me répondre. Merci pour vos conseils et vos encouragements. J’ai tenu compte de vos indications. Vous avez raison. Le style doit être un serviteur discret. Je me ferai oublier derrière le texte pour frapper à l’instant où le lecteur s’y attend le moins. Penser ninja. J’espère que cette seconde version vous conviendra. Vous m’excuserez d’avoir tardé à l’envoyer.
l’éditeur
J’avais désespéré de vous voir m’écrire, j’en viens à espérer que vous ne m’écriviez plus. Je crois faire œuvre utile en dissuadant les gens qui n’ont pas grand-chose à dire de les publier. Mais l’envie d’écrire est irrépressible. Et le désir d’être édité rencontre cette définition si commune de l’amour : offrir ce qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas.
Nous vous avions accordé la confiance dans le cadre d’un roman. Vous trahissez le lecteur en jouant à l’artiste et au politologue. Un roman n’est pas une tribune ni une exposition. Votre avis ne nous intéresse pas. Si vous préfériez expliquer, il fallait convenir d’un essai et vous y peindre tout entier et tout nu.
J’attendais la blague de Toto par un conteur de génie. Et qu’ai-je trouvé ? Un histrion pathétique racontant laborieusement une plaisanterie sans chute. Je m’étais promis de vous lire jusqu’à la fin, mais elle manquait. Votre livre est abyssal.
Vous pourriez terminer votre course – sans vouloir vous froisser – dans ma corbeille à papier. Ce livre n’a pas été écrit pour être lu, ne cherchez plus à l’éditer. Qu’il reste un hommage anonyme à la littérature.