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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Où sont passés les poivrons jaunes ?

Auteur Sujet: Où sont passés les poivrons jaunes ?  (Lu 1542 fois)

Hors ligne Sally

  • Aède
  • Messages: 236
Où sont passés les poivrons jaunes ?
« le: 09 Mars 2015 à 01:07:27 »
Longtemps que je n'avais rien posté par ici. Je reviens sur la pointe des pieds pour poster ce texte écrit il y a quelques mois, et que je pourrais retravailler selon les critiques des uns et des autres. Je vous souhaite quand même une bonne lecture...



Il est plus de onze heures. Les enfants dorment, tout est calme. Le moment d’aller me coucher, sans doute. J’éteins l’ordinateur, le lustre. Les ombres des meubles glissent leurs formes entre la pénombre de la pièce et la faible lumière venant de la salle à manger. Je reste là, debout sur le seuil, les yeux fixés sur mon ombre qui s’allonge jusqu’au tapis, près de la télé.

Finalement, je me décide à bouger.

*Couïïïc !*
Une girafe Sophie sous mon chausson. Je la ramasse distraitement, la pose dans le coffre à jouets, lisse le plaid du canapé, empile les livres de ma fille sur l’étagère. Me repérant facilement dans ce clair-obscur familier.

Je traîne, je tourne, je vire. Minuit moins dix. Au loin, sur la table de la salle à manger, la bouteille me fait de l’œil ; un œil complice, un œil brillant et clignotant. Un phare dans la tempête de mon quotidien.
Comme attirée par la lumière, je m’en approche tout doucement, rangeant ici et là. L’air de rien.

« Tu sais que tu vas craquer. »
Oui, bien sûr que je le sais. Mais je fais languir.

Mon doigt se promène sur le bois de la table, tandis que j’examine la pièce sombre, critique. Bordel en partie canalisé dans l’aire de jeux des enfants. Check.
Lorgnant du côté de la bouteille, je me fais dans le même temps d’amers reproches. Un peu trop tendance à essayer de trouver refuge dans un verre de vin, ces derniers temps. J’hésite, puis finis par sortir sur le balcon. Les portes coulissantes couinent un peu, elles aussi. Je me fige, tendue dans l’attente d’entendre un pleur. Mais rien. Ils dorment à poings fermés. J’aimerais bien les imiter.

Je suis encore en robe légère, à bustier. L’air tiède de cette nuit de mai glisse sur ma peau, telle une enveloppe de soie, caresse mes épaules et mollets nus. Je sors une clope et l’allume, les yeux fixés sur les lumières de la ville, en contrebas. Me sens nostalgique, ce soir. J’expire ma bouffée toxique, pensive. Je vais virer alcoolo… oui ça va pas tarder, avec ce moral collé au goudron.

Faut que je me bouge le popotin. Faut que je tire un trait sur ce qui s’est dit, sur ce qu’on a fait. Faut que, je dois… Oui, voilà, tout un tas de devoirs. Après je pourrai rappeler Fabrice, et lui annoncer que je les ai bien faits, ces devoirs.

Et mes droits ? Le droit d’être malheureuse, non ? Ça ne passe pas. Je m’en veux d’être sensible, d’être comme ça. « Comme… quoi ? » insisterait Fabrice. Puis devant mon expression penaude, il soupirerait d’un air las, et filerait aux toilettes avec sa tablette, pour jouer au poker tranquille pépère.

Merde, il me manque, ce grand con. Qu’est-ce qu’il me manque. Son absence, c’est comme un grand vide dans ma vie. Putain de cliché. Grosse dose de réalité également.
Je finis ma clope, réfléchissant. Essayant de ne pas trop écouter mon corps. Les frissons sur ma peau, le cœur qui bat un peu trop vite, le tremblement de mes mains, de ma clope entre mes doigts…


*


« Tu vois… rien ne sert de faire traîner les choses… »

Les glouglou du liquide, du goulot jusque dans mon verre, résonnent dans la tranquillité incolore de cette triste nuit. Assise sur un des fauteuils de jardin, je porte l’alcool à mes lèvres, savourant, me délectant. Quelques rares bagnoles qui s’essoufflent au feu, en bas, le claquement régulier de la porte du bistrot, un peu plus loin en amont de la rue. De temps en temps en sortent des rires, des bribes de conversations et de musique.

Un désespoir du genre à tomber jusqu’au cul de la bouteille s’abat sur moi, me submerge, je vais bientôt me noyer dedans. Et en parlant de bouteille… je me ressers un verre, tiens. Putain de souvenirs.

Raconte-moi, compatit la bouteille.
Non.
Allez, raconte-moi. Tu en meurs d’envie.
Pas vraiment. Ça fait mal.
Oui, approuve la bouteille, insondable. Mais tu sais bien que tu dois repenser à tout. Pour te sortir de ce merdier.
D’accord… Je cède. Chère bouteille, tu m’étouffes de ta bonté.

C’était en juillet. Les copains avaient décidé de finir la soirée d’anniversaire de Fabrice en boîte. La boîte, pfff, très peu pour moi. S’entasser sur la piste en essayant vainement de se dandiner sur du rythme sans queue ni tête – ouais, ils appellent ça de la musique… enfin bref.
Je disais donc, se serrer là-dedans en faisant semblant de s’amuser, et dans le même temps, mater discrètement toutes les cinq minutes ses aisselles, histoire de vérifier que la transpiration ne trempe pas le chemisier… quel intérêt ?
Dans le genre « conversation » qui tourne en rond, moi, Fabrice, et le bruit du moteur de la bagnole :

— Pourquoi t’aimes pas danser ?
— Non mais, j’aime danser, arrête…
— T’aimes pas danser.
— Mais arrête, je te dis ! Tellement affirmatif et sûr de toi, là… Bordel on l’a eue combien de fois cette discussion ?
— Mais tu ne veux JAMAIS venir ! C’est mon anniversaire, tu pourrais… Je ne sais pas. T’amuser un peu ?
— Woah, c’est bon, on a trente ans, c’est pas comme si j’avais encore de l’acné sur le visage ou des complexes sur mes petits seins d’ado… lâche-moi un peu, Fabrice, tu deviens chiant.

Pause. Fabrice a regardé la route, une ride plissant son front.

— Pourquoi tu me parles de tes nibards ? a-t-il rétorqué.
— Mais je te parle pas de mes nibards ! Je t’explique qu’on est peut-être un peu vieux pour ce genre de truc ! En tout cas, moi, ça n’a jamais fait partie de mes loisirs. Même ado.
— Tu sais ce que c’est ton problème ? Hein ? Pourquoi tu réponds pas ?
— … Et tu veux que je te dise quoi ? Je suis comme ça, c’est tout. Peut-être parce que je suis maman. Pas la tête à ça. C’est vous qui êtes lourds.
— Oh, ça je sais bien, on est encore tous un peu des débiles, à côté de toi, hein ? Parce que t’es la seule à avoir des gosses !
— J’ai jamais dit ça !
— Non, mais c’est tellement clair… Tu sais, des années que je te connais, on me la fait pas à moi.
— Et allez, froncement de sourcils, grimace, et hop… voilà, tu te passes une main dans les cheveux… j’te connais par cœur. Je vais encore avoir droit au couplet moralisateur habituel.
— Parce que tu ne changes PAS, Hélène ! Bien sûr qu’on commence à prendre de l’âge, et alors ? Pourquoi nous faire constamment comprendre qu’on n’évolue pas, qu’on reste des gamins de vingt ans ? Alors que toi, tu es tellement mûre, intelligente, raisonnable !
— Hum. Je pense que la prochaine fois, je vais prendre ma bagnole.

Silence de mort. Alors, il a freiné puis s’est arrêté sur le bas-côté. Coupé le moteur. Surprise, j’ai coulé un regard dans sa direction. Il me scrutait. Le visage indéchiffrable. Je lui ai renvoyé la même figure, masquant ma colère du mieux que je pouvais.

— Quoi ? finis-je par lancer, impatiente que cette dispute se termine.
— Pourquoi est-ce que l’on se chamaille tout le temps ? m’a-t-il soufflé.
— J’en sais rien.

Dans un grognement :

— Pourquoi est-ce que j’ai tout le temps envie de t’embrasser ?

Engluée dans ma mauvaise humeur, j’ai mis un certain temps à comprendre qu’une énorme pierre était venue éclater la surface lisse de notre amitié. Et quand ça eut bien fait des remous partout dans cette flotte, jusqu’à ce que des vagues se forment et finissent en raz-de-marée, là, j’avais saisi. Je me suis redressée sur mon siège, le cuir a craqué, et j’ai braqué un regard stupide sur l’homme assis à côté de moi. Mon ami, depuis toujours.

— Hein ?

Et dans ce « hein », toute ma stupeur imbécile et crasse. Fabrice, lui, continuait à me fixer.

— Qu’est-ce que tu racontes ? ai-je exhalé d’une voix à peine audible.
— Tu as très bien compris, a-t-il répondu, à voix basse lui aussi.
— Non, me suis-je obstinée, car je voulais par-dessus tout être bien certaine d’avoir tout saisi. M’embrasser… sur la bouche ?

Fabrice continuait à me regarder… et continuait et continuait, et j’avais soudain en tête cette image dégoûtante de lui et moi enlacés dans cette voiture à faire des trucs pas très propres dans le dos de nos conjoints.

— Réponds-moi ! ai-je insisté.

Prise de vertige, ma main a cherché, maladroite et brusque, l’accoudoir de ma portière, et s’y est cramponnée, les doigts crispés sur le plastique. Parce que la tête me tournait, parce que je me sentais aspirée dans un trou sans fond, que je ne pourrais pas remonter même en enfonçant mes ongles et en me les cassant sur les parois glissantes.

— Bien sûr, sur la bouche, a confirmé Fabrice dans un léger sourire tordu, comme posé de travers dans ce visage aimé.

Et c’est là que j’ai décroché. J’avais beau m’agripper à cette portière comme si ma vie en dépendait, j’avais la sensation d’être tombée dans le vide.

La rue était bordée de lampadaires, nous étions délayés dans leur sale lueur orange, et j’observais mon ami comme si, malgré tout, il était nimbé d’ombres.

J’observais ses joues légèrement creuses, ses pommettes saillantes, les fines ridules qui étoilaient le coin de ses yeux verts posés sur moi. J’observais ses cheveux noirs dans lesquels s’effilaient quelques touches de gris, indécelables dans cette lumière artificielle, mais que je devinais, par habitude. J’observais la ligne de sa mâchoire, un peu fuyante, puis sa bouche, sa lèvre inférieure pleine, la ligne plus affinée de la supérieure. Cette bouche si prompte à s’étirer dans un sourire. J’observais son nez à l’aile particulièrement bombée, aux narines frémissantes, signe que Fabrice n’appréciait pas forcément mon examen.

J’observais ce visage que je connais par cœur, et que je semblais redécouvrir à l’instant.

Comme si de savoir… de savoir… aurait pu… aurait dû transformer ces lignes, ces plats et arrondis, ces courbes et ces concaves. Comme si ce désir de poser sa bouche sur la mienne, aurait dû transparaître dans ce paysage intime. Car j’aurais dû le voir, oui, ça aurait dû être facilement détectable !

Fabrice aurait dû ouvrir ses traits pour que j’y lise les lettres qu’il venait de formuler à voix haute !
Et je n’y voyais rien de tout cela ! Je voyais Fabrice, comme je l’avais toujours vu. J’avais été trompée. Toutes ces fois où… je l’avais serré dans mes bras dans ces élans d’affection qui me sont chers… j’avais posé ma main sur la sienne pour partager un moment de fou-rire… je m’étais abandonnée contre son dos pour lire par-dessus son épaule… j’avais posé ma tête sur sa poitrine pour y caler un bon somme…

Je ne savais plus où j’étais. Je ne savais plus ce qu’était ma vie. Tout s’écroulait, c’était l’explosion nucléaire, son souffle fétide venait de renverser toutes les certitudes qui faisaient cette vie. Je ne savais plus rien. Je me contentais de scruter Fabrice, de fouiller son regard qui brillait, chargé de cette émotion que je ne reconnaissais pas.

Oui, je me sentais trahie, flouée, abusée, dupée, bernée, truandée, grugée ! J’étais touchée. Coulée. Je coulais encore, même, indéfiniment. En moi-même, tout au fond, je me suis liquéfiée, je n’existais plus. La panique m’envahissait, moi qui étais au fond, j’étais inondée jusqu’au sommet du crâne, je me noyais ! Mon front devint moite, ma bouche asséchée d’avoir comme mâchouillé du carton pendant des heures.

Non. Oh, non ! Non non non ! Et Fabrice qui continuait à me dévisager. Un saisissement violent le frappait d’une expression puissante, mais insondable. Toujours. Encore ?

Une voiture nous a doublés dans un rugissement de moteur. Je me suis rendu compte que Fabrice avait toujours les mains sur le volant. Serrées. Et qu’il respirait à peine, il haletait presque. Je voyais bien que lui aussi venait de réaliser que son monde s’écroulait.
Et merde… Ce n’était plus la panique, là, qui m’engloutissait, c’était la terreur. Cette putain de peur de le perdre, brutalement, comme ça, à froid.

— Mais tu pouvais pas la fermer ! lui ai-je jeté à la figure (il sursauta). Depuis quand est-ce que… depuis quand tu penses à ces… choses ?

Il s’est détourné de moi, enfin. Il avait l’air d’être sous le choc. Apparemment il n’avait pas prévu de révéler quoi que ce soit au beau milieu de notre querelle habituelle. J’ai eu envie… je ne sais pas, de crier et de trépigner, d’arracher le cuir des fauteuils, de mordre dans mon bras ! Envie de claquer la portière, surtout, et de fuir la bataille pour pouvoir compter le nombre de macchabées dans mon cœur !

— J’en sais rien, j’en sais foutrement rien, Hélène, finit-il par admettre. Et toi… jamais ?

J’ai ouvert de grands yeux.

— Moi quoi ?
— Tu n’y as jamais pensé ?
— Pensé à quoi ?
— Arrête, merde ! a hurlé Fabrice.

Ça avait été à mon tour de sursauter ; nous nous sommes fixés à nouveau, et il y avait ce fossé entre nous, d’un coup, qui me faisait pleurer de rage au plus profond de mon être.

— Je le répèterai pas, ça suffit pour ce soir, reprit alors Fabrice d’un ton enroué. Allez, descends.
— Non.
— Descends, j’ai besoin d’être seul !
— Non, putain ! Je vais pas descendre de ta foutue bagnole sans qu’on ait parlé de ça ! ai-je crié.
— Dégage Hélène ! fulmina-t-il. Tu vois pas que je ne sais plus où me mettre ?

Je l’ai enveloppé d’un regard hagard. Et moi ? Moi ! Je ne savais plus quoi faire ! Effarée, j’étais assaillie, pressée de pensées plus ou moins délirantes.

Devais-je en rire, désamorcer cette crise en prenant ça au second degré ? Mais si c’était sérieux, ne risquais-je pas de le vexer à mort ?

Devais-je me montrer compatissante, lui dire que ça ne faisait rien, qu’on pouvait bien continuer comme avant, du moment qu’on n’en parlait plus ?

Devais-je… je ne sais pas… coucher avec lui ? L’embrasser, tout du moins, pour vérifier… vérifier quoi ? Qu’il n’y avait rien ? Je le savais déjà, qu’il n’y avait rien… de mon côté, en tout cas. Mais bon, si lui pouvait s’apercevoir de la même chose du sien… ce serait vraiment appréciable.

Devais-je prévenir mon mari ?
Et sa femme, Géraldine ?

Qu’avait-il espéré en me débitant cette malheureuse petite phrase qui venait de faire exploser notre relation ? Que j’allais soudain m’apercevoir qu’il était mon Chandler, et moi sa Monica ? Ou qu’on était ces foutus Harry et Sally ?

Une de ses mèches était retombée, follette, sur son front. J’ai lutté de toutes mes forces pour ne pas la repousser avec les autres. Je l’aurais fait, avant. À présent tout était gâché, empoisonné, contaminé.
Je me mis à pleurer, submergée par toutes ces émotions qui me broyaient.

— V’là qu’elle chiale, maintenant, marmonna Fabrice après avoir jeté un coup d’œil dans ma direction.

On se taisait tous les deux. Mes sanglots irrépressibles et mes reniflements étaient autant d’appels sans échos vers l’homme que j’avais passionnément aimé d’amitié pendant de si nombreuses années. Fabrice a soupiré, puis m’a dit, doucement :

— Écoute, je te promets qu’on en reparlera. Mais les autres… m’attendent. Alors… sors, s’il te plaît.

J’ai encore hésité deux minutes, puis je suis descendue de la voiture, toute tremblante et pleurnicheuse. J’ai fait quelques pas vacillants, puis les bras ballants, je suis restée là, sur le trottoir. Paumée. Je m’attendais à ce que Fabrice reparte sur des chapeaux de roues, mais il est resté là, lui aussi, il m’a regardée, longtemps, à travers le pare-brise. Et ce regard était si intense que nous ne sommes pas parvenus à détourner les yeux.

D’un coup, il est sorti de la voiture, a foncé sur moi et m’a prise dans ses bras. Je me suis abandonnée à son étreinte comme une noyée accueille la bouée de sauvetage. En plus de son parfum habituel, il sentait bon le chocolat, je savais qu’il avait fait lui-même son gâteau d’anniversaire, cet après-midi-là, car Géraldine bossait.

Il sentait bon, oui, cette bonne odeur si familière qui fait qu’on se sent en sécurité dans ces bras-là. Je me suis pendue à son cou, j’ai respiré cette odeur si rassurante nichée contre sa peau, et puis… je ne sais pas… pendant que mon cœur cavalait à un rythme fou, que j’essayais de me persuader que ça allait s’arranger, que c’était peut-être un moment d’égarement, ou je ne sais quoi… on s’est embrassé.


*


Eh bien vas-y, continue.
Je n’ai plus envie.
Mais si, tu en as envie, rétorque la bouteille, maintenant vide.
C’est toi qui le dis.
En même temps, tu parles à une bouteille. On peut dire que t’es bourrée comme un coing. Tu peux bien finir ton histoire. Personne ne te reprochera rien ici. On ne reproche rien à une femme ivre. Question de principe.
Hum.
Qu’as-tu ressenti, quand sa bouche s’est posée sur la tienne ?
Rien.
Rien ? Tu es sûre ?
Ben oui, hélas. J’aurais tellement voulu trouver ça au moins agréable. Pour lui faire plaisir. Mais… rien. En fait… si, j’ai ressenti quelque chose.
Tu vois bien…
Ce n’est pas ce que tu crois, perfide.

Disons que j’ai éprouvé cette écœurante sensation d’embrasser un membre de ma famille. Un frère. Ou à l’extrême limite, un cousin. J’ai trouvé cette expérience totalement inconvenante. Lui, ce qu’il a fait… ce qu’il a ressenti, je ne sais pas, mais ce qu’il a fait, c’est de reculer pour plonger ses yeux dans les miens. J’ai essayé de cacher comme je pouvais le début de nausée qui montait en moi, mais il l’a vu, très clairement, je l’ai su d’emblée.
Alors il a souri. Un sourire triste, qui n’a pas atteint ses yeux. Puis il m’a complètement lâchée. Sans un au revoir ni rien du tout, il a fait demi-tour, s’est assis dans sa belle bagnole et s’est tiré.

J’étais à deux pâtés de maisons de chez moi. J’avais à peine la force de mettre un pied devant l’autre, mais je devais me faire violence, la baby-sitter de mes enfants allait bientôt finir sa garde. Je suis rentrée tout doucement, le cœur lourd et pourtant percé de toutes parts. Je perdais du sang, je perdais les eaux, encore une fois… j’accouchais de mon ancienne amitié, j’avais peur de découvrir le monstre que j’étais en train de libérer à la place.

Et ce fut un cafard, bien sûr. Pendant une semaine, pas de nouvelles. Mon esprit pédalait de travers, j’étais dans un état de détresse et de trouble inimaginable. Pas moyen de se défaire de ses mots, de son étreinte, pas moyen d’enrayer le cours dangereux que prenaient mes pensées.

Mon mari, Antoine, rentra de son déplacement, et fut bien étonné de découvrir ce zombie au lieu de sa femme. J’ai eu envie de lui en parler, mille fois. Mais aucun mot n’a franchi le seuil de mes lèvres. Fabrice avait scellé notre amitié dans ces mots, ce baiser, et désormais ma bouche, marquée au fer rouge, était également scellée de ses aveux.

Mon esprit, au contraire, battait la campagne, comme je l’ai déjà dit. Je m’imaginais tout un tas de conversations. Je m’imaginais être obligée de coucher avec lui pour qu’il réalise à quel point son fantasme était aberrant. Je m’imaginais lui écrire des lettres, désolantes à tous points de vue. Je m’imaginais le kidnapper puis l’enfermer dans la cave de l’immeuble jusqu’à ce qu’il crache tout ce qu’il avait sur le cœur, pour qu’il finisse par admettre que la folie s’était emparée de lui.

Lors de mes fiévreuses insomnies, j’eus donc cette révélation : Fabrice était tombé sur la tête. Mais oui, tout s’expliquait ! Il était devenu complètement cinglé ! Un démon était venu lui murmurer des élucubrations à l’oreille pendant son sommeil, et l’avait infecté de ce poison nommé désir.

— Allô ?
— Fab, c’est moi… ai-je chuchoté.
— Oui, je sais bien ! Tu as vu l’heure ? Il est arrivé quelque chose aux enfants ?
— Non, non, tout va bien, ils dorment. Je te réveille ?
— Non, j’allais me coucher, on rentre de soirée… Géraldine est dans la salle de bain. Pourquoi t’appelles ?
— Je sais pourquoi tu as envie de m’embrasser !
— Avais.
— … C’est parce que quelque chose de mauvais, un démon sans doute, est venu te posséder… Hé ! Qu’est-ce que tu as dit ?
— J’ai dit « avais ».
— Avais ?
— Oui. J’avais envie de t’embrasser.
— Oh…

J’ai dégluti.

— Tu veux dire que… ça y est, c’est parti ?
— Oui.
— Depuis… euh… quand ?
— Depuis cette nuit où je l’ai fait.
— Mais… mais pourquoi est-ce que tu ne m’as rien dit ? Ça fait une semaine que cette histoire me tourne les sangs !
— Tu n’avais qu’à me le demander.
— Fabrice ! Je t’ai laissé une dizaine de messages ! Tu n’as répondu à aucun !
— Oui, je sais bien mais… je n’avais pas envie de te parler. Pas envie d’en parler, surtout.
— Pourquoi n’avais-tu pas envie d’en parler, si ce malheureux incident est clos ? Dans quel état crois-tu que j’étais, quand tu m’as larguée dans la rue ? Et puis pas de nouvelles pendant huit jours, bordel, tu es complètement irresponsable ou quoi ?
— Je suis désolé, Hélène… Je ne pensais pas que ça t’avait autant remuée.

Là, je suis restée coite. Un long moment. Dehors, un orage se déchaînait, on aurait dit que la ligne crépitait pendant qu’une soixantaine d’interminables secondes s’enchaînaient comme des perles sur un fil.

— Bon, on peut se voir ? ai-je enfin dit, d’une voix rocailleuse que je ne me connaissais guère. (L’émotion.)

Fabrice a soupiré. Un long soupir :

— Oui… si tu veux. Antoine est rentré de Toulouse ?
— Nan. On peut se voir demain ? ai-je insisté, et mon cœur battait fort.

Silence.

— Ouais… ok. Au café habituel ?
— Oui…
— Pause du midi ou après le boulot ?
— Comme tu veux.
— Midi alors. J’ai rendez-vous vers 17 heures.
— C’est qui ? a soudain demandé la voix lointaine de Géraldine.
— C’est Hélène… elle a un problème avec son ordi et cherchait des conseils informatiques…
— Fais-lui un bisou de ma part ! l’ai-je entendu dire.

« Tu parles ! » ai-je pensé en grimaçant.

— Bien sûr Nine… Géraldine te passe le bonjour… Hélène ?
— Oui ?
— Elle est sortie… C’est tout ce que tu voulais ?
— Oui…
— Je t’appellerai dès que je termine, ce sera sans doute vers onze heures quarante-cinq. Dis…
— Oui ?
— … Tu as réellement parlé que je suis possédé ou c’est moi qui…
— Laisse tomber mon grand ! Laisse tomber… ai-je coupé, me sentant gaie. Allez à demain !

J’ai raccroché le sourire aux lèvres. Il pleuvait toujours à verse dehors, mais dans mon cœur il ne pleuvait plus. J’étais libérée du méchant cafard qui me mangeait le bide depuis des jours… Cette nuit-là, pour la première fois depuis huit jours, j’ai dormi du sommeil du juste.


*


Et on suppose que ça n’en est pas resté là, vu l’état dans lequel tu te trouves ce soir…
Oui… « on » suppose bien.

Le lendemain, en sortant du travail, je me suis rendue au point de rendez-vous que Fabrice m’avait fixé par téléphone. J’étais joyeuse, insouciante, considérant ce fâcheux évènement réglé. Et j’étais contente de retrouver Fabrice dans une situation « normale ».

Il est arrivé avec dix minutes de retard, et on a eu du mal à trouver une table. Dès qu’il s’est assis et a posé son regard sur moi, j’ai déchanté à la vitesse de la lumière. C’était différent. Tout était différent. En lui, maintenant, je pouvais lire comme dans un livre ouvert. Son regard avait changé. Il était soucieux, un peu sévère. Il m’en voulait, c’était clair.

— Bon, eh bien euh… ai-je commencé. Tu veux manger ou…
— Oh que oui, je crève de faim… S’il vous plaît ? Croque-monsieur et salade pour moi et… Hélène, tu veux quelque chose ?
— Oui… p-pareil. Fab… ?
— Hum ? a-t-il fait distraitement en dépliant sa serviette.

Normal ! Pfff ! Il n’y avait rien de normal, là-dedans. Je me suis dandinée sur ma chaise, réfléchissant, tandis que Fabrice enlevait sa veste, desserrait le nœud de sa cravate, préparait ses couverts… Il m’a subitement dévisagée, avec beaucoup d’attention. Et d’intensité, je dirais même. Longtemps. Avant de détourner les yeux et de se concentrer sur une affichette collée à la vitrine.

— Tu as mauvaise mine, m’a-t-il déclaré, sérieux comme un pape.

Sans plus me regarder.

— Ouais, je sais…

Je ne le reconnaissais plus. D’habitude il était si enjoué ! Toujours à déconner, toujours à sourire. Ce jour-là, les traits fermés de son visage me paraissaient réellement de mauvais augure. On aurait dit… qu’il était sur ses gardes.

On nous a servis, Fabrice a commandé du vin, j’ai tapé un texto à ma mère, qui gardait les enfants. On a commencé à manger en échangeant des banalités sur mes gosses et leurs conneries, les goûts de chiotte de sa femme, Géraldine, l’équipe de foot française… Entre la salade et le dessert, j’ai fini par murmurer que j’aurais aimé comprendre. Malgré le brouhaha alentour, Fabrice m’a très bien entendue.

— Tu veux que je te dise quoi ? m’a-t-il répondu, assez sèchement d’ailleurs. C’est encore le bordel dans ma tête, je ne sais pas… pourquoi je t’ai sorti ça, d’un coup. Si j’avais pu ravaler mes mots…
— Mais… tu y pensais souvent ?
— Depuis quelques temps, oui. Tu vois, je suis franc. J’y pensais même souvent.
— Et comment tu expliques ça ? Une attirance passagère ?
— Non, je ne pense pas. En… t’embrassant, l’autre soir, j’ai compris que j’étais dans l’erreur.
— D’accord.

Et les moelleux au chocolat sont arrivés. Je les ai regardés d’un air vide.

— D’accord, n’ai-je pas pu m’empêcher de répéter (pas question de lâcher le morceau !). Mais maintenant… tu ressens quoi ?

Fabrice a mordu dans son gâteau, du chocolat a dégouliné sur son menton. Tout en mastiquant, il m’a toisée franchement. Et, la bouche pleine :

— Tu sais Hélène, toi et moi on est proche, très proche. Je te mentirais en affirmant que les hommes ne pensent pas à ce genre de choses avec leurs amies filles.

Bah alors là, je tombais de haut. Sonnée, je l’ai considéré avec incrédulité.

— Qu’est-ce que tu entends par-là ? Tu… tu ne crois pas à la véritable amitié entre un homme et une femme ? ai-je demandé, stupéfaite.
— Eh bien… non.
— Mais… mais enfin, et Valérie, et Louise ? Tu as déjà pensé à ce genre de trucs avec elles ? À les… embrasser, ou…
— Hummm, non, jamais, a-t-il assené tranquillement en finissant son moelleux.

J’étais sur le cul, comme on dit. Pour me donner une contenance, j’ai pris mon verre d’eau d’une main tremblante, et ai bu deux gorgées qui m’ont parues acides. Je me suis étouffée dedans, l’eau a giclé sur mon visage et de la morve est sortie de mon nez, bref, j’offrais un spectacle sexy et glamour magique. Je me suis précipitamment essuyée avec un Kleenex sorti de mon sac. Fabrice vidait son verre de vin en lisant le menu des cocktails. En galant homme, il faisait semblant de ne pas remarquer mes catastrophes.

— Si tu n’as jamais pensé… à faire des… enfin, tu sais bien. Avec Valérie ou Louise ou… c’est bien que tu crois en l’amitié avec elles, non ? ai-je objecté, reprenant mes esprits.
— Hum oui, mais on n’est pas proche comme toi et moi. Ce sont des copines. J’sais pas si on peut parler d’amitié, dans ces cas-là.

Et il me sortait tout ça avec un détachement admirable. Toujours sans me regarder. Oui, j’étais époustouflée par son calme – apparent peut-être – alors que j’étais en train de couler à nouveau. L’abominable mal de bide me reprenait. J’ai repoussé mon moelleux au chocolat, puis respiré à fond avant de lancer :

— Écoute, je ne sais pas du tout où tu veux en venir. Tu es en train de me dire qu’entre toi et moi… il n’y a pas d’amitié ? Parce qu’on est proche ? Tu veux dire quoi… trop proche ? C’est pas paradoxal, ça ? Je sais pas, moi, on est marié, j’ai des enfants, vous essayez d’en avoir avec Géraldine… ça va où, là ? Je ne te suis pas.
— Peut-être qu’on est trop proche pour que ça continue à rouler proprement entre nous, ouais, a-t-il rétorqué.

Le souffle coupé, j’ai pris sa main et l’ai tirée à moi pour le forcer à me regarder :

— Tu veux qu’on… tu ne veux plus… ai-je haleté, et l’incohérence de mes propos me choquait, mais je n’y pouvais rien.

Une déferlante d’angoisse m’a submergée. Fabrice m’a fixée droit dans les yeux :

— Je crois en effet qu’on va arrêter… de se voir. Un petit moment. Ça vaut mieux pour tout le monde.
— Mais FABRICE !

Oui, je venais de crier. De hurler même. Il fallait que ça sorte. Mon cauchemar se réalisait, et je me sentais impuissante face à la violence que ça déclenchait en moi. Plusieurs personnes nous regardèrent, j’aperçus même Pascal, le proprio, avec qui j’avais des liens d’amitié. Mais je n’en avais cure.

— Tu ne peux pas faire ça. Tu es mon meilleur ami et je t’aime… Tu ne peux pas nous faire ça !
— Arrête de te donner en spectacle, Hélène, a-t-il grondé, plus du tout désinvolte, cette fois.

Je m’aperçus alors que j’étais debout, exsangue, et que plus personne ne parlait autour de nous. Je me rassis tout doucement, déconfite. Lui lâchai la main.

Les conversations reprirent dans le café, et moi je me mordais la lèvre pour m’empêcher de chialer comme une conne. Fabrice me mitraillait du regard. Je me sentais comme à un peloton d’exécution. Bam-bam, les balles venaient de me traverser. J’étais morte. Le sang coulait. Enfin, pas le sang, mais les larmes. Eh oui, je pleurnichais, finalement. Une vraie fontaine. Je me suis cachée dans mon Kleenex, tout en jetant des coups d’œil éperdus à Fabrice, nerveux, fâché.

— À quoi t’attendais-tu, ajouta-t-il, une lueur féroce dans le regard. Tu me touches constamment, tu me parles de ta lingerie, tu me fais lire des nouvelles lestes, et je ne sais quoi encore… comment veux-tu que je n’aie pas d’arrière-pensées avec toi ? Au début ça me passait au-dessus, puis petit à petit, j’en sais rien… l’envie d’aller peut-être plus loin s’est instillée en moi, comme un poison. Et je ne peux plus revenir en arrière, même si je sais maintenant que cette idée était complètement folle. C’est fini, je ne te vois plus comme une simple amie. La preuve, j’ai menti à Géraldine. Je ne lui ai pas dit que je te voyais ce midi. Ça veut tout dire, tu ne crois pas ?

Bouhouhou… Et je pleurais, et je pleurais… et je n’écoutais plus… Quand j’ai enfin relevé la tête de mon Kleenex noir de mascara, Fabrice était debout, il passait sa veste. J’avais honte de lui présenter cette mine affreuse qui devait tordre mes traits. Pathétique, j’étais pathétique.

— Essaie de ne pas dramatiser la situation, on se reverra. Mais dis-toi bien que ce ne sera jamais plus comme avant. Ce n’est pas vraiment ta faute. On n’y peut rien, c’est tout. L’amitié, la vraie, avec une femme, je n’y crois plus.

Il a sorti un billet de vingt de sa poche, je savais qu’il allait partir, mais je n’arrivais pas à dire quoi que ce soit. Qu’aurais-je pu dire ? J’avais la tête vide, et pourtant une atroce migraine commençait à me la presser tellement fort qu’on aurait pu voir du jus couler de mon cerveau. Fabrice a hésité… et m’a tourné le dos, sortant du café sans même un au revoir. Encore.


*


Eh oui, l’inconstance masculine.
Mais ta gueule, franchement, ta gueule. D’abord, ça concerne plutôt les femmes, l’inconstance, alors avant de parler hein… On dit bien « Souvent femme varie, bien fol est qui s’y fie. »
C’est marrant quand tu t’insultes toi-même. Comme si, pourtant simple vaisseau de verre qui se briserait en pierres d’étoiles sur les rochers, j’étais doué de parole.
Ha ha. Tu vois, je me marre. À bout.
Arrête de boire.
Tu es vide alors y a pas de mal. Au trou !
Et la suite de ton histoire, alors ? Tu as parlé avec Géraldine, Antoine ? Tu t’es confiée à quelqu’un ?
Au début, non.

J’ai continué à pleurer mon Fabrice même quand mes yeux étaient secs. Avec mes enfants ça a été dur d’expliquer pourquoi ils ne voyaient plus « tonton Fab’». Mon mari a appelé Fabrice, ils ont eu une conversation un peu houleuse, que j’ai avidement suivie, tout en fourrant, de façon anarchique j’en ai bien peur, des cuillères de compote dans la bouche de ma fille. Quand Antoine a raccroché, il m’a dit, les yeux sombres :

— Laissons Fab tranquille un moment. Il n’a pas besoin de nous dans sa vie en ce moment.

J’ai ouvert la bouche pour protester, mais en croisant le regard soupçonneux de ma fille, je me suis tue. De la compote pendait de son nez et badigeonnait ses joues et son menton. Pauvre chérie. Elle devait se demander si sa mère n’était pas devenue à moitié cinglée. J’ai ravalé ma peine, et j’ai recommencé à prendre soin de mes enfants.

Les jours ont passé. Loin de m’apaiser, je sentais grossir la boule d’injustice et de douleur dans mon cœur. Et, enfin, j’ai fini par me poser les bonnes questions…

Est-ce que Fabrice pouvait avoir raison ? N’avais-je pas été folle de croire que je pouvais être amie avec un homme sans qu’il ne naisse, ou en l’un ou en l’autre, cette brûlante envie d’aller plus loin ?

Oh, je m’étais déjà demandé tout ça, bien sûr, quand j’étais ado. J’avais de bons potes. Je m’interrogeais souvent sur ce qu’ils pensaient de moi. Mais je n’ai jamais osé les consulter à ce sujet. J’avais peut-être peur de le savoir.

En vieillissant, j’ai pris les gens comme ils me venaient. Sans juger, sans analyser. Au bout du compte, je n’y ai plus pensé, à cette éternelle question que tout un chacun se pose, à un moment donné de sa vie.

Et puis j’en voyais tellement, des amis hommes et femmes, se comporter comme des frères et sœurs… Pour moi il était clair qu’on n’avait plus besoin de douter à ce propos : l’amitié entre un homme et une femme, ça existait !

Quand j’ai rencontré Fabrice, on était célibataire tous les deux. Alors, fatalement, est venu ce moment où on se demande s’il y aura plus que de l’amitié, si un autre sentiment n’est pas prêt à naître, pour peu qu’on le laisse éclore. Fabrice était chaleureux, drôle. Intelligent. J’avais beaucoup d’affinités avec lui, ce que je ressentais ne me transcendait pas non plus, pourtant il était clair qu’il m’intéressait et qu’il pourrait peut-être y avoir « plus ». J’adorais passer du temps en sa compagnie… Mais j’avais été tellement échaudée par mes précédentes et catastrophiques relations amoureuses que je n’étais pas prête à tenter quoi que ce soit sans un signe encourageant de sa part. Alors… j’ai laissé Fabrice prendre le chemin de notre relation. Il est apparu qu’il ne me voyait que comme une amie, et ça a été très bien comme ça. Pendant sept ans…

On a fait nos vies, on a trouvé nos conjoints, et patatras !
Comment les autres géraient-ils ce problème ?
J’ai commencé à poser des questions, comme ça, l’air de rien. À tous ceux qui ont bien voulu y répondre. Et ces réponses que j’ai reçues… pffff !
Il y a eu les collègues, d’abord…

— Vous y croyez, vous, à l’amitié entre un homme et une femme ?

Quelques grognements ici et là. De vagues marmonnements et autres contenus éclairants. Quand soudain, ma secrétaire, Emma :

— Ben ouais ! J’y crois à fond !
— Ah bon ? C’est super ! Ça existe alors ! J’en étais sûre !
— Mais oui, ça existe !

Je me voyais déjà l’annoncer triomphalement à Fabrice, quand Emma a ajouté :

— Mais avec un homo, bien entendu… comme mon meilleur ami. On se dit tout ! Parce que les hétéros, ils doivent toujours avoir des idées derrière la tête. C’est o-bli-gé, tu sais.

Bon.
Devant la photocopieuse… Un homme, cette fois, Maurice qu’il s’appelle, du service compta. Un grand type un peu miro, le cheveu clairsemé, l’esprit vif. J’aime bien discuter avec lui, à l’occasion. On est hyper différent, c’est justement ce qui fait son charme. J’adore confronter nos opinions.

— Moi je suis heureux en couple, m’a-t-il confié avec un clin d’œil (qui démentait furieusement ses propos, si tu veux mon avis, mais passons). Alors je suis tout à fait ami avec mes amies. Je ne dis pas qu’elles, elles n’y pensent pas, par contre. Vu les regards qu’elles me lancent, parfois, ou les petits sous-entendus… Justement, l’autre fois j’étais allée chercher ma fille, tu sais, la petite Christina, à son cours de danse, et sa prof m’a…

Je n’écoutai pas la suite. Mouais. Un ego, quoi. Aucun intérêt son bavardage, finalement. J’ai coupé court en claquant brutalement mon tas de photocopies sur une table, puis je suis sortie avec un sourire d’excuse en prétextant un rendez-vous.
Il m’avait quand même donné une idée.

— Fabrice ?
— Oui ?
— Tu es heureux en couple ?
— Pourquoi tu me demandes ça ? Tu sais que je taffe ?
— Réponds-moi.
— Bon… je vois qu’elle a fuité. Je ne savais pas comment te le dire, mais puisqu’elle t’en a parlé… Oui, Géraldine et moi, nous divorçons. Cette fois, c’est sûr.
— Quoi ?
— Nous sommes tombés d’accord depuis longtemps : nous ne nous aimons plus. Voilà, c’est la vie.

Toute une institution venait de s’écrouler. Mariés depuis 5 ans ! Un soupçon naquit dans mon cerveau survolté.

— Est-ce que tu crois qu’à cause de vos problèmes tu t’es mis à…
— Non, Hélène, s’il te plaît ! m’a-t-il coupée derechef. Arrête avec ça ! Je me doutais que tu allais encore me bassiner ! Ça n’a rien à voir. Toi et moi, c’est plus possible. Je te l’ai dit, je ne crois pas en l’amitié homme/femme. À quoi bon continuer ?

J’ai raccroché en pleurs. Eh oui. Je suis une chialeuse, on se refait pas.





Un soir qu’on dînait paisiblement avec les enfants, mon mari m’a regardée. Fixement.

— Tu vas bien ? Je te trouve bizarre en ce moment. Depuis cette histoire avec Fabrice… je vois bien que ça ne va pas.
— Mais non, ai-je menti (mal, si je puis l’avouer).
— Pourtant je sais bien que tu n’es pas au mieux de ta forme. Regarde le plat de ce soir, sincèrement ?

Je lorgnai mon assiette. Purée, steak.

— Euh… je ne te suis pas.
— C’est comme ça tous les soirs maintenant.
— Euh…
— Où sont les poivrons jaunes ?
— Hein ?
— Ou rouges, oranges… Les tomates ? Les carottes ? Un peu de vert, peut-être ? Du rôti au curry ? De l’entremet à la rose ?
— Mais enfin chéri, qu’est-ce que tu…
— C’est bien fade, tout ça, ça ne te ressemble pas. Tu t’éclates en cuisine, d’habitude. Y’a de la couleur partout. Depuis quelque temps, ça devient tristounet.

Éberluée, je l’ai dévisagé un long moment. Il mangeait tranquillement, impassible, tout en me surveillant de temps à autre. Les enfants rigolaient entre eux, de la purée leur sortant des oreilles. La télé diffusait un rébarbatif reportage sur un certain Brodsky (poète reconnu que je ne connaissais évidemment pas) qui avait été arrêté pour attentat à la pudeur. Pour ma part, je pédalais dans la semoule. Mais c’est peut-être de l’art, ça aussi ? Rien qu’à l’imaginer, on sent bien que c’est tout un concept, ce pédalage de semoule. Ainsi je découvris que mon mari évaluait les degrés de mon bonheur familial à la teneur de nos assiettes. Intéressant. Bon et concernant mon affaire, que lui dire ?

— Tu crois qu’un homme peut être ami avec une femme sans arrière-pensées ? lui ai-je demandé, à tout hasard.

Il a haussé les épaules.

— Non.

Ce que j’ai toujours apprécié chez mon mari, c’est sa manière brute et incisive de clarifier le fond de sa pensée en très peu de mots. J’ai laissé tomber. Je savais que je n’en tirerais rien d’autre, de toute façon.
J’aurais dû le questionner après une partie de jambes en l’air. Là, il est loquace !


*


Alors, j’ai continué ma quête désespérée. Il fallait bien que je me raccroche aux branches. Que je trouve un sens à tout ce merdier.

Un matin que je noyais mon cafard dans mon café noir, Pascal, le proprio du bar, est venu s’asseoir à côté de moi.

— T’as pas l’air dans ton assiette, en ce moment, m’a-t-il lancé, et il brillait dans ses yeux cette petite lueur intriguée qui donne toujours envie de se confier aux gens qui écoutent vraiment.

J’ai haussé les épaules sans répondre. Se confier, ça servait à rien. Plus rien ne servait à rien, d’ailleurs, si Fabrice n’était plus dans ma vie. Le comptoir était froid sous mes avant-bras nus. J’ai frissonné.

— Allez, m’a encouragée Pascal, en me pressant l’épaule.
— Boarf.
— Mais encore ? Ce sont les petits qui t’en font voir ?
— Nan.
— Ton mari alors ?
— Nan.
— Le boulot ?
— Nan !

C’est qu’il connaissait toutes les parties de ma vie, le Pascal. Faudrait que je songe d’ailleurs à me limiter, côté confidences aux barmen. Dès qu’on a un coup dans l’pif, c’est toujours vers eux qu’on se tourne pour leur raconter les grandes Vérités de la Planète, et accessoirement, les petits détails de notre vie sexuelle, voire même la misère de nos tracas quotidiens. En gros, quand ton mec a une petite bite, que ta gamine a trouvé ta cachette de sextoys ou que tu te lamentes de toujours marcher dans des merdes de chien sur le trottoir, la première personne à compiler ces différentes informations, c’est le copain barman.
Pas étonnant qu’ils sachent toujours à quel moment t’as besoin d’un remontant.

J’ai justement regardé le verre de cognac que Pascal avait glissé vers moi, sur le comptoir lisse. Ce dernier était tellement briqué que je me reflétais dedans comme dans un miroir. J’ai croisé mon regard, et ça m’a déplu.

Pendant une minute, j’ai cru que j’allais résister. Puis j’ai vidé le petit verre, cul sec. Ça m’a brûlé l’œsophage. Tu m’étonnes, à dix heures du matin. Mon estomac avait déjà eu du mal avec le café dégueulasse… Pascal a ri. Il avait un bon rire, ce Pascal. Franc mais léger, sans en faire trop. Je les avais toujours bien aimés, lui et son rire.
J’ai lorgné ses mains, ses doigts, forts et habiles, et me suis vaguement demandé quel effet ça me ferait s’il me les fourrait dans le vagin.

— Mais tu penses à quoi ? s’est offusqué, Pascal. (Il n’avait apparemment perdu aucun de mes regards.)
— Euh…

J’étais devenue rouge comme une belle pivoine rubiconde. Pascal me scrutait avec grand intérêt.

— Ben à rien de particulier, ai-je menti.

Puis j’ai pris conscience de ce qui venait de se passer. Merde. C’était un bon copain, finalement, même s’il était barman. Et je venais d’avoir une pensée érotique à son encontre. Je n’avais jamais réalisé à quel point l’amitié entre un homme et une femme pouvait tenir sur un cheveu. Qu’est-ce qui faisait qu’on allait plus loin avec certains hommes, et ce qui nous arrêtait avec d’autres, limitant notre lien à de la belle amitié.

Depuis le pétage de plomb de Fabrice, il me venait de plus en plus souvent ce genre de pensées. Je crois bien que c’était foutu maintenant. Je n’arriverais plus jamais à considérer mes copains hommes avec la même innocence qu’avant. J’ai eu encore plus le cafard. Je crois bien que je me suis même mise à pleurer (on se refait pas, oui, je sais). Pascal m’a serrée contre lui, un peu maladroitement à cause de sa bedaine de quinquagénaire vieillissant.

— Chut… a-t-il murmuré d’un air apaisant.

Heureusement, le bistrot était pratiquement désert. On était en semaine et il pleuvait des seaux d’eau comme des méga-citernes, dehors. Je me suis essuyé les yeux en me traitant intérieurement de petite fille fragile, puis j’ai risqué un sourire à travers les larmes de rimmel sur mes joues. Pascal s’est foutu de moi. Tu sais, peut-être que ça peut paraître méchant. Mais c’est exactement ce qu’il me fallait. L’équilibre entre nous était rétabli.

— J’ai un ami très cher, ai-je commencé. Il ne croit plus en l’amitié entre un homme et une femme. Je te parle de la vraie amitié, celle qui te fait battre le sang quand tu t’inquiètes pour ton ami, ou te sentir aux anges quand il est heureux.
— Ouais.
— Il y a quelques semaines, Fabrice m’a avoué avoir des… envies qu’il n’aurait pas dû ressentir. Pour moi, je veux dire.
— Ouais ?
— Ben tu sais, ce genre de choses qui te donne envie de poser les mains ou la bouche là où il faut pas…
— Ah… ouais…
— Du coup, je savais plus où me mettre…
— Hum…
— J’ai dit des horreurs…
— Ouais ?
— Ouais, genre il était possédé, et je sais plus quelle connerie…
— Ah, ouais !
— Putain mais t’es vachement loquace hein, pour un barman !

Pascal a éclaté de rire une nouvelle fois. J’aimais vraiment son rire. J’aurais bien aimé l’entendre tous les jours, même. Peut-être que ça m’aurait mis du baume au cœur pour toute la journée. J’ai souri, et j’ai fini mon café. Il était froid.

— Attends, a murmuré Pascal en se levant.

Il est allé me chercher un croissant.

— Merci…

Il me faisait fondre, cet homme. Touchant, attachant, et si gentil. La première fois que je l’avais vu, je l’avais pris pour un putain de macho décérébré. Mais rapidement, j’avais compris que c’était un homme sincère et délicat, qui se cachait des autres. Il portait un masque en permanence. Normal, pour un barman. Son rôle, c’était pas de se montrer, mais d’écouter les bobos de la clientèle. Puis, je crois bien qu’il aimait ça, le Pascal, écouter. Il aurait dû être psy.

J’ai mordu à pleines dents dans le croissant, puis j’ai contemplé Pascal en mâchonnant.

— Tu en penses quoi, toi, de tout ça ? ai-je quand même demandé.
— De quoi, précisément ? a-t-il répondu d’une voix douce.
— De l’amitié…
— Entre un homme et une femme ?
— Oui…

Il a eu un sourire énigmatique, puis a baissé les yeux sur sa main. Elle se trouvait toute proche de mon bras, posée à plat sur le comptoir. J’ai aussi baissé les yeux sur elle, et l’ai regardée attentivement. Ce n’était pas une main paisible, ni innocente. Elle ne bougeait pas, mais on sentait bien qu’elle attendait, en quelque sorte, qu’elle palpitait d’attente. Je me suis sentie un peu troublée.

— Tu vois bien ? a dit Pascal, encore plus doucement. Tu as compris.
— Je ne suis pas sûre, ai-je rétorqué malgré tout.

Et c’était vrai. J’étais désarçonnée, et envahie d’une drôle de sensation. Mais j’avais peur d’être parano. J’ai coulé en douce un regard curieux vers Pascal. Nos yeux se rencontrèrent et je les baissai aussitôt, me mordillant la lèvre.

— Voilà, a-t-il conclu, et il est reparti dans un rire, mais plus grave qu’à l’accoutumée.
— Explique, ai-je chuchoté.
— C’est simple. On ne peut pas être ami avec une femme, surtout quand c’est une belle femme. Il y aura toujours du désir entre l’homme et la femme.
— Mais…
— Je sais, vous, les femmes, vous y croyez dur comme fer. Et pourtant, je suis certain que le mec, quel qu’il soit, il aura toujours une arrière-pensée, à un moment donné. Pour vous, les nanas, je sais pas. Sans doute que oui aussi. Mais je suis moins sûr.

J’ai soupiré et posé le reste de croissant sur le comptoir. J’ai à nouveau croisé mon regard dans ce putain de miroir lisse. J’avais l’air lisse, moi aussi. Et pourtant, je me sentais faite de pics et d’aspérités, durs, sévères, et aussi de meringue molle et qui colle aux doigts.

Dans mon image, ça ne se voyait pas. On distinguait juste les traits de mon visage, lisses, mes cheveux, lisses, et ma bouche qui faisait la moue, lisse également. Et mes yeux étaient vides. Faisait chier, tout ça. Bien sûr, c’était pas la première fois que j’avais des pensées existentielles. Néanmoins, je prenais conscience de tout un tas de réalités qui ne m’avaient jamais réellement effleurée. Comme ce foutu regard qui cache tout, ou ne dévoile rien, kif-kif. On s’imagine des choses ou au contraire, on ne voit rien, et il s’y passe de méga-conflits qui font chier.

Alors voilà, c’était ça, le secret de la réussite dans l’amitié homme/femme. Juste que l’un et l’autre, ou l’un ou l’autre, ne savaient pas lire le regard de son ami. Ou que son ami était super bon comédien, et ne montrait pas ce qu’il pensait vraiment.

— Donc… ça n’existe pas, ai-je murmuré douloureusement.
— Je n’ai pas dit ça, s’est étonné Pascal.

Je l’ai dévisagé. Il semblait embêté pour moi. Au moins, ça, je le percevais.

— Explique ? ai-je intimé, et j’étais plus directe cette fois.
— J’imagine que l’on peut être parfaitement ami avec un ex, a déclaré Pascal.
— Pourquoi ?
— Ben parce qu’il n’y aurait plus de désir entre les deux personnes. Vu qu’il aurait déjà été comblé.
— Mouais. C’est mort alors, puisque je n’ai jamais couché avec Fabrice…
— Euh…
— … et qu’évidemment, je ne compte pas coucher avec lui.
— Ah.
— Voilà… c’est tout. Je crois bien que je peux tirer une croix sur mon amitié avec lui.

Pascal n’a rien dit. Il s’est contenté de me regarder. Et moi, je pensais à Fabrice, et mon cœur était tellement lourd. Et je ne pouvais pas m’empêcher d’observer à la dérobée les doigts de Pascal, toujours immobiles tout près de ma peau nue. Je sentais qu’il avait raison.

La preuve était là, sous mes yeux. Cette main qui avait envie mais n’osait pas, cette main qui était le prolongement d’une idée, d’un désir ; cette main comme le commencement d’un rapprochement physique, l’anticipation de caresses à venir, de frissons et de vertiges.

Les hommes avaient des mains, les femmes avaient un cerveau qui les conduisait à fantasmer sur les mains, voilà où on en était, c’était la panade complète et je n’arrivais toujours pas à remettre de la couleur dans mes plats.


*


Un énième klaxon me tire de ma torpeur avinée. J’ai froid, maintenant. La bouteille ne parle plus. Pleine de vacuité, elle a arrêté de me causer depuis un moment. Il n’y a plus que moi sur ce balcon noctambule. Moi et mes pensées qui tournent en rond, moi et mes souvenirs de Fabrice, qui me font mal, mal, mal…

Je me lève avec précaution, la chaise de jardin racle sur le dallage, ça fait un boucan d’enfer. Je sens que dès potron-minet, le voisin du dessous va venir me saouler. Peu importe. Plus rien n’a d’importance. Je vais continuer à aimer mon mari, à élever mes enfants, et la vie roulera comme ça jusqu’à que ce que ce soit moi qui roule au bas d’un fossé, après une cuite, ou au cul de Pascal pour le lécher, parce que j’aurais tellement envie de faire un truc dingue, de péter la routine, de la tordre, de foutre en l’air mes principes… parce que j’ai le vide de Fabrice, et que rien ne viendra plus combler cette béance pitoyable. Surtout pas cette bouteille, surtout pas mes pensées qui tournent en rond.

Je rentre. Les portes de la baie vitrée claquent derrière moi.


*


L’été est passé.
On est parti en vacances avec les enfants. Je n’ai plus posé de questions à personne sur l’amitié entre un homme et une femme. J’ai appris par nos amis communs que Géraldine était enceinte, et que Fabrice était revenu au domicile conjugal. J’ai été heureuse pour eux. J’ai eu envie d’envoyer une belle carte de félicitations, mais au moment de la mettre dans la boîte aux lettres… je ne sais pas. Mes doigts tremblaient, mon cœur battait fort, et j’ai pensé que Fabrice n’aimerait pas que je me mêle de sa vie privée. Pourtant, comme j’étais heureuse pour eux, pour lui !

J’ai serré la carte contre ma poitrine, tout doucement, le papier a craqué un peu au contact de mon chemisier. Je pensais à leur bébé, que je ne pourrais sans doute pas le connaître, ni le serrer dans mes bras.
Les enfants m’ont appelée. Je me suis retournée, je les ai vus, souriants, détendus, aimants, et j’ai fondu de bonheur.
La carte, je ne l’ai jamais postée.


Un jour, je suis revenue voir Pascal à mon bistrot préféré. On a discuté de choses et d’autres. Je ne me suis souvenue de ma passagère faiblesse pour lui, il y a quelques mois, qu’en regardant une de ses mains, par inadvertance. Ça ne m’a pas fait grand-chose, j’ai souri, et on a continué à discuter sans arrière-pensées. Enfin, je crois. Sans trop d’arrière-pensées.

C’est suite à cette brève rencontre que ça m’a pris. Cette putain d’illumination qui te change le cours d’une vie. Je me suis jetée sur le téléphone comme une folle, et j’ai appelé Fabrice pour lui fixer un rendez-vous. Il n’a pas pris l’appel, mais je suis tombée sur Géraldine, qui a promis qu’il allait venir. Au passage, je l’ai chaleureusement félicitée, et elle s’est mise à me raconter sa vie.
Enfin… leur vie.

Et c’est comme ça que c’est revenu, tout doucement. J’écoutais les détails, je faisais mon barman, moi aussi. Je buvais ses paroles, je n’avais plus besoin de boire autre chose. Je me repaissais de leur histoire, émerveillée, tellement pleine de gaieté… et le lendemain, j’ai changé les draps de lit. J’avais acheté une nouvelle paire, dans des tons exotiques : turquoise, vert, jaune… Je la trouvais géniale, cette parure. Mon mari a apprécié aussi. J’étais heureuse.


Je sens bien que vous allez rester sur votre faim.

Je vais donc vous répéter ce que je lui ai dit, à Fabrice, ce soir-là, quand il est venu me retrouver sur le banc du square, pas loin de chez moi. Il y avait toute cette lumière orange de fin de journée, cette superbe lumière de fin d’été, qui teinte tout le paysage, les cheveux, les yeux… et justement, c’est les yeux dans les yeux que je lui ai parlé, à mon ami.

J’ai dit…

C’est pas grave, d’éprouver de l’attirance. C’est pas grave, d’avoir envie de certaines choses avec l’autre, de temps en temps. Ça ne gâche en rien l’amitié qui lie deux vrais amis, même s’ils sont d’un genre différent, qu’ils regardent les mains, les seins, ou la bouche. C’est inévitable, apparemment.

Ce qu’il faut faire, surtout… c’est ne pas en tenir compte.

C’est garder en mémoire les éclats de rire, les mains qui se touchent pour rien, pour rire, sans arrière-pensées. C’est sourire quand on en a envie, râler aussi, jouer au poker et tricher, sortir en boîte pour pas danser et juste savourer la présence de l’autre. C’est manger ensemble, en famille. C’est se parler de tout et de rien, et aussi se confier les choses qu’on a sur le cœur, parce qu’on a besoin de les partager avec un ami. C’est prendre le bébé de son ami dans les bras, le tartiner de baisers, donner des conseils aux jeunes parents, puis le bercer…

Et bercer l’ami cher à notre cœur, de mots tendres, de mots sincères, de mots drôles, et l’accompagner jusqu’au bout sur le chemin de la vie.

Je lui ai dit tout ça à Fabrice. Il est resté longtemps prostré sur le banc, à me regarder. Et lentement… il a souri.


*


Ce soir, j’ai invité Géraldine et Fabrice à la maison.
J’ai fait une salade de poivrons jaunes. Avec des tomates. Et plein d’autres trucs bizarres, et tout colorés. Quand mon mari a vu le plat, il a éclaté de rire.

Et moi aussi.




Avec le temps... Avec le temps, va, tout s'en va, On oublie le visage et l'on oublie la voix, Le cœur, quand ça bat plus, c'est pas la peine d'aller Chercher plus loin, faut laisser faire et c'est très bien, Avec le temps...
Léo...

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Re : Où sont passés les poivrons jaunes ?
« Réponse #1 le: 09 Mars 2015 à 10:26:23 »
Hello Sally,
Eh beh ça se lit bien tout ça...
J'aime beaucoup l'introduction, la référence à l'alcoolisme naissant, et le fait que le texte se construise avec des flashbacks. La description du mari et de la relation complexe de la narratrice avec lui est bien rendue aussi.

Ce qui me gène le plus, c'est que l'histoire et la révélation à l'origine de la "déprime" de l'héroïne sont un peu trop banals pour un texte aussi long. Ce n'est pas la banalité qui est gênante, mais plutôt le fait de lui accorder une part si conséquente dans la nouvelle: je pense que ton texte gagnerait à être plus "allusif" concernant le passé. Par exemple, les dialogues entre Fabrice et la narratrice, bien que (ou parce que) très réalistes, tendent à rendre les personnages un peu plats, alors que du discours indirect ou une brève évocation de l'échange pourraient leur donner plus d'épaisseur. Je ne sais pas si tu vois ce que je veux dire....

Sinon, j'ai un peu tiqué sur l'interrogation centrale de la narratrice ("L'amitié entre garçon et fille est-elle possible?"). C'est certes une interrogation courante, voire obsédante chez certaines personnes, mais de la formuler aussi explicitement me paraît maladroit. Disons que ça nuit à la force de ton texte, puisque ça évoque un peu trop les poncifs des magazines féminins (ou masculins hein!). A mon avis, tu pourrais rendre ton texte plus poignant si cette question était seulement suggérée ou amenée de façon plus détournée.
En tout cas, j'aime beaucoup la scène entre le barman et la fille, quand le barman ne bouge pas sa main mais qu'on sent qu'il aimerait bien et qu'ensuite il dit juste "tu vois".... On est dans la finesse, là, donc bien bien.

Oilà, merci pour ce texte
H.

Hors ligne Sally

  • Aède
  • Messages: 236
Re : Où sont passés les poivrons jaunes ?
« Réponse #2 le: 09 Mars 2015 à 15:50:18 »
Merci de ton objective critique, holden.

Je vais y réfléchir et essayer plus tard d'apporter une réponse davantage construite à tes suggestions.
Avec le temps... Avec le temps, va, tout s'en va, On oublie le visage et l'on oublie la voix, Le cœur, quand ça bat plus, c'est pas la peine d'aller Chercher plus loin, faut laisser faire et c'est très bien, Avec le temps...
Léo...

Hors ligne Ambriel

  • Palimpseste Astral
  • Messages: 3 497
Re : Où sont passés les poivrons jaunes ?
« Réponse #3 le: 12 Mars 2015 à 17:40:56 »
Salut !

J'ai bien apprécié la lecture. C'est assez prenant, les émotions et les relations sont assez bien rendues ^^. Le coup des poivrons jaunes est sympa. Je suis un peu d'accord avec holden pour le coup de la question un peu simple mais en même temps tu mets bien en scène le "comment on y arrive".

De plus en lisant l'intro j'ai cru que ça allait être une énième histoire d'amour classique donc j'ai été agréablement surprise ^^

 ^^
Et s'ils prenaient ta mère comme otage ou ton frère,
Dit un père béret basque à un jeune blouson d'cuir
Et si c'était ton fils qu'était couché par terre,
Le nez dans sa misère,
Répond l'jeune pour finir

- Renaud, les charognards -

Hors ligne Sally

  • Aède
  • Messages: 236
Re : Re : Où sont passés les poivrons jaunes ?
« Réponse #4 le: 03 Avril 2015 à 21:59:34 »
Alors je repasse par ici...

Par exemple, les dialogues entre Fabrice et la narratrice, bien que (ou parce que) très réalistes, tendent à rendre les personnages un peu plats, alors que du discours indirect ou une brève évocation de l'échange pourraient leur donner plus d'épaisseur. Je ne sais pas si tu vois ce que je veux dire....
J'essaie en tout cas. Veux-tu dire que leur relation manque d'épaisseur parce que pas assez développée, ce qui aurait pu être possible avec du discours indirect voire un peu plus de passage narratifs résumant la situation ?
Ou bien est-elle au contraire trop brutalement amenée avec ce dialogue qui tomberait un peu trop vivement ?


Sinon, j'ai un peu tiqué sur l'interrogation centrale de la narratrice ("L'amitié entre garçon et fille est-elle possible?"). C'est certes une interrogation courante, voire obsédante chez certaines personnes, mais de la formuler aussi explicitement me paraît maladroit. Disons que ça nuit à la force de ton texte, puisque ça évoque un peu trop les poncifs des magazines féminins (ou masculins hein!). A mon avis, tu pourrais rendre ton texte plus poignant si cette question était seulement suggérée ou amenée de façon plus détournée.
Oui, peut-être... j'avais pourtant essayé de l'amener plus doucement, avec un chemin intérieur chez la narratrice plus lent (mais le texte prenait trop d'ampleur). Et en même temps, 'javais envie de rester légère, et de traiter ça avec de l'humour... Du coup, à part tailler dans le vif ou rajouter au contraire de longs passages, je ne vois pas trop comment résoudre la problématique que tu soulèves. Je vais y réfléchir... (oui, encore).

En tout cas, j'aime beaucoup la scène entre le barman et la fille, quand le barman ne bouge pas sa main mais qu'on sent qu'il aimerait bien et qu'ensuite il dit juste "tu vois".... On est dans la finesse, là, donc bien bien.
Merci... ça m'est venu comme ça, je ne l'ai pas vraiment préparé ce passage-là... Du coup on est sans doute plus dans l'émotion.


Citation de: Ambriel
Salut !

J'ai bien apprécié la lecture. C'est assez prenant, les émotions et les relations sont assez bien rendues ^^. Le coup des poivrons jaunes est sympa. Je suis un peu d'accord avec holden pour le coup de la question un peu simple mais en même temps tu mets bien en scène le "comment on y arrive".

De plus en lisant l'intro j'ai cru que ça allait être une énième histoire d'amour classique donc j'ai été agréablement surprise ^^

Merci Ambriel, je suis contente d'avoir l'avis d'une femme, avec sa sensibilité, parfois différente. Ça apporte plus de nuances, et c'est bien.

Personne n'a tiqué sur la fin, alors que je la trouve totalement merdique et bâclée...  :D
Cool...
« Modifié: 04 Avril 2015 à 02:03:03 par Sally »
Avec le temps... Avec le temps, va, tout s'en va, On oublie le visage et l'on oublie la voix, Le cœur, quand ça bat plus, c'est pas la peine d'aller Chercher plus loin, faut laisser faire et c'est très bien, Avec le temps...
Léo...

 


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