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Le Monde de L'Écriture » Salon littéraire » Salle de lecture » Romans, nouvelles » A la recherche du temps perdu / version audio (Marcel Proust)

Auteur Sujet: A la recherche du temps perdu / version audio (Marcel Proust)  (Lu 3129 fois)

Hors ligne Champdefaye

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Critique aisée n°56
400.000 secondes 
Janvier 2015
Cent onze heures, près de quatre cent mille secondes, c'est le temps qu'il faut pour lire la Recherche du Temps Perdu du début jusqu'à la fin, de l'incipit "Longtemps, je me suis couché de bonne heure", que tout le monde connait, jusqu'à l'excipit que tout le monde ignore.
Cent onze disques d'une heure, cent onze heures, quatre cent mille secondes d'enregistrement, voilà ce que, il y a vingt-sept mois, quelques amis et parents, réunis en tontine, m'ont offert pour un anniversaire qu'il est inutile de nommer plus précisément.
Vingt-sept mois, huit cent vingt-trois jours, voilà ce qu'il m'a fallu pour écouter cent onze disques, quatre cent mille secondes de la Recherche du Temps Perdu.
En réalité, ces quatre cent mille secondes sont plus probablement cinq cent mille, car il m'est arrivé souvent d'écouter certains passages plusieurs fois, comme on relit une page ou un paragraphe d'un roman.
C'est ce matin, dimanche 25 janvier 2015, dans les bois de Fausses-Reposes que j'ai écouté les dernières mille huit-cents secondes de la Recherche. J'avais enfoncé les écouteurs dans mes oreilles et les mains dans mes poches, et je marchais derrière la croupe ondulante de mon chien, quand j'ai entendu André Dussolier prononcer :
"Si du moins il m’était laissé assez de temps pour accomplir mon œuvre, je ne manquerais pas de la marquer au sceau de ce Temps dont l’idée s’imposait à moi avec tant de force aujourd’hui, et j’y décrirais les hommes, cela dût-il les faire ressembler à des êtres monstrueux, comme occupant dans le Temps une place autrement considérable que celle si restreinte qui leur est réservée dans l’espace, une place, au contraire, prolongée sans mesure, puisqu’ils touchent simultanément, comme des géants, plongés dans les années, à des époques vécues par eux, si distantes – entre lesquelles tant de jours sont venus se placer – dans le Temps."
Puis il a laissé passer un petit temps et il a dit doucement :
" Fin "
Ça m'a fait tout drôle. Deux ans derrière Sari sur les chemins de Champ de Faye ou dans les allées du Parc de Saint-Cloud, deux ans le soir, dans mon lit, lumière éteinte, deux ans dans mon bureau entre les écritures de deux petites histoires, deux ans à écouter Dussolier, Podalydes, Wilson, Renucci, Gallienne, Lonsdale, deux ans à suivre Swann, Charlus, Albertine, deux années d'analyses de caractères, de peintures de paysages, de traits d'esprit, de méchancetés, de troubles, de regrets, de jalousie, deux années venaient de se terminer brutalement, comme ça, dans les bois.
Bien sûr, je n'avais pas passé deux ans à ne faire que ça, à ne lire que ça. Mais -je l'avais annoncé dans un papier dont le titre clamait : "Ne lisez jamais Proust"- après ça, il est difficile de passer à autre chose. Bien sûr, il y a Houellebecq, mais quand même.
Alors, j'ai réalisé que la Recherche, c'est (aussi) l'histoire d'un homme qui raconte ce qu'il a perçu des choses et des gens au cours de sa vie, tout en doutant continuellement qu'il puisse jamais être un écrivain, désolé par la paresse qui l'empêche d'écrire son œuvre. Et puis, à la fin du dernier volume, grâce à sa découverte et sa compréhension soudaine de ce qu'est la mémoire, il réalise qu'il est maintenant prêt à écrire son livre. Le seul doute qui demeure alors en lui est "En aurai-je le temps ?" Eh bien, le temps, il l'a eu, tout juste, mais il l'a eu. Et il termine son récit en annonçant qu'il va enfin commencer à écrire. Et la boucle est bouclée, et la belle histoire reprend à la première page du premier tome avec "Longtemps, je me suis couché de bonne heure."
Demain, je reprends la première heure des cent onze qui suivront. Alors, merci à la tontine pour ce cadeau, deux fois plus beau qu'on ne le pensait.
« Modifié: 08 septembre 2015 à 20:07:11 par Zacharielle »

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Un amour de Swann (Marcel Proust)
« Réponse #1 le: 19 juin 2016 à 17:50:01 »
"Un amour de Swann" est une partie bien à part de "Du coté de chez Swann", ne serait-ce que parce qu'elle est rédigée du point de vue du  narrateur omniscient et non, comme le reste de la Recherche, de celui du narrateur interne. Cet "Amour de Swann" contient aussi une scène décrite avec une délicatesse extrême. Voici d'abord son contexte, puis le texte original.

Charles Swann fréquente Odette de Crécy depuis des mois. Odette est une demi-mondaine, une cocotte qui a réussi puisqu'elle vit seule, entourée de domestiques, dans un hôtel particulier près des Champs Elysées. Le lecteur ignore tout de son emploi du temps lorsqu'elle n'est pas avec Swann, mais lorsqu’elle est avec lui, elle est remplie de douceur et d'admiration pour l’homme du monde, du moins au début de leur liaison. Elle se dit disponible à tous les instants, disposée à tout pour lui. Lui, atteint par une sorte de passion platonique pour Odette, ne fréquente plus que les Verdurin parce qu’Odette y est tous les soirs, au détriment de toutes ses anciennes et brillantes relations.

Mais Swann, trop délicat, trop incertain, trop cérébral ne se décide pas à demander ses faveurs à Odette.

Pourtant un soir, quand il arrive chez les Verdurin, Odette en est déjà repartie. Alors, Charles Swann est pris d'un besoin absolu de la voir, d'une sorte de frénésie qui l'amène à la rechercher pendant des heures dans tous les endroits de Paris qu'elle fréquente. Alors qu'il a abandonné tout espoir de la retrouver, elle apparaît.

La voiture dans laquelle il l'a raccompagne chez elle fait un écart  et dérange l'ordonnancement des fleurs qui ornent son corsage. Ce sont des catleyas. Dans une scène très douce, pleine de timidité et de délicatesse, Swann demande et obtient d'Odette l'autorisation de réarranger ses cattleyas. C'est au bout de cette soirée qu'il la possédera pour la première fois et c’est à partir d’elle que l’expression « faire catleyas » sera consacrée entre eux pour dire « faire l’amour ». Voici la scène :


« Elle, qui n'avait pas été habituée à voir les hommes faire tant de façons avec elle, dit en souriant:

—«Non, pas du tout, ça ne me gêne pas.»

Mais lui, intimidé par sa réponse, peut-être aussi pour avoir l'air d'avoir été sincère quand il avait pris ce prétexte, ou même, commençant déjà à croire qu'il l'avait été, s'écria:

—«Oh! Non, surtout, ne parlez pas, vous allez encore vous essouffler, vous pouvez bien me répondre par gestes, je vous comprendrai bien. Sincèrement je ne vous gêne pas? Voyez, il y a un peu... je pense que c'est du pollen qui s'est répandu sur vous, vous permettez que je l'essuie avec ma main? Je ne vais pas trop fort, je ne suis pas trop brutal? Je vous chatouille peut-être un peu? mais c'est que je ne voudrais pas toucher le velours de la robe pour ne pas le friper. Mais, voyez-vous, il était vraiment nécessaire de les fixer ils seraient tombés; et comme cela, en les enfonçant un peu moi-même... Sérieusement, je ne vous suis pas désagréable? Et en les respirant pour voir s'ils n'ont vraiment pas d'odeur non plus? Je n'en ai jamais senti, je peux? dites la vérité.»?

Souriant, elle haussa légèrement les épaules, comme pour dire «vous êtes fou, vous voyez bien que ça me plaît».

Il élevait son autre main le long de la joue d'Odette; elle le regarda fixement, de l'air languissant et grave qu'ont les femmes du maître florentin avec lesquelles il lui avait trouvé de la ressemblance ; amenés au bord des paupières, ses yeux brillants, larges et minces, comme les leurs, semblaient prêts à se détacher ainsi que deux larmes. Elle fléchissait le cou comme on leur voit faire à toutes, dans les scènes païennes comme dans les tableaux religieux. Et, en une attitude qui sans doute lui était habituelle, qu'elle savait convenable à ces moments-là et qu'elle faisait attention à ne pas oublier de prendre, elle semblait avoir besoin de toute sa force pour retenir son visage, comme si une force invisible l'eût attiré vers Swann. Et ce fut Swann, qui, avant qu'elle le laissât tomber, comme malgré elle, sur ses lèvres, le retint un instant, à quelque distance, entre ses deux mains. Il avait voulu laisser à sa pensée le temps d'accourir, de reconnaître le rêve qu'elle avait si longtemps caressé et d'assister à sa réalisation, comme une parente qu'on appelle pour prendre sa part du succès d'un enfant qu'elle a beaucoup aimé. Peut-être aussi Swann attachait-il sur ce visage d'Odette non encore possédée, ni même encore embrassée par lui, qu'il voyait pour la dernière fois, ce regard avec lequel, un jour de départ, on voudrait emporter un paysage qu'on va quitter pour toujours. »


Marcel Proust - Un amour de Swann

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Re : A la recherche du temps perdu / version audio (Marcel Proust)
« Réponse #2 le: 12 août 2017 à 18:43:34 »
Marcel Proust est, entre autres, connu pour la longueur de ses phrases. Cette caractéristique en a découragé plus d'un qui s'en était allé joyeux pour des courses lointaines et qui abandonna toute Recherche après quelques pages. Elle  a rebuté un plus grand nombre d'autres qui n'ont même jamais osé s'embarquer, effrayés par ces impressionnants chapelets de mots. J'en ai souvent parlé ici, mais aujourd'hui, je voudrais que vous fassiez cette expérience : voici une des plus longues phrases de la Recherche : "Canapé surgi du rêve…" (391 mots); installez-vous dans un coin où vous ne serez ni dérangé, ni observé ­— les toilettes me semblent un endroit tout à fait approprié car, la plupart du temps, elles répondent à ces deux conditions — lisez le texte à mi-voix ; dégustez et donnez m'en des nouvelles.

"Canapé surgi du rêve entre les fauteuils nouveaux et bien réels, petites chaises revêtues de soie rose, tapis broché de table à jeu élevé à la dignité de personne depuis que, comme une personne, il avait un passé, une mémoire, gardant dans l'ombre froide du quai Conti le hâle de l'ensoleillement par les fenêtres de la rue Montalivet (dont il connaissait l'heure aussi bien que Madame Verdurin elle-même) et par les baies des portes vitrées de Doville, où on l'avait emmené et où il regardait tout le jour, au-delà du jardin fleuri, la profonde vallée, en attendant l'heure ou Cottard et le flûtiste feraient ensemble leur partie ; bouquet de violettes et de pensées au pastel, présent d'un grand artiste ami, mort depuis, seul fragment survivant d'une vie disparue sans laisser de traces, résumant un grand talent et une longue amitié, rappelant son regard attentif et doux, sa belle main grasse et triste pendant qu'il peignait ;  incohérent et joli désordre des cadeaux de fidèles, qui ont suivi partout la maîtresse de la maison et ont fini par prendre l'empreinte et la fixité d'un trait de caractère, d'une ligne de la destinée ; profusion des bouquets de fleurs, des boites de chocolat, qui systématisait, ici comme là-bas, son épanouissement suivant un mode de floraison identique ; interpolation curieuse des objets singuliers et  superflus qui ont encore l'air de sortir de la boîte où ils ont été offert et qui reste toute la vie ce qu'ils ont été d'abord, des cadeaux du 1er janvier ; tous ces objets enfin qu'on ne saurait isoler des autres, mais qui pour Brichot, vieil habitué des fêtes des Verdurin, avaient cette platine, ce velouté des choses auxquelles, leur donnant une sorte de profondeur, vient s'ajouter leur double spirituel ;  tout cela éparpillait, faisait chanter devant lui comme autant de touches sonores qui éveillaient dans son cœur des ressemblances aimées, des réminiscences confuses et qui, à même le salon tout actuel, qu'elles marquetaient çà et là, découpaient, délimitaient, comme fait par un beau jour un cadre de soleil sectionnant l'atmosphère,  les meubles et les tapis, et la poursuivant d'un coussin à un porte-bouquets, d'un tabouret aux relents d'un parfum, d'un mode d'éclairage à une prédominance de couleur, sculptaient, évoquaient, spiritualisaient, faisaient vivre une forme qui était comme la figure idéale, immanente à leurs logis successifs, du salon des Verdurin."

Marcel Proust – La prisonnière – A la recherche du temps perdu

NDLR : toujours prêt à en découdre avec le petit Marcel, j'avais publié ici un texte en une seule phrase. Non seulement ce texte contenait 84 mots de plus, mais, au lieu de se contenter de décrire un salon, il racontait une histoire... Cette histoire vous pouvez la retrouver en cherchant son titre "Tout est revenu"       Proust, battu !
http://monde-ecriture.com/forum/index.php/topic,21605.msg353018.html#msg353018

« Modifié: 02 septembre 2017 à 16:55:26 par Champdefaye »

Hors ligne Luv

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Re : A la recherche du temps perdu / version audio (Marcel Proust)
« Réponse #3 le: 02 septembre 2017 à 14:45:05 »
Salut,
Avec plaisir de faire ta proposition !
A la 4 ème ligne, " est" n'est pas plutôt " et " ? merci ! Je ne relis pas plusieurs fois, l'écran me fatigue un peu  ;)

Luv :-*


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Re : A la recherche du temps perdu / version audio (Marcel Proust)
« Réponse #4 le: 02 septembre 2017 à 16:47:11 »
Et sur la même 4ème ligne, un drôle de Madame verdure pour Madame Verdurin... :D

Elle se serait  décroché la mâchoire pour moins que ça !  ;)
La nuit brûle au-dehors comme un  désert de gypse.

Maylis de Kérengal    (Réparer les vivants).

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Re : A la recherche du temps perdu / version audio (Marcel Proust)
« Réponse #5 le: 02 septembre 2017 à 16:53:39 »
Merci Luv et Gage !
Je viens de découvrir grâce à vous que le petit Marcel faisait, lui aussi, des fautes de frappe.
Encore un point commun...

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Re : A la recherche du temps perdu / version audio (Marcel Proust)
« Réponse #6 le: 02 septembre 2017 à 17:06:59 »
Je rebondis sur le plaisir que tu as eu, et a encore, à écouter la lecture à voix haute de ces merveilles. Il faut savoir que le lire à voix haute soi-même est un plaisir inégalable, et je le sais pour l'avoir fait en intégralité. Je suis incapable par contre de te dire le temps qu'il m'a fallu, ou le nombre de verres d'eau que j'ai dû ingurgiter pour ce faire.
Essayez tous ! Dès la première phrase emblématique, la magie est là : ça se lit comme on chante une longue ballade, même si certaines phrases sont du domaine de l'acrobatie, elles retombent toujours sur leurs pattes.
La nuit brûle au-dehors comme un  désert de gypse.

Maylis de Kérengal    (Réparer les vivants).

Hors ligne Luv

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Re : A la recherche du temps perdu / version audio (Marcel Proust)
« Réponse #7 le: 02 septembre 2017 à 17:22:22 »
Merci à tous les deux, c'est inspirant. Je vais m'y mettre ( avec une  bonne bouteille d'absinthe  8) )

Luv :-*

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A l'ombre des jeunes filles en fleurs (Marcel Proust)
« Réponse #8 le: 10 décembre 2019 à 06:40:41 »
Il y a cent ans aujourd'hui, c'était le 10 décembre 1919.


Le 10 décembre 1919, à 14 heures, dans un salon du premier étage du restaurant Drouant, au 18 de la rue Gaillon, l'Académie Goncourt attribue au troisième tour de scrutin son dix-septième prix au roman de Marcel Proust "A l'ombre des jeunes filles en fleurs" par six voix contre quatre qui vont aux "Croix de bois" de Roland Dorgelès.

A cette heure précoce, Proust n'est pas encore réveillé et d'ailleurs, il ne sait même pas que c'est ce matin que les Goncourt devaient se réunir. Comme il n'a plus le téléphone depuis longtemps, c'est Gaston Gallimard, Léon Daudet, Jacques Rivière et Jean-Gustave Tronche qui grimpent au cinquième étage sans ascenseur du 44 rue Hamelin pour lui annoncer la nouvelle. Céleste, sa bonne, refuse tout d'abord de les laisser entrer : "Monsieur dort.", puis elle accepte de le réveiller pour lui dire : "Monsieur, j'ai une grande nouvelle à vous annoncer, qui va surement vous faire plaisir... Vous avez le prix Goncourt ! "
La réponse de mon petit Marcel fut probablement la plus brève de sa vie : "Ah ?"
Après cela, il ordonne à Céleste de prier ses visiteurs de repasser plus tard, dans la soirée ou même mieux, le lendemain.

De cette attitude, il ne faudrait pas déduire que Proust méprisait ce prix. Tout démontre en effet qu'il l'avait longtemps désiré et recherché, et que comme tout autre auteur candidat, il avait mené campagne pour l'obtenir. Mais, comme l'a dit Céleste : "Monsieur est ravi, mais ne le montre pas (...) Il est toujours ainsi, égal et maitre en toutes circonstances, et ne sortant jamais de son harmonie."

L'attribution du prix à un "riche jeune homme de quarante et onze ans" et donc l'échec subséquent de Dorgelès, héros de guerre et jeune écrivain de trente-quatre ans, déclenche dans la presse une "émeute littéraire" selon la belle expression de Thierry Laget. Ainsi :

—Jean Pellerin : "Pour peu qu'on feuillette l'ouvrage couronné, cet énorme livre qui bat le record moderne de la longueur (...), cette minutieuse autobiographie agglomérant la matière de quatre à cinq romans moyens, on se sent pris de consternation. Pourquoi ? Parce que les Goncourt viennent de dire au gros public : "Lisez ! Voici la meilleure œuvre littéraire de l'année ! " Et le gros public, qui se découragera devant ce tissu serré de subtilités, va dauber une fois de plus sur la "littérature". Et il reprendra Fantômas ! Qui aura le courage de l'en blâmer ?"

—Paul Claudel, à propos du style de Proust " C'est du Gallimardtias !!"

Joachim Gasquet : "(...) rien de plus pénible, de plus essoufflé que ses plates et laborieuses inventions. Il voudrait nous faire croire à son élégance, à ses négligences. Il est le plus épais des improvisateurs. (...) Rien de sain ne lui résiste, rien de joyeux, rien de vivant. Je ne connais pas, dans notre littérature actuelle, d'esprit plus faisandé que le tarabiscoté et pourtant dilué styliste qui a écrit sur l'onanisme sentimental (je ne trouve pas d'autre mot) certaines terribles pages du Côté de chez Swann."

—René Leboucq : "Par six voix contre quatre, l'Académie Goncourt a prononcé hier sa condamnation à mort. Le verdict était décisif, et de toutes parts des voix amies s'étaient fait entendre, qui tentèrent de conjurer le danger menaçant. Le résultat est né de la décision intransigeante d'une majorité surannée."

Avec l'arrogance que seule permet l'observation du passé, nous pouvons aujourd'hui ricaner à ces jugements définitifs.

Note :
Beaucoup de ce qui est raconté ici est tiré de l'ouvrage "Proust, prix Goncourt – Une émeute littéraire"  de Thierry Laget - NRF – 2019 – 210 pages - 19,50€.
On y trouvera une grande abondance de faits, de citations et de chiffres sur ce prix Goncourt de 1919. En particulier ceci :
—Tirages d'À l'ombre des jeunes filles en fleurs en 1919 et 1920 : 23100

Tirages cumulés au 31/12/1980

Du côté de chez Swann :  1.263.400
À l'ombre des jeunes filles en fleurs : 837.000
Le Côté de Guermantes : 526.500
Sodome et Gomorrhe : 526800
La Prisonnière : 528.100
Albertine disparue : 494.800
Le Temps retrouvé : 551.200[/i]

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Re : A l'ombre des jeunes filles en fleurs (Marcel Proust)
« Réponse #9 le: 10 décembre 2019 à 08:49:16 »
Je kiffe, c'est un de mes livres préférés, j'en suis à la page 300, ça fait bientôt 10 ans. C'en est la preuve
Il est SI drôle, il est SI intelligent, il dit TOUT en UNE (ok longue) phrase.
Si seulement il avait été youtubeur :coeur:
Et tous les gens qui écrivent après lui sont vraiment admirables parce qu'ils sont dans un constant aveu d'infériorité
C'est Balbec forever.
Et puis il a dans le regard cette malice embuée de mélancolie, qui lui donne du flegme même entouré de corbeilles de chatons et de couchers de soleil.
Non vraiment c'est fou.
"Me lyrics provide electricity" (Sean Paul ft. Fennekin)

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Re : A la recherche du temps perdu / version audio (Marcel Proust)
« Réponse #10 le: 21 décembre 2019 à 17:49:24 »
Si je peux ajouter ma modeste pierre au compliment universel de Lo, la voici :

que personne n'imagine qu'il n'y a qu'un Marcel Proust.

À travers les pages de la Recherche, ils sont nombreux et tous tellement intelligents et fins. J'adore celui du côté de Guermantes, qui étreint les aubépines, et observe le jeu des perspectives des clochers pendant un voyage.
Mais celui qui se moque des monocles ou celui qui peine à nous faire ressentir le plaisir provoqué par la musique, celui qui dans son hôtel regarde passer d'effrontées jeunes filles ( ? ), qui nous décrit la chute de l'aristocratie détrônée par la bourgeoisie, et la torture de la jalousie, ou sa déception lorsqu'il va enfin voir La Berma sur scène, lui qui en avait tant envie. Etc etc etc.... ad libitum.

Tout les sentiments, les ressentis, les ressentiments, tout y est.

Et il le dit dans les phrases les plus belles que l'on puisse écrire, avec pourtant les mêmes outils que nous.

Lo a raison, dur dur de passer après.
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Maylis de Kérengal    (Réparer les vivants).

 


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