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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Vetus Utopia

Auteur Sujet: Vetus Utopia  (Lu 1659 fois)

Hors ligne Mr. Tournesol

  • Calligraphe
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Vetus Utopia
« le: 22 Mars 2015 à 19:26:35 »
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Un battement. Deux battements. Trois, quatre. L’horizon se courbe et le vent s’amplifie. La température chute. Les bourrasques glaciales peinent à ralentir son ascension, il s’élève avec lenteur et majesté.

Qu’est-ce que ces minuscules petits points ? Des constructions humaines, ou peut-être une montagne… Peu importe, l’empereur se sent euphorique. Il est né pour ça, il est fait pour ça. Voler ! Il le sent dans la moindre parcelle de son corps, jusqu’au bout de ses plumes. Chaque seconde le porte plus près des dieux et c’est là qu’est sa place. La sélection de ses ancêtres a conduit toute l’espèce jusqu’à lui. Il est l’être le plus parfait, le plus à même de côtoyer les cieux. Il est l’aboutissement de sa race. Il perce la texture bruineuse des nuages et tout à coup, la lumière éclate. Un ciel bleu, immaculé. Une monochromie seulement troublée par le soleil, et un airbus a380.

Boum.

L’aigle a beau être un symbole millénaire de fierté et de puissance, il ne fait pas le poids face à un avion de trois cents tonnes.

Sacrée civilisation...

Maintenant, changeons de cadre narratif, voulez-vous ?
En tant que narrateur, la tâche me revient de vous adresser cette question :

Empruntons-nous le bon chemin ?

Je ne serais pas sincère en me contentant d’écrire un pamphlet sur l’évolution technologique ; l’inexorable progression des sciences et le confort qu’elle apporte. D’abord parce que comme vous je suis accro à ces outils, que ma vie s’est construite autour d’eux, et qu’eusse-t-il fallu m’en priver, j’en rêverais jusqu’à ma mort. Ensuite car s’il y a du vrai dans ce genre de discours ; s’il y a de l’humanisme dans le néo-ludisme* ; rejeter tout ce que l’on a construit n’est pas une solution saine. Il y a en ce monde autant d’acquis à préserver que de mauvaises choses.

Rien n’est aisé quand il s’agit de l’imperfection humaine. Un millier de vices se cache au plus profond de nos racines. Nous sommes curieux, oui, mais trop curieux. Avides, imprudents et irréfléchis. Nombrilistes. Désorganisés. Désunis. Et si chacun de ces défauts n’était pas venu accompagné de qualités, il est dur de croire que nous serions encore de ce monde.

De poussière d’étoile à Homme, l’échelle de Darwin n’était pas faite pour nos crânes immenses et l’ombre dont ils couvrent le reste du vivant. Nos guerres, nos querelles individualistes et nos déchets heurtent bien plus d’êtres que nous ne pourrons jamais le justifier. Nous constituons le plus gros intellect de ce système solaire et pourtant… Pourtant, c’est à croire que l’on ne comprendra jamais les conséquences de nos actes. Nos mains sont aveugles et nos doigts crochus, pointus. Nous blessons notre monde.

Il y a tellement mieux à faire.

Il est encore temps de changer.
____________________________________________________________

Il est midi. Le soleil est à son zénith, lourd et intense. Il irradie les champs d’une lumière dorée. Seule une brise infime, insuffisante par cette chaleur, ose troubler son règne. Je me promène avec ma fille, Zoé. Une occasion pour moi de décompresser, pour elle de voir autre chose que l’asphalte, le béton et les platanes de la ville. Le tableau est cocasse : du haut de mon mètre quatre-vingt-dix et en tenue de bureau, je lutte contre la chaleur de l’été. Je suis en nage, et chaque pas me semble fait au travers d’une mélasse brûlante. Zoé elle, se balade avec allégresse entre les blés. Je vois au loin sa tête blonde qui s’agite entre deux éclats de rire suraigus. Et ma montre qui affiche trente degrés... Dieu nous garde des enfants.

“Zoé, ne t’éloigne pas trop ! Je ne veux pas te perdre de vue !”

Pas de réponse. Zoé et moi partageons beaucoup : L’amour des grands espaces et le besoin d’une certaine intimité, des yeux verts et une chevelure blonde assez tape à l’oeil dans la région ; mais s’il est une chose qu’elle ne tient pas de moi, c’est la concentration. Zoé comme sa mère, écoute ce qu’elle veut bien entendre. J’accélère le pas pour la rejoindre, tandis qu’un bruit de fond plus grave couvre ses rires.
Qu’est-ce que c’est ? La récolte est encore loin… Je vais plus vite, écartant les épis avec hâte. A nouveau, je crie son prénom en vain. La panique monte. Les champs devraient être déserts à cette époque de l’année ! J’agite ma tête de tous les côtés, dans l’espoir d’attraper une mèche blonde avec mes yeux. Je me mets à courir.

“ZOÉ !”

Après des secondes qui me paraissent une éternité, j’arrive sur une surface plane, aux tiges dépouillées de leurs grains et couchées par terre. Le bourdonnement sourd est devenu rugissement. Devant moi, ma fille fait la course avec un monstre de métal ; son aîné de plus de trois mètres. Roulement de tambour dans ma poitrine et l’instinct me saute à la gorge. J’attrape Zoé par la taille, ignore ses protestations et cours à en perdre haleine. Je cours jusqu’à arriver devant le grillage ouvert quelques heures plus tôt.
Sans dire mot, je lui fais signe de passer. Une fois en dehors de la propriété, sur chemin de terre longeant la culture, j’expire longuement. Mes muscles se relâchent. La menace agricole n’est plus.  Je m’allonge à même le sol. Zoé est en sanglots.

“Qu’est-ce que j’ai fait ? Pourquoi tu es en colère ? Pardon papa ! Pardon !”

Je me mets à rire, tandis que l’adrénaline court encore dans mes veines.
Au retour, le monstre inépuisable qui me sert de fille est bien plus silencieux qu’à son habitude, changement qui n’est pas pour me déplaire. Le calme s’impose et je laisse mon esprit vagabonder. Ces derniers jour, je me surprends à rêver d’une autre vie, plus paisible et évidente, loin des conflits routiniers qui pavent mon quotidien.

Mon père n’avait peut-être pas tort lorsqu’il me mettait en garde contre l’avenir de ma profession. Médiateur public... Qui a besoin de ça de nos jours ? Mes rêves sont d’une autre époque. Au vingt-et-unième siècle, les médiateurs étaient des militants enflammés, mais aujourd’hui, alors que la quasi-totalité de la population mondiale mange à sa faim et sur une terre qui n’a pas connu de conflit armé depuis près d’un siècle… mon métier est une niche peinarde. Le jeune chien fou que j’étais a bien fini par l’admettre. Les négociations intenses et les ultimatums n’ont plus lieu. Ce monde est un melting pot pacifié qui vit ses dernières heures. Le temps a gommé nos différences culturelles et sociales, et le métissage est omniprésent. C’est l'Eden moderne.
Les problèmes matériels ? Disparus. La quasi-totalité des terres arables est exploitée. Au-delà de la ville, la culture des champs dépasse l’horizon. Le ronronnement grave et permanent des machines a remplacé le labeur des paysans. Les robots agriculteurs migrent de culture en culture, inlassablement, pour nourrir l’humanité. Ils tirent de la terre ce dont nous avons besoin, puis la gavent de nutriments comme une oie. Notre mère nourricière est devenue compétitive. Cela peut sembler triste, mais quel choix avions-nous ? La famine, ou l’exploitation terrienne ? Nous avons sûrement perdu des merveilles sauvages et conduit à l’extinction de nombreuses espèces, mais n’est-ce pas le propre de la nature que d’évoluer avec ses acteurs ? Ne sommes-nous pas une partie d’elle-même ?

Soupir

Malgré tout, nos mesures restaient insuffisantes. Il fallait apprendre l'humilité. Comprendre que nous allions devoir changer, de même que la nature s’est pliée à nos usages. L’équilibre devait être fait. Nous devions nous aussi, Hommes, souffrir pour un plus grand bien. Je regarde ma fille avec tendresse.

Le certificat de parentalité.

J’avais à peine dix ans et la nouvelle faisait les gros titres. Une vague d’attentats et de condamnations internationales se jetait sur nous. Les extrémistes religieux criant à l’hérésie, les conservateurs appelant au veto des ultra-progressistes ; les politistes n’y voyaient qu’un moyen de rassembler l’électorat et de poser ses fesses à la place de l’actuel gouverneur. Personne ne comprenait l’urgence dans laquelle nous nous trouvions. Il ne suffisait plus de nous bercer d’illusions et de mensonges, l’heure était à la poigne. Les boulevards de toute la France croulaient sous une masse humaine. La foule grondait jusqu’aux portes de l’Elysée, car on osait lui dire d’arrêter. On osait lui dire de réfléchir, de freiner sa marche aveugle. L'homme allait devoir se remettre en cause, et ça ne lui plaisait pas.

Nous étions trop nombreux et sans alternative viable. On n’avait même pas encore posé le pied sur Mars. La conquête spatiale était un rêve de geek, inaccessible, excentrique, incompatible avec la dure réalité du monde économique, de la bourse et des politiciens…
Un peu de sérieux, disait-on.

Une fois passées les premières véhémences, et en dépi d’irascibles opposants, le peuple s’est calmé. La France a fini par admettre l’état d’urgence. Une fois la première allumette craquée, le feu s’est propagé. Le mouvement anti-natalité s’est d’abord répandu en Europe puis dans le monde entier. Peu à peu, l’enfant s’est fait rare.

“Papa ? Papa !”

J’ouvre les yeux. Ma fille me regarde avec perplexité. Devant nous, le tramway vient d’ouvrir ses portes et quelques passagers finissent de descendre.

“Tu t’étais encore perdu ?
-Oui. Excuse-moi Zoé, je devrais être plus attentif quand tu es là.”

Je prends sa main et nous montons à bord. Derrière nous, les portes du wagon se referment en un sifflement mécanique. Je regarde à gauche, un vieil homme somnole, journal en main. A droite tous les sièges sont libres. Un gémissement plaintif m’appelle. Je me retourne : Zoé a déjà choisi sa place. Deux banquettes autour d’une table et une vitre immaculée qui laisse voir le soleil couchant. Je m’assieds, un sourire aux lèvres, incapable de deviner d’où lui vient toute cette énergie, étant moi-même épuisé. D’une main je me gratte le menton ; cette barbe qui me démange plus que jamais ; et je me fais la promesse d’en finir avec elle une fois rentré à la maison.

Face à moi, Zoé est nez et mains collés contre le verre. Ses longs cheveux et son visage baignent dans la lumière du crépuscule. Elle finit par se retourner et me demande :

“Il est gros comment le soleil ?
- Beaucoup plus gros que la terre. Je ne connais pas exac…
- Et il y en a beaucoup des comme lui ?
- Des étoiles. Oui. Ecout…
- Et des encore plus grandes ?
- Oui, ça existe. Il y en a beaucoup. Écoute Z…”

Je n’ai pas le temps de finir ma phrase qu’elle s’est déjà retournée, face contre vitre, sans me prêter plus d’attention qu’à un professeur d’école. Vexé, je me dégage la gorge longuement, d’un air sévère. Elle finit par me jeter un oeil et se rassied.

“La semaine prochaine je ne serai pas à la maison. D’accord ?
- Pourquoi ?
- Hm, des affaires importantes. Je dois me déplacer à l’étranger. J’ai engagé quelqu’un pour s’occuper de toi. Tu dev…
- Pourquoi ?
- Ah, hm. Pour s’occuper de la maison. Et t’aider à faire tes devoirs. Faire à manger, te chercher à la station après l’école… c’est la rentrée tu sais ! J’espère que tu as hâte.
- Je peux m’occuper de moi toute seule. J’ai l’habitude. Pas besoin d’une vieille dame.”

Elle me regarde d’un air méchant. Je soupire.

“Es-tu majeure, jeune fille ?
- Je peux m’occuper de moi. J’ai p...
- Si tu n’es pas majeure, et en ma qualité de parent, tu es légalement forcée de m’obéir, et je t’ordonne de bien te conduire. Donc tu feras comme j’ai dit. Point final.”

Ses yeux se font plus méchants encore. J’ai honte de cet argument, mais elle ne trouve rien à y redire. Baby-sitter ce sera.

Hors ligne Icare

  • Plumelette
  • Messages: 12
Re : Vetus Utopia
« Réponse #1 le: 23 Mars 2015 à 21:36:04 »
Hey Mister Tournesol !  ;)

Un récit qui m'a vraiment plu, avec une vraie originalité dans le style d'écriture.

J'adore l'introduction. Surprenante, bien construite. J'ai seulement eu peur un instant que tu ne t'embarques dans un essai de quelques dizaines de pages sur la place des Hommes et de la technologie vis-à-vis du monde - non que ce ne fut été intéressant, mais ce n'est pas vraiment mon type de lecture.

En tout cas, le mélange roman/à la limite du discours est plutôt sympa. Ce genre un peu pré-apocalyptique - je me trompe ? - n'est pas forcément celui que je préfère, mais je dois reconnaître que tu l'as bien amené et que je ne m'en suis pas lassé.

La fin m'a posé un peu problème. Je ne la trouve pas très en lien avec le fil du discours abordé tout au long du récit. Je ne vois pas très bien où tu veux en venir. Une coupure à ce moment là m'a déroutée, on ne sait pas vraiment en quoi ton personnage, son histoire et le thème abordé sont liés. En fait, j'ai l'impression que les trois premiers quarts de ton texte sont consacrés essentiellement au discours sur l'Humanité, tandis que le dernier quart ne traite que de la petite fille. Peut-être alors ce serait mieux de te concentrer davantage sur la liaison entre le personnage sur sa fille durant le récit, et mettre - du moins une partie - des pensées sur l'évolution de l'Humanité de côté le temps de quelques paragraphes ; ou alors conclure en lien avec le message largement exprimé dans ton texte. Cela dépend aussi de ce que tu va développer juste après...


A vot' bon plaisir !
"Le Monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal, mais par ceux qui les regardent sans rien faire."
A. Einstein.

Hors ligne Mr. Tournesol

  • Calligraphe
  • Messages: 116
Re : Vetus Utopia
« Réponse #2 le: 23 Mars 2015 à 22:05:28 »
Hola Icare.
Comme je l'indique dans le spoiler, c'est une première partie de la nouvelle. Je ne savais pas trop ce que ça valait, il me fallait une opinion extérieure. Ceci expliquant cela, je développe ensuite mes deux personnages, tout en liant le discours et le père qui arrive à un moment charnière de sa vie.

Merci pour le passage !

Hors ligne Panda Solitaire

  • Tabellion
  • Messages: 22
    • Monde d'un Panda Solitaire
Re : Vetus Utopia
« Réponse #3 le: 23 Mars 2015 à 22:48:39 »
J'ai beaucoup aimé l'introduction surprenante et malheureusement si réaliste. J'ai un peu plus de mal avec la fin. Je trouve dommage que le père coupe le dialogue aussi sèchement, sans l'amour et la tendresse qu'il témoignait à sa fille dans le lignes précédentes. Cette fin est limite agressive, la toute dernière phrase est sèche, sans la poésie présente dans le reste du texte. Pour ma part, ce sont les fin qui me marque le plus, je trouve donc dommage qu'elle soit moins bien construite que le reste du texte. Il m'a aussi manqué un point après Soupir.
A part ces menues détails, bravo ! Ton texte se lit facilement, il est très beau et l'on rentre facilement dans ton univers. Ai-je le droit de connaitre le nom du père ?

Hâte de voir la suite, a+ !
Mes pensées sont milles étoiles refusant de former une constellation.

Hors ligne Mr. Tournesol

  • Calligraphe
  • Messages: 116
Re : Vetus Utopia
« Réponse #4 le: 23 Mars 2015 à 22:55:49 »
Pour la sécheresse du dialogue final, je crois qu'il nous arrive à tous de dépasser une limite de patience, que ce soit à cause d'une lourde journée, de pensées préoccupantes etc ; et que suite à ce trop plein, on peut se montrer agressif, manquer de tact ou ne pas réussir à évaluer une situation sociale. C'est le cas de Nathan ici (le père).

Merci d'être passée !

 


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