L’éditeur venu d’ailleurs
Salon de Lalune, 24 décembre 6015(1)
— Bonjour !
Pfff, quel accent.
— Bonjour Monsieur, oui ?
— Nous sommes une nouvelle maison d’édition, je vous en parle ?
Mais il vient d’où, ce gusse ?
— Pourquoi pas… Ça pourrait m’intéresser
— C’est le bon mot, Monsieur, nous pensons aux intérêts des autres
— C’est bien ça, vous faites quoi, en détail ?
— Je m’occupe des écrivains et mon copain, il fait le reste
— Et c’est quoi, s’occuper des écrivains ?
L’accent, sentant la bonne affaire.
— C’est faire leurs livres !
— Mais encore ?
— Nous faisons une maquette
— Comment ?
— Avec l’informatique, vous savez, c’est très moderne
— Et ?
— Le client nous signe, et on imprime les livres
— Mais c’est beaucoup de travail
— Vous ne pouvez pas imaginer combien !
Il y croit !
— C’est tout ? Et pour la diffusion ?
— Nous les diffusons chez vous, dans la boite aux lettres, tous en même temps
— Et ça coûte cher ?
— Nous vous offrons le port, vous vous rendez-compte ? Mais il faut compter une petite participation
Nous y voilà.
— Attendez, vous faites combien de livres ?
— Nos tarifs sont plus que corrects
Plus que correct, c’est incorrect ?
— Oui d’accord, mais combien ?
— Nous en imprimons 50, pour un très bon prix. C’est parfait pour un premier roman
— C’est-à-dire ?
— 800 euros les 50, port compris, aves les 64 pages au format poche
— Ah, au format poche ?
L’accent, qui imagine une signature.
— Oui, celui qui se vend le plus
— Et vous faites des couvertures personnalisées ?
On ne sait jamais, autant poser la question, c’est peut-être une hexachromie gaufrée avec caractères en or imprégnés à chaud et reliure cuir…
— Nous faisons mieux, Monsieur ! Nous les fournissons à part, pré-pliées, vous les imprimez et vous les collez sur les feuillets. Bien sûr, on vous envoie le fichier. Le gros avantage, vous pouvez les personnaliser, personne ne le propose. Vous imaginez la tête de vos amis avec un mot pour eux sur la couverture ?
— Ah oui, c’est nouveau
L’accent qui en rajoute une couche.
— Et comme ça, vous économisez les frais. Plus besoin de faire des séances de signatures
Il commence à me les briser menu, l’accent, mais jouons le jeu.
— Tiens c’est vrai, je n’avais jamais pensé à ça. Pas mal…
— On fait du bon boulot, vous verrez
— Et pour le référencement ?
— Jusqu’à 100, ce n’est pas la peine. A partir de 101 exemplaires, on demande un isbn. Vous n’avez plus qu’à envoyer un exemplaire à la Bibliothèque Nationale
— Génial ! Et c’est gratuit ?
— Le prix du timbre, c'est tout. L’isbn, seulement si vous signez pendant le salon.
Bien rôdé, l’accent ! Une sensation étrange s’empare de ma colonne vertébrale et remonte vers mon cerveau.
— Vous faites un prix ? Vous savez, je n’ai pas beaucoup de moyens
— Exceptionnellement pour vous puisque vous vous êtes arrêtés chez nous
Une petite lampe s’allume dans ma tête. Mes yeux doivent briller, à moins que la lumière ne sorte par les oreilles.
— Pourquoi pas, mais permettez-moi une question.
— Oui Monsieur ?
— Je n’ai pas reconnu votre accent. Vous venez d’où, si je puis me permettre ?
— Du Pays des rêves…
(1) Ou 5315, dans ces eaux-là.
Toute ressemblance avec des situations ou des personnes existantes ou ayant existé est purement fortuite et due au hasard.