Sous la lune
Il est une île perdue dans l’océan des bords du monde,
où les eaux se jettent dans les chutes du néant…
Le grand oracle se tenait à la pointe de l’île d’Endlyn sur la Wolftus, énorme récif émergeant de la mer, véritable croc acéré qui semblait mordre les flots. Sa longue toge ondulante, d’un blanc immaculé, brillait d’un éclat d’argent à la lumière du nouveau jour. Le ciel sans nuage formait une ligne d’horizon parfaite avec l’océan. Un tableau azur aux nuances à peine visible. Pourtant, devant ce spectacle inouï, ses yeux restaient plongés dans le vague. En vérité, son regard perçait le vide et se portait au-delà des limites du monde, discernant l’avenir dans le néant. Son visage impassible contrastait avec les éléments déchaînés. L’oreille attentive, il écoutait leur funeste présage. Les vagues s’éclataient sur les immenses falaises grises de l’île, le sol tremblait et sa robe verdoyante dansait au vent. Telle était la complainte infernale de la destinée.
Seule la rumeur lointaine d’un cavalier vint troubler ce chant. Les pas martelant de sa monture résonnèrent sur la lande silencieuse. Le coursier lancé à un rythme haletant arriva rapidement au bord des eaux, où se tenait le grand oracle. Il mit pieds à terre et le cœur empli d’appréhensions, il alla à son encontre. L’oracle se retourna et leurs regards se croisèrent alors. Deux visages opposés par les âges qui pourtant traduisaient le même adage. Aucunes paroles n’en découlèrent. Mais le jeune cavalier sut ce que le vieil homme avait vu. Il avait tant redouté cet instant, et cela toujours plus à mesure que les jours passaient et que l’échéance était repoussée. Maintenant que les signes avaient dévoilé leur mauvais augure, il se sentait libéré de son fardeau. Sa lourde tâche prenait enfin tout son sens et commençait véritablement ici. Il remonta en selle et repartit à vive allure. Au loin les tours de Wytmun, la citadelle blanche, se détachaient du décor pour percer les nuages. Il devait l’atteindre au plus vite pour transmettre la vision du grand oracle, avant que la nuit tombe et que n’arrive la menace…
…le soleil protecteur veille sur elle jusqu’à ce qu’il quitte les cieux,
et que sa lumière bienfaitrice s’éteignent…
Les cloches du temple lunaire retentissaient depuis les hauteurs de la colline Nord, inondant la grande cité de leur grave mélodie, sombre signal. Seuls les formes étranges d’ombres grandissantes venaient emplir les rues désertes, recouvrant les pavés et les murs couleur d’ivoire. Pourtant, dans leur demeure les visages aux yeux scintillants se pressaient aux carreaux des fenêtres. Au dehors, le grondement sonore tant attendu vint enfin perturber le calme impatient de cette tension ambiante. L’habituel cérémonial débuta. Les immenses portes de la citadelle s’ouvrirent, laissant sortir dans un déversement continuel les cavaliers de Wytmun. Une vague envahissante dévalant la spirale de l’Allée des Braves; infiltrant les ruelles aux travers de tous les quartiers, en contre-bas du palais. Les écuries royales se vidèrent tandis que la parade chevaleresque défila jusqu’aux sorties de la ville fortifiée. Les passerelles ployèrent sous leur passage, dans le fracas des sabots amplifié par les douves. Un dernier regard vers les cieux où les étendards flottaient au sommet des tours; la lande faisant face s’étendait à l’infini, laissant croire que le déclin du soleil ne toucherait à sa fin.
Ainsi commença la chevauchée des vaillants protecteurs de Wytmun. Milles paladins, preux combattants, héros de légendes, défenseurs du peuple. En selle sur leurs fières montures, aux pieds de la forteresse céleste de la déesse lune, ils se lancèrent en direction de l’océan, la peur au ventre et l’espoir dans l’âme, où le vent marin sonnait le glas d’une bataille à l’issue incertaine. Leurs majestueux étalons, blancs et gris, faisaient valser la poussière. Leurs armures brillaient d’un éclat mystique, que l’astre couchant enluminait d’un étrange vermeil pourpré. Leurs nobles cœurs battaient vifs; courage et bravoure coulaient dans leurs sangs. Leurs regards déterminés fixaient le lointain, où les deux étendues bleutées s’assombrissaient déjà. Le crépuscule approchant semblait teinté d’amertume, comme si le soleil ne voulait partir, redoutant le danger dans lequel il abandonnait les hommes. Car avec la nuit viendrait l’ennemi. Mais arrivant au bord des eaux les hommes se tenaient prêt à exposer leur vie à l’obscurité. Ils étaient les chevaliers sous la lune, gardiens de l’île d’Endlyn affrontant le péril des ténèbres…
…alors la frontière avec l’au-delà s’efface,
ouvrant le passage au royaume des ombres…
Maintenant que la nuit avait recouvert l’île de son voile assombrissant, les cavaliers de Wytmun attendaient en silence, tels des silhouettes devenues imperceptibles que seul le hennissement des chevaux nerveux rendait dissociable du décor. Les étoiles et la lune restaient cachés derrière de sombres nébuleuses, de sorte que le moindre point lumineux était étouffé. C’est dans cette ambiance dès plus ténébreuses, que les braves hommes scrutaient les flots, ce long drap de velours noir qui ondulait, ensorcelant et hypnotique. Alors peut-être était-ce sous l’effet de cet envoûtement qu’ils virent apparaître ce point vert sur l’horizon. Un point qui se démultiplia et qui se rapprochant prenait forme. Bientôt ce furent des dizaines d’embarcation qui se révélèrent à l’approche des côtes de l’île d’Endlyn. D’un vert blafard fantomatique, de brumeuses nefs aux voiles déchiquetées et à la coque écharpée, arrivaient comme la menace prédite par le grand oracle. Un silence de mort régnait. Les chevaliers, partagés entre hardiesse et terreur, maintenaient leurs montures prêtes à l’assaut imminent, formant une ligne tout le long de la baie. Cette énorme crique était le seul endroit accessible de la côte, car de raides falaises s’étendaient de part et d’autre, à perte de vue. Ils débarqueraient en cet endroit…
L’attaque fut semblable à un ras de marée. Une déferlante de spectres informes s’élança des vaisseaux de la mort, se répandant dans la baie telle une brume épaisse. Des notes macabres retentirent comme un sifflement acide du vent. Dans le calme froid, les gardiens d’Endlyn sortir leurs lames. Mais dans cette obscurité totale, leurs armes n’étaient d’aucune valeur. Le premier cavalier à tomber ne vit même pas que son épée ne faisait que traverser ces illusions cadavériques, sans même les toucher. Pourtant, à peine une de ces ombres verdâtre l’eut atteint, que déjà son âme de guerrier sombrait dans le néant. La bataille était perdue d’avance face à cet opposant invincible dans le noir de la nuit.
Alors que l’espoir se noyait dans le vide, les nuages foncés, couleur d’ébène, se dissipèrent dans un instant d’incertitude. Puis dans un premier temps les étoiles réapparurent, nappant les cieux de milliers de tâches scintillantes; soulageant le cœur lourd des courageux paladins. Le néant sembla s’éclaircir tandis que les lames des guerriers miroitaient à la lueur des astres. Ensuite ce fut au tour de la lune de se découvrir. Le disque d’argent de la reine nocturne rayonna d’un doux éclat mystérieux, faisant apparaître les milles chevaliers de Wytmun. Leurs armures forgées dans le précieux or lunaire, métal aux pouvoirs étranges, s’illuminèrent aussi clair et pure que le jour. Ainsi les chevaliers sous la lune, bénit par sa sainte protection, se ruèrent sur ces reflets de la mort. L’ennemi fut immédiatement anéanti par cette puissance magique. Et il disparut aussi mystérieusement qu’il était apparut. L’aube se levait à nouveau tandis que dans le cœur de ces hommes renaissait la confiance et l’espérance. Une fois de plus, ils avaient protégé l’île Endlyn au péril de leurs vies. La citadelle de Wytmun retrouvait quelques temps de paix, jusqu’à ce que la malédiction ne s’abattent à nouveau…