J’étais venue là pour réfléchir. La pluie tombait à grosses gouttes, et je savais que le lieu serait désert. Ressourçant. Pas silencieux, non, car chaque jeu de l’aire pour enfant sonnait comme un instrument sous les attaques de l’averse. Des plics-plocs joyeux sur le toboggan et des tintements mouillés dans les mailles du grand filet. Le vent faisait danser les balançoires qui chantaient de leurs voix grinçantes. Et moi je restais là, perchée dans la cabane du cèdre qui avait abrité mon enfance et dont je ne me lassais pas en grandissant, même à quinze ans. Protégée de l’ondée, je contemplais la scène, amoureuse de sa poésie. J’étais venue pour réfléchir et ne faisais que rêver. Prévisible. Tous ceux qui me connaissent auraient pu le deviner. Divaguer d’images en songes, mon meilleur talent.
— Bonjour.
Je sursautai. Absorbée par le concert de l’averse, je n’avais pas entendu l’homme approcher. Il me faisait signe amicalement, d’en bas. Un adulte massif dont j’apercevais la longue barbe, mais pas le visage caché sous un grand chapeau de pluie. Son manteau dégoulinait, et il avait les pieds dans une flaque. Un sac de taille moyenne était posé sur le sol humide, à ses côtés. Curieuse, je descendis à sa rencontre.
— Bonjour, je m’appelle Milla, dis-je en tendant la main vers la sienne.
Ses traits fatigués m’étaient inconnus. Il devait venir de loin, et j’étais impatiente d’en apprendre davantage.
— Et moi Lyan. J’aimerais m’installer par ici. Tu sais chez qui je peux aller en attendant de trouver un logement pour l’année ?
— Nous n’avons personne en ce moment à la maison ! m’enthousiasmai-je. Viens au moins pour quelques nuits. On regardera les toits disponibles demain, sur le Réseau. Tu verras, Ocli est un village très agréable.
Son sourire accueillit ma proposition, et nous nous mîmes en route. La pluie ruisselait sur mes cheveux, s’insinuait jusque dans mon cou à travers des chatouilles glacées. Un frisson de trop me contraria, j’attrapai ma tignasse et m’en fis une écharpe. Froide et moite : je grimaçai en exagérant la mimique. Mon compagnon rit avec malice, puis fit mine de placer son chapeau sur ma tête. J’interrompis son geste et le gratifiai d’un regard espiègle.
— En réalité, j’aime trop la pluie pour m’en protéger. Elle me rafraîchit les idées.
Nous marchions sur la route principale du village. À droite, je lui désignai l’étage d’une maisonnette aux fenêtres éclairées.
— C’est ici que je suis née. Nous habitons maintenant deux rues plus loin. Mes parents ne sont pas de grands voyageurs !
Je m’amusais de la stabilité de mes parents sans aucune amertume. L’envie de bourlinguer ne m’avait encore jamais prise. Je savais que rien ne m’en empêcherait si ce jour arrivait. Néanmoins, le centre actuel de mes questionnements résidait autre part. Je papillonnais au village dans les activités de toutes sortes, participais aux sessions scolaires qui m’intéressaient. Le reste de mon temps, je dessinais, ou griffonnais des mots que je dispersais dans ma chambre : bribes de pensées et d’émotions. Douce vie, mais dont je ne parvenais plus à me satisfaire. Je voulais tenir entre mes mains un résultat dont la seule vue me comblerait de joie. Je ressentais le besoin de créer quelque chose qui touche aussi les autres. Mais quoi ? Comment ?
Lyan me tira de ces interrogations en rompant le silence qui s’était installé. Lui aussi avait dû se perdre dans les abîmes de son esprit.
— Moi c’est tout l’inverse. Je ne tiens pas en place ! J’ai besoin de changer d’endroit tous les ans pour découvrir de nouvelles choses, des paysages différents... Et j’adore rencontrer des gens enracinés comme ceux de ta famille semblent l’être. Ils ont toujours une connaissance poussée du lieu où ils se trouvent et m’en montrent les trésors, m’en apprennent les secrets en peu de temps. Je suis un voleur de merveilles, et après, j’en fais des histoires…
— Des histoires ?
Le visage de Lyan s’illumina.
— Oui, je suis écrivain.
Mon cœur palpita à cette annonce. Depuis ma tendre enfance, je dévorais les livres et voyageais dans leurs univers infinis. Un auteur dans mon village ! Je ne pus retenir mon excitation, et mes pas devinrent de danse plutôt que de marche.
— Je ne sais pas encore ce que je veux faire, moi, confiai-je en retrouvant mon calme. J’ai envie de me spécialiser et je réfléchis beaucoup à la question en ce moment.
— Tu as le temps ! Quel âge as-tu, Milla ?
— J’ai quinze ans. Regarde, nous sommes arrivés ! dis-je en ouvrant la porte.
Mes arrière-grands-parents avaient connu l’âge de l’argent et de la propriété privée. Leurs anecdotes à ce propos avaient été nombreuses avant leurs décès. Je me souvenais de leurs visages peints de tristesse, puis de soulagement, lorsqu’ils me narraient leur jeunesse. Malgré leurs descriptions précises, je visualisais difficilement cette époque et son fonctionnement. De nos jours, nous choisissions la maison qui nous convenait parmi celles qui se trouvaient libres. En cas de besoin, le Conseil mobilisait une équipe pour construire un habitat neuf, mais cela n’arrivait que très rarement. Et n’importe qui se présentant au village pouvait prétendre à un toit du jour au lendemain.
Les foyers optaient traditionnellement pour un nombre de pièces supérieur à leurs besoins. Ainsi, nous pouvions accueillir les gens de passages dans ces chambres d’amis. Un couple dont je savourais encore les récits avait libérée la nôtre la semaine précédente. Des passionnés de géologie qui avaient complètement changé mon regard sur les cailloux en un petit mois ! Nombreuses étaient les personnes qui aimaient voyager à l’image de Lyan. Le plus souvent, elles amenaient de leur escale précédente quelque chose pour la suivante. Ce n’était pas tant pour offrir un cadeau que pour faire circuler et découvrir les trésors d’autres localités. Notre visiteur était chargé de figues fraiches et séchées au parfum enchanteur. Je me proposai de les porter à la réserve du village, puisque je passerais devant en allant au poulailler.
— Prends un parapluie, Milla ! tenta ma mère, occupée à préparer du thé pour réchauffer notre hôte.
— Ça ira !
— Elle ne connaît pas le froid, celle-ci ! plaisanta-t-elle alors que je sortais.
Je m’inscrivais souvent à la gestion du poulailler. Il se situait au cœur du village, dans l’église dont nous ne savions que faire auparavant. Quelques concerts avaient eu lieu dans le sanctuaire révolu, pour son acoustique sympathique, mais nous lui préférions de loin la Salle festive – plus chaleureuse – ou le plein air quand le temps le permettait. Nos cocottes s’y étaient donc installées. Un grand parc herbu les régalait, agrémenté d’un bassin où elles s’abreuvaient, et parsemé d’arbres qui ombrageaient leurs siestes. À l’intérieur de la bâtisse, les vitraux voilaient la lumière du soleil, créant un clair-obscur qu’elles affectionnaient. Et l’écho propre au lieu donnait naissance à un tintamarre de caquètements amplifiés d’une drôlerie désopilante.
Sur le chemin, je passai sous les fenêtres de la vieille Madeleine en fronçant les sourcils.
— Allez, Madeleine, entendis-je, juste une petite douche…
— Essaye un peu pour voir ! Vieille pintade déplumée ! Bon, bon. Déplacer le matelas. Bon, bon.
— Madeleine, c’est trop lourd pour toi… protesta une troisième voix.
— Vipère ! Cruche fêlée !! Courge putréfiée ! Voilà, voilà, il faut l’emmener un peu plus loin. Bon, bon.
Notre ancienne potière nous posait de sérieux problèmes. Sa situation revenait sur le tapis à chaque Conseil et avait même intégré la courte liste des obligations collectives. Nous ne manquions pas de volontaires pour assurer les diverses tâches du village : chacune comptait des passionnés qui s’organisaient pour les gérer ensemble tout en conservant une grosse part de temps libre. De rares travaux étaient vraiment pénibles, et les adultes les assumaient pendant une journée, à tour de rôle. À mille cinq cent habitants, la contrainte demeurait faible. Sauf peut-être quand il s’agissait de veiller Madeleine en duo pendant un jour et une nuit.
Je m’éloignai à peine quand un grand fracas de vaisselle brisée retentit.
— Voilà, voilà. De quoi faire des mosaïques, voilà.
Je secouai doucement la tête en poursuivant mon chemin. La sénilité avancée de la vieillarde excluait tout dialogue raisonnable depuis une bonne année. Rien ne pouvait ainsi la convaincre d’arrêter, lorsque l’idée lui prenait d’inonder les murs à grands renfort de seaux d’eau ou de déchirer des livres de la bibliothèque pour allumer un feu. Elle ne savait plus ce qu’elle faisait et nous insultait copieusement quand nous tentions d’intervenir. Je l’avais connue avant qu’elle ne perde la raison. Déjà vieille, sa gentillesse et sa douceur quand elle me montrait comment travailler l’argile étaient sans bornes. Tous les habitants du village l’appréciaient, admiratifs de son art et friands de sa joie de vivre. Mais ses agressions verbales et physiques d’aujourd’hui venaient à bout de toutes les patiences.
— Démence sénile, concluait le médecin.
Cependant, d’autres de nos anciens étaient touchés par cette maladie et aucun ne faisait preuve d’une telle violence. Tous avaient trouvé leur équilibre grâce à des entourages qui se plaisaient à les soutenir. Madeleine était différente. En colère. Furieuse sans pouvoir nous en dire la raison. J’avais, la concernant, une idée qui changerait peut-être la donne, et que je soumettrais au prochain Conseil.
Le vent poussait les nuages. Il pleuvait maintenant au soleil. Je m’arrêtai à la réserve pour déposer les figues dans des panières. Des mûres avaient été récoltées, et j’en pris une dizaine pour le reste de mon trajet, puis refermai la porte de notre frais et délicieux placard collectif. L’église se dressa bientôt devant moi, haute et fière avec son clocher débordant de pigeons. Près des gargouilles, des hirondelles voletaient dans des allers-retours véloces. Leur départ pour le sud ne tarderait plus.
La pluie avait cessé, cette fois. Dans l’herbe, nos poules se déplaçaient en groupes pour gratter le sol à la recherche de succulents vers. Ces gros oiseaux dodus dandinaient de la queue en rythme sous mon regard amusé. Le bac des restes et épluchures des villageois était plein, mais je rajoutai tout de même quelques poignées de grain dans la mangeoire. Puis j’entrai dans l’édifice pour récupérer les œufs et les porter dans une salle attenante où nous les empilions sous la date du jour. Rien à signaler chez nos pondeuses : ma tâche s’achevait. Pas besoin de fermer la porte le soir puisque l’agitation du centre et les chiens éloignaient les prédateurs. Mes pensées se tournèrent vers Lyan alors que je quittais le lieu. Le plaisir d’accueillir un voyageur s’alliait à la curiosité de le découvrir, et je rentrai à pas pressés.
Il est des surnoms que les parents n’abandonnent jamais.
— Salut, petite mignonne ! lança mon père tandis que j’arrivais.
— Alors, les champignons ? demandai-je.
— Des pleins paniers ! Heureusement qu’on avait pris la brouette. Les châtaignes commencent à tomber, on en a ramassées pas mal aussi.
Je salivai à la pensée des pots de crème de marron qui s’empileraient bientôt dans la réserve. Nous avions fini le stock deux semaines auparavant, la saison revenait à point.
— On part demain, au fait, ajouta-t-il.
— Demain ? m’exclamai-je.
— Oui, tu n’es pas contente ?
Il ne cacha pas son étonnement. C’était moi qui lui avais demandé de m’accompagner quelques jours en ville. Lasm, cité plus grande qu’Ocli, recelait des arts que je souhaitais voir de plus près. Nombre d’activités me plaisaient ici, mais aucune au point de m’en tailler le costume. Elles me convenaient en loisirs occasionnels. À présent, j’avais envie de maîtriser un métier, d’être capable de le transmettre à mon tour. Mes proches me répétaient que j’avais le temps de choisir, que certains, même, ne choisissaient jamais et papillonnaient leur vie durant, toujours en découverte d’une nouveauté. Ils savaient néanmoins qu’on ne m’enlevait plus une idée de la tête quand sa graine y avait germé.
— Milla ? Il y a un problème ?
Encore une fois je m’étais égarée dans mes pensées. J’avais oublié de répondre.
— Non, pas vraiment. Enfin je pensais accompagner Lyan dans ses visites d’appartements, et puis je voulais absolument aller au Conseil dans quatre jours… Tu crois qu’on sera rentrés ?
Mon père haussa les épaules.
— Y a du monde pour me remplacer à la boulangerie pendant dix jours. On prendra le temps que tu voudras. Mais tu avais une sacrée liste il me semble…
J’affichai un air penaud. Reine de l’indécision et de la curiosité mêlées, j’en voulais beaucoup. Toutes ces possibilités qui s’offraient… Intégrer l’école des Hautes Technologies et participer au fonctionnement du Réseau. Apprendre à soigner les corps et les esprits. Dompter la mécanique ferroviaire. Participer à la gestion des distributions. Rejoindre une troupe de théâtre ambulante… Les portes attendaient que je tourne leurs poignées. Je les associais aux pièces d’un puzzle dont je ne connaissais pas encore l’image intégrale.
— On verra sur le moment, dis-je.
— Moi, je pensais regarder les appartements libres sur le Réseau demain, intervint Lyan, mais je peux attendre ton retour pour aller les voir. Une guide avisée, ce n’est pas de refus.
Je m’imaginais déjà parcourir le village en compagnie de notre visiteur et lui narrer les anecdotes les plus drôles. Peut-être pourrais-je aussi lui parler de mon idée concernant Madeleine, et recueillir son avis ? Lui demander de l’aide pour trouver les mots justes, avant le Conseil ?
— D’accord. Je vais vérifier les horaires du train !
*
La gare, desservant plusieurs villages, était excentrée. Le trajet pour la rejoindre ne prenait que quelques minutes en vélo, et moins d’une demi-heure à pied pour des promeneurs tranquilles. Mon père portait un sac léger contenant une tenue de rechange pour chacun de nous. Les réserves de Lasm nous procureraient d’autres vêtements et tout le nécessaire à notre séjour. Nous marchions sans nous presser. Le soleil encore bas réchauffait agréablement nos nuques. Il éveillait en nous les souvenirs de l’été passé, douce caresse au sein de l’automne pluvieux. Un champ de courges s’étendit bientôt sur notre droite, et nous saluâmes Hervé qui s’y affairait. La passion de cet homme pour les cucurbitacées me fascinait depuis l’enfance.
— C’est une famille incroyable, disait-il à qui voulait l’entendre. Huit-cent espèces, vous vous rendez compte ?
Moi ce que j’aimais dans ses discours, c’étaient les mots fabuleux dont il me régalait. Coloquinte, pâtisson ou calebasse… Les syllabes chantaient à mes oreilles, et lorsqu’il s’aventurait dans des noms latins –
cucumis melo, lagenaria, momordica charantia – il me venait d’irrépressibles envies de poésie !
La silhouette de la gare se dessina bientôt devant nous. Dans sa sagesse mécanique, le train attendait son heure de départ. Mon père profita des dix minutes vacantes pour jacasser avec le conducteur tandis que je me rendais à la bibliothèque ferroviaire afin de choisir un magazine et une bande dessinée. Un peu plus tard, alors que le paysage défilait par la fenêtre du wagon, je posai mes lectures sur le siège d’en face et appuyai ma tête contre la vitre. Les aspérités des rails engendraient une vibration à peine perceptible. Conjuguée au murmure des roues lancées à pleine vitesse, ce bercement me détendit jusqu’à m’assoupir.
Entends-tu le roulis ?
C’est le sol de ton lit,
Et quand s’envole un si,
Ton avenir s’écrit.— Milla ? Réveille-toi ! Milla, on est arrivés.
Lasm nous accueillit : ses larges rues encombrées par la circulation des vélos, ses immeubles tagués avec art dont la seule vue vous contait une histoire. Tout était plus grand ici, et plus compliqué aussi. Il fallait se déplacer à vélo et prévenir à l’avance pour savoir où se faire héberger. Une grande partie des habitants travaillaient sur le Réseau, qui requérait une logistique importante pour assurer la gestion du pays. Ces passionnés de l’ingénierie informatique s’avéraient aussi sympathiques que dans la lune, perchés sur des nuages codés et pixellisés. C’était un autre monde que le mien, non dénué d’attraits et de mystères. Tout m’intriguait en réalité. L’ici et l’ailleurs, la conversation dont je saisissais des bribes en passant à vélo près de deux bavards, la terre sur les mains ou les intarissables possibilités d’un processeur.
« Que faire, que faire ? Pourquoi n’ai-je que deux mains alors que mes envies sont infinies ? Comment choisir son chemin quand tous sont porteurs de fruits ? »
Une famille nous offrait le gîte pour tout notre séjour. Mon père me proposa de m’accompagner dans mes recherches, mais je préférais finalement me rendre seule dans les lieux qui m’intéressaient. J’avais pourtant insisté pour qu’il fasse le voyage avec moi… Mon changement d’avis ne l’étonna nullement, habitué qu’il était à mon inconstance. Il ne manquait pas d’idée pour occuper son temps et me laissa à ma solitude sans protester.
Trois jours durant, je parcourus la ville en tous sens, à vélo et parfois à pied. Les rencontres se multiplièrent, se fondirent dans des décors de berges du fleuve ou de ruelles étroites. Je gardai en tête tous les détails qui me touchaient, côte à côte. Ma vision et mes sens en devinrent kaléidoscopiques.
— En ce moment on prépare un chantier pour le nord de la région. Tu vois il faut prévoir le matériel, faire des plans en fonction des études faites sur le terrain. On ne construira pas le même pont au-dessus d’une voie ferré qu’au-dessus d’une rivière, on prend en compte la nature du sol… Et puis il faut que la main d’œuvre sur place soit disponible. Bref, à chaque fois, ce sont des grands projets d’équipe. Et il faut aimer voyager, un peu. Tu aimes voyager, Milla ?
— Regarde, cette machine réalise le croisement des fils et la suivante imprime le motif. Je peux tester les associations de couleurs virtuellement avec ce logiciel. C’est moche, hein ? Voilà, c’est mieux, tu ne trouves pas ? Du coup on va se baser sur des bobines bordeaux qu’on va installer sur la première machine. Tu veux voir ma caverne arc-en-ciel ?
— Il faut que tu imagines le laboratoire de recherches comme une caisse à outil géante. N’importe qui peut venir avec sa question ou son idée et utiliser le matériel pour essayer de trouver la solution. Les publications sur le Réseau alertent les curieux des essais en cours, et les gens qui s’y connaissent viennent prêter main forte. En ce moment on avance à grande vitesse sur le recyclage du latex. On tient peut-être une découverte révolutionnaire pour le problème des déchets !
— Alors, ça t’évoque quelque chose ? J’ai plutôt l’habitude du figuratif, mais j’avoue que l’abstrait c’est toujours une expérience très intense. Ça fait trois ans que j’ai commencé à faire des fresques en mosaïque chez les gens, et chaque fois ça a été des sensations nouvelles. Uniques, je dirais…
— Réparateur-bricoleur, c’est fantastique ! Je ne me suis jamais senti aussi épanoui. J’ai pratiqué la médecine pendant douze ans, Milla. Des chirurgies passionnantes, mais je suis trop sensible en vérité. Un corps cassé, si on n’arrive pas à le réparer, on ne peut plus rien faire. Au bout d’un moment, ça use de voir mourir les gens, alors j’avais besoin de réparer des choses moins fragiles. Cette montre, elle est foutue, mais ses pièces vont me permettre de réparer la boîte à musique qui attend là-bas sur l’étagère. J’aime bien rendre la vie aux choses.
Des petits feux s’allumèrent en moi : étincelles dans les yeux, picotements sur la langue et fourmis au bout des doigts. Je commençais à entrevoir la réponse à toutes mes questions en écoutant ces gens me narrer leurs histoires. Mes joues s’animaient : je m’aperçus que je souriais, sereine et décidée. Je savais enfin ce que je voulais faire de tout cela. Et il fallait rentrer maintenant.
*
Un fumet de poulet rôti envahissait la Salle festive et agitait nos papilles. Nous commencions toujours les Conseils par un grand repas de midi qui s’étirait jusqu’à la fin des débats, quand le soir approchait. L’alcool déliait les langues des timides, et les bouches pleines devaient finir de mâcher avant de prendre la parole : un temps de réflexion supplémentaire qui aidait les impulsifs à mûrir leurs pensées éclairs.
Je sirotai mon cidre en écoutant Lyan se présenter. L’ordre du jour avait été inscrit sur un grand tableau d’ardoise. Mon nom apparaissait près d’un intitulé concernant Madeleine, juste après la question du nombre d’arbres à couper ce mois-ci. La salle était bondée, et je n’avais pas souvent fait de proposition devant si grande assemblée. Enfant, les Conseils ne m’intéressaient pas au-delà de la première demi-heure. Celle-ci passée, je filais jouer avec les autres jeunes dans le gymnase voisin ou dehors. Je me souvenais des aventures que nous menions pour venir chiper de la nourriture en douce dans le dos des adultes. Du coin de l’œil, j’aperçus justement cinq garnements qui attrapaient des pommes et se glissaient sous les tables pour déguerpir avec.
— Milla, tu voulais nous parler de Madeleine ?
Mes joues rosirent. J’inspirai profondément avant de me lancer devant les mines attentives des habitants d’Ocli. Chacun sembla peser mes mots au fur et à mesure qu’ils fusaient de mes lèvres.
— Je crois qu’on passe à côté de quelque chose de simple dans nos problèmes avec Madeleine, dis-je. Elle nous en fait voir, elle nous crie dessus, nous insulte. Je n’ai jamais vu quelqu’un qui soit en colère comme ça dans le village. D’habitude les cris laissent vite place à la parole, et nous trouvons toujours une solution qui convienne à tout le monde. Nous avons tous appris depuis tout jeunes à gérer nos colères, grâce aux autres qui nous aident à les apaiser.
Tout le monde acquiesça.
— Mais pour cela nous parlons. Et Madeleine ne sait plus parler avec sa tête. On le sait bien qu’elle ne contrôle plus ses mots, elle raconte n’importe quoi toute la journée ! Pourtant elle a quelque chose à nous dire, quelque chose qui lui manque, et elle n’arrive pas à nous le faire comprendre. Alors tout explose.
— Raÿné, Andréa et Luis aussi n’ont plus un langage cohérent, intervint Edma sur ma droite. Pourtant ils ne sont pas en colère comme ça. Nous répondons à leurs besoins et ils sont paisibles. Mais nous répondons de la même façon aux besoins de Madeleine…
Je hochai la tête à mon tour.
— Oui. Elle a une différence. Je lui devine un besoin que les autres n’ont pas, dont nous n’avons simplement pas conscience. On la prive à notre insu de ce qui lui fait du bien. Je crois que son ressenti intime c’est qu’on lui vole sa liberté. D’ailleurs, la seule fois où j’ai vu un être vivant paniqué et en colère comme elle, c’était un lapereau tombé au fond d’un trou qui ne pouvait pas en sortir seul.
Edma eut l’air surprise.
— Nous ne l’empêchons pas de sortir, on l’accompagne dans ses balades quand elle décide de franchir la porte.
Quelques secondes de silence s’installèrent pendant que je cherchais mes mots.
— Ce n’est qu’une hypothèse bien sûr, répondis-je, mais je crois que Madeleine a besoin de s’exprimer par l’art. Nous n’avons plus de poterie, nos céramiques viennent désormais du village voisin. Il n’y a plus de matériel ici qui lui permette de modeler comme auparavant. Ce qui l’enferme, c’est cette absence, pas une barrière physique. Et c’est dur à remplacer, il faut une matière souple et consistante à la fois, qu’elle ne trouve nulle part. Je crois que lui donner de quoi modeler pourrait l’apaiser.
— Peut-être qu’elle inonde les murs en pensant qu’ils molliront ? suggéra Phil.
Une moue dubitative assombrissait le visage d’Octave.
— Tu sais Milla, on a passé du temps auprès d’elle, on lui donne beaucoup d’énergie. Tu simplifies un peu les choses. Elle évoque son ancienne passion dans ses délires, c’est vrai. Et je ne lui ai pas ramené d’argile, mais j’ai déjà pensé à lui en reparler. Je lui ai montré des plats qu’elle avait créés, j’ai ouvert la discussion sur la poterie. Mais tout ce qu’elle a fait, c’est casser les assiettes par terre !
— Mais parler ce n’est pas pareil ! m’exclamai-je. Souvenez-vous, ce ne sont pas les mots qui ont convaincu l’humanité de changer. Depuis des lustres des penseurs disaient ce qu’il fallait faire, l’écrivaient avec des arguments imparables ! Pourtant le blocage persistait. Ce sont les vingt-huit arts qui ont ouverts nos perceptions. La prise de conscience est venue par des sensations, quand le corps a imposé son besoin de bien être à l’esprit en l’expérimentant.
— Je suis d’accord, m’appuya Lyan, pour l’écriture c’est pareil. C’est quand un livre me dit des tas de choses qui ne sont pas écrites dedans qu’il me bouge de l’intérieur. Je ne connais pas Madeleine, mais vous pourrez peut-être dialoguer avec elle plus facilement en passant par le sensoriel, et pas par l’esprit.
Myriana fit signe, et les regards se tournèrent vers elle.
— Je trouve que ça vaut le coup d’essayer, dit-elle. J’ai prévu d’aller à Colba dans deux jours, j’en profiterai pour passer voir la potière et ramener du matériel.
Les avis divergeaient sur la sagacité de ma proposition, mais tout le monde s’accorda pour faire une tentative. Nous passâmes au sujet suivant sans transition.
Au fond de moi, je me sentais proche de Madeleine. Elle cherchait partout autour d’elle quelque chose d’indispensable à son bien-être. Son esprit savait de quoi il s’agissait, cependant elle n’y avait plus accès pour le dire. Et moi, jusqu’à hier, ma raison avait refusé de s’avouer ses vrais désirs. Elle n’avait pas osé prétendre à un art qu’elle estimait hors de sa portée. Par peur de sembler prétentieuse, d’échouer ou de découvrir aux autres trop de mon intimité peut-être ? Ce méli-mélo de barrières me poussait depuis des mois à chercher ailleurs, alors qu’au fond la réponse avait toujours été là. Le plus solide verrou avait sauté avec l’arrivée hasardeuse d’une douce possibilité. Je ne pouvais pas, ne voulais pas, apprendre seule : je ne m’en sentais pas capable, ni d’aller au-delà de Lasm pour trouver quelqu’un qui m’enseignerait son art. Il me fallait partager pour avancer, et la roue de la fortune, en tournant, avait découvert un sentier inespéré. Je souris, espérant que Madeleine et moi pourrions bientôt combler nos vides.
*
Le lendemain, il pleuvait de nouveau. Le voile gris effaçait les ombres du village ainsi que les contrastes du paysage. Pourtant le charme de ma campagne n’était pas moindre. Je me levais parfois aux aurores pour contempler la brume avant qu’elle ne se dissipe. Mes yeux voyaient alors des choses incroyables : formes, lumières ou animaux sauvages, jamais identiques d’un jour à l’autre. Ma mémoire gravait images et sensations, les accumulait jour après jour et en débordait.
Nous marchions sous l’ondée froide et dense, Lyan et moi. De sa consultation des disponibilités sur le Réseau, il n’avait retenu que deux logements qui semblaient se valoir. Nous nous dirigions vers le premier en bavardant.
— J’ai trop l’habitude d’écrire sur ordinateur, je n’arrive plus à avancer en écrivant à la main. Ce qui est primordial pour moi c’est de pouvoir placer un bureau sous une fenêtre avec une vue dégagée.
Je pensai aux gouttes de pluie sur les vitres qui se déplacent quand on ne s’y attend plus, qui forment des dessins si on les relie, comme les étoiles. Parfois, une araignée tissait sa toile dans le cadre du carreau, et alors les perles d’eau demeuraient prisonnières, scintillaient plus tard au retour du soleil. J’étais née pour rêver. Était-ce ne rien faire ? Perdre son temps ? Ou, au contraire, le savourer ?
— Lyan, il faudra une grande fenêtre si tu es d’accord.
Son sourire amusé m’invita à continuer. Au fond, il savait sûrement ce que j’allais lui dire. Peut-être même l’avait-il su avant moi.
— J’ai envie d’écrire. Je pourrais te relire et tu pourrais me relire. Tu veux bien m’apprendre ?
— Oui, une grande fenêtre et un grand bureau ! dit-il en riant. Je ne vais pas t’apprendre, mais je serais ravi que tu progresses à mes côtés.
Mes yeux pétillèrent.
Que dire des semaines qui suivirent ? Écran et feuilles se noircirent sous les assauts de mon imagination, et Madeleine modela l’argile pendant des heures, silencieusement. Elle pleura plusieurs fois d’après ce qu’on me raconta, toujours muette, sans avoir l’air triste, mais semblant profondément émue. J’avais déjà écrit par le passé, des bribes de mon quotidien, des débuts d’histoire : tous œufs de cailles dont j’avais fait des omelettes plutôt que d’attendre leur éclosion. Mais voilà que j’avais gagné en patience, en envie et en confiance.
Je n’étais qu’à l’entrée d’un long chemin. Il y aurait des montagnes à gravir et des fleuves à traverser sans se noyer. Je partais en expédition dans un plaisir sans facilité.
Ce récit fut le premier que j’osai faire lire à d’autres que Lyan.