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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Le théâtre

Auteur Sujet: Le théâtre  (Lu 1118 fois)

Hors ligne Alex

  • Aède
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Le théâtre
« le: 06 Janvier 2015 à 22:41:17 »
Un petit texte inspiré d'un rêve que je faisais sans cesse quand j'étais enfant. J'espère que cette histoire vous fera rêver un peu. En tout cas, elle m'aura fait voyager dans mes souvenirs. Mais n'hésitez pas à être sévère sur la forme comme sur le fond, je n'ai pas vraiment eu le temps de travailler ce texte mais je compte bien y revenir. Je vous remercie d'avance de votre lecture   :)

La vieille maison bretonne n'a pas changé, malgré les années. Elle est restée fidèle à elle-même, austère mais bienveillante, gardienne vigilante de la colline au sommet de laquelle elle se dresse. La pelouse a l'air tondue à ras mais il faut bien avouer qu'elle ne pousse plus beaucoup depuis qu'elle est envahie par la mousse. Ce n'est pas un secret, la banlieue brestoise reçoit son quota de crachin annuel. Attention, le crachin, ce n'est pas de la pluie, ah ça non, il ne pleut jamais en Bretagne. Enfin si, vous savez ce qu'on dit, il pleut sur les cons. Toujours est-il que le crachin est bien plus terrible que la pluie : c'est cette espèce de bruine perfide qui s'infiltre partout et vous glace jusqu'aux os. Qui donne au paysage cet aspect flou, comme une peinture impressionniste, mais en plus gris.
Je ne sais pas si l'amour de la Bretagne se transmet génétiquement mais, aussi incroyable que cela puisse paraître, j'aime ce temps. J'aime les perles de pluies accrochées aux feuilles ruisselantes, j'aime l'odeur de la mer que le vent transporte sur des kilomètres, j'aime le goût de sel et surtout, surtout, j'aime le vent. Pas la brise printanière qui vous caresse le visage et soulève délicatement vos cheveux, non, les violentes bourrasques qui vous font perdre l'équilibre et vous mettent le cerveau à l'envers. Et tandis que je remonte la rue sous les cris des corneilles, un sentiment d'appartenance viscéral rend mon pas plus léger.

L'obscurité relative de la bâtisse ne m'a jamais dérangée. Pas plus que le tic-tac régulier de la grande comtoise au milieu du salon. Je leur trouve quelque chose de convivial, rassurant. Mon grand-père a allumé un feu dans la cheminée et ma grand-mère se propose déjà de m'engraisser. Quand j'étais enfant et que je tombais malade, ce qui était très fréquent, ma mère m'envoyait ici pour que je reprenne du poids. Une tâche à laquelle ma grand-mère n'a jamais failli. Mais je ne suis pas ici pour profiter de la gentillesse de ceux qui m'ont tant appris, pas aujourd'hui. La raison de mon déplacement depuis Paris est bien plus extraordinaire, bien plus irrationnelle. En parlant de raison, il ne s'agit peut-être que de ça après tout. Suis-je simplement en train de la perdre, la raison ? Possible. Mais il faut que j'en ai le cœur net. Il faut que je sache. J'attrape ma valise et annonce que je vais ranger mes affaires à l'étage. Je ne crois pas qu'ils m'aient entendue, ils n'entendent plus très bien, mais ça n'a pas d'importance. La maison est sonore et de modeste dimension, s'ils me cherchent ils me trouveront. Sans plus attendre, je gravis donc l'escalier dont les marches craquent joyeusement, comme pour me souhaiter la bienvenue, et gagne la chambre bleue. Pour autant que je me souvienne, cette chambre est celle qui a le moins changé. Une armoire a été déplacée, un lit remplacé, mais le papier peint usé s'habille toujours de ses nuages décolorées et la moquette beige est toujours aussi râpée.
La première fois que j'y suis allée, c'est ici que je dormais. La première fois que j'ai ouvert la petite porte... La pièce est plus petite que dans mes souvenirs d'enfant, bien sûr, mais tout se superpose parfaitement. Je me revois, bien au chaud  dans mon lit trop grand, effrayée par l'obscurité de la nuit, les fenêtres mal isolées laissant entrer les cris nostalgiques des chouettes chassant dans la forêt. Un instinct étrange, une intuition comme seuls ont les enfants m'avait poussée à me lever malgré l'heure tardive. J'avais allumé la lumière et aperçu la petite porte, seule sur le mur nu. Avait-elle toujours été là ? Était-elle apparut après le crépuscule ? Pour l'enfant rêveuse que j'étais, ça n'avait pas d'importance. Je l'avais ouverte sans hésitation, poussée par la curiosité. Et j'étais entrée dans le théâtre. Plusieurs fois. Je l'avais exploré des semaines durant, toujours de nuit, sans en parler à personne. J'avais dévalé la grande salle aux rangées de fauteuils rouges, écarté les lourds rideaux de velours noir, escaladé la scène et gagné les coulisses. Des couloirs et des couloirs de loges à en perdre la tête. Et derrière chaque porte, je rencontrais un personnage. Et avec chaque personnage, venait une histoire. Je n'étais jamais au bout de mes surprises, je n'avais jamais assez d'yeux pour tout voir. La nuit passait sans que je m'en aperçoive et un comédien, un musicien, un chanteur ou que sais je encore, se chargeait de me rappeler qu'il était temps de rentrer. J'y ai passé les plus incroyables nuits de ma vie.

Jusqu'au jour où j'avais découvert une armoire en lieu et place de ma petite porte. Ma mère m'avait juré qu'elle avait toujours été là et mon esprit malléable s'était incliné :toutes ces explorations merveilleuses n'avaient été qu'un rêve. S'il en avait été autrement, pourquoi  me serais-je limitée à des explorations nocturnes ? Pourquoi n'en aurais-je parlé à personne ? Tous ces arguments logiques se liguaient contre moi. Aussi m'étais-je persuadée. Mais pas convaincue. Ce qui est étrange, c'est que la certitude de l'existence de ce théâtre qui, s'il était bien réel, défierait toutes les lois de la physique, ne soit revenue gangrener mon esprit qu'au cours de ma vingt-deuxième année. Toujours est-il que la graine de la folie a germé. Elle a poussé sans engrais, sans eau, sans soleil, comme la plus vivace des mauvaises herbes. Et m'a ramenée ici, sur les traces de mon innocence naïve.

A présent, seule devant ce mur couvert de nuages aux teintes écœurantes de douceur, je me sens vraiment stupide. L'armoire est retournée à la cave depuis longtemps et pas la moindre trace d'une quelconque porte vers le Pays des merveilles. A quoi tu t'attendais, m'apostrophé-je à voix haute, tu t'es prise pour Alice ? T'as oublié l'extasie qui va avec, ma vieille. Je ne peux m'empêcher de faire courir mes doigts sur le papier peint, au cas où. Rien. Tout est parfaitement lisse. Enfin, pas tout à fait lisse, le papier est craquelé, plissé et gondolé, mais pas de charnière ou de rainure cachée. J'aurais essayé.

La soirée s'étire lentement dans un délicieux brouillard de souvenirs. Mes grand-parents sont heureux de m'accueillir, je suis heureuse de revenir. Avant d'aller me coucher, j'observe un moment leur visage ridé. Ils ont l'air si sages, presque omniscients. Tous les sentiments du monde sont passés sur ces visages, chaque petite tâche, chaque crevasse en est le disgracieux témoin. Les vieux sont notre mémoire, nos ancres en cas de naufrage, les seules personnes sur qui nous pourrons toujours compter, ceux qui ne failleront jamais, qui combattront le Destin tordu et ses embuscades jusqu'à ce que leur jour n'arrive. Je fais des généralités mais je ne connais pas tous les vieux. Juste les bretons. Les vieux bretons sont comme ça. En plus de quoi, ils ont ce léger accent qui ressort avec l'âge, cette petite intonation venue du fond des âges qui donne du corps à leur voix, comme si des milliers d'autres parlaient à travers eux. Bien sûr, ils sont aussi bougons, râleurs, têtus, de mauvaise humeur, ils radotent et rient de choses étranges, mais c'est aussi ce qui les rend si attachants. Souriant à ces pensées, j'embrasse ce couple routinier aux mœurs étranges que j'aime tant et monte me coucher. Mais je suis incapable de dormir. Quelque chose tourne en rond dans ma tête, heurtant avec force ma boîte crânienne. Un sentiment oublié, une exaltation fanée par le temps. N'y tenant plus, je bondis hors de mon lit et me précipite vers le mur. Haletante, frémissante dans mon pyjama d'été ( mes grand-parents chauffent tellement qu'on pourrait faire vivre un lézard du désert dans cette maison ) j'avance doucement jusqu'à toucher le papier peint de la paume de ma main. Je ferme les yeux puis les rouvre brusquement pour m'habituer plus rapidement à l'obscurité.
Il n'y a rien, évidemment.
Le mur est plein, c'est même un mur porteur, maintenant que j'y pense. Un gros mur en pierre, construit pour résister aux tempêtes les plus redoutables. Les paumes sur le papier humide, je réalise cependant quelque chose.
Dehors, le vent se met à souffler. Les vitres tremblent, les volets grincent et la charpente proteste d'un ton las. L'horloge bat tranquillement la mesure à l'étage inférieur, imperturbable. Tous mes sens semblent exacerbés, mes yeux s’écarquillent d'eux même et les poils se hérissent sur ma peau. Cette conviction. Ce grain de folie. Ce théâtre qui m'obsède et me tient éveillée depuis des semaines. Rien n'est réel, pas au sens où nous l'entendons communément. Mais quelque chose s'est réveillé en moi, quelque chose d'enfoui, d'étouffé par l'âge et les conventions. Quelque chose que seule cette terre de légende pouvait ramener à la surface. Ce petit soupçon d’irrationalité, d’incongruité qui habite tout les êtres pensants mais qui somnole bien trop souvent. Ce besoin d'inventer, de rêver toujours plus grand et d'y croire, de croire viscéralement aux plus fabuleuses des histoires. Cette remise en question, ce chemin à l'envers qui remonte dans le temps, ce ne sont que les éclats du réveil de mon Imagination. S'il y a vraiment quelque chose de plus grand dans ce monde, alors je crois bien qu'il vient de me donner un coup de pouce, de me murmurer à l'oreille que s'en est assez de cette bride de réalisme, qu'il est grand temps d'inventer à nouveau. Mon cerveau bouillonne à présent, comme une casserole oubliée sur le feu. Je me sens légère, prise d'une exaltation absurde, pure et innocente.
Sans plus me poser de question, je saisis un stylo sur le bureau, la rame de papier blanc sur lequel je dessinais si souvent et, m'installant confortablement dans mon lit, j'allume la lampe de chevet. L'ampoule semble hésiter, clignote une ou deux fois avec de petits cliquetis menaçants, s'éteint un court instant puis, décide finalement qu'elle vivra encore un moment. A la lueur du halo doré qui filtre sous les franges d'un abat-jour démodé, je trace les premiers mots d'une histoire. Celle d'une petite fille en vacances chez ses grands parents.

Une petite fille qui découvre un incroyable théâtre.
« Modifié: 19 Janvier 2015 à 23:20:30 par Alex »

Hors ligne Rémi

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Re : Le théâtre
« Réponse #1 le: 07 Janvier 2015 à 22:04:05 »
Salut Alex,
Citer
La vieille maison bretonne n'a pas changée,
changé

Citer
Je leur trouve quelque chose de convivial, rassurant.
le "leur" renvoie à l'obscurité et au tic-tac, séparés dans deux phrases. Ce serait peut-être mieux de mettre une virgule pour que l'on ne se dise pas "à quoi renvoie le "leur" ? ". Mais bon, micro détail

Citer
Une tâche à laquelle ma grand-mère n'a jamais faillie.
failli
(a priori y'a pas de COD féminin avant)

Citer
La raison de mon déplacement depuis Paris est bien plus extraordinaire, bien plus irrationnelle. En parlant de raison, il ne s'agit peut-être que de ça après tout. Peut-être suis-je simplement en train de la perdre, la raison.
j'aime bien ce jeu sur la raison, si tu pouvais éviter une répét sur les quatres se serait nickel.

Citer
cette chambre est celle qui a le moins changée.
changé
Citer
mue par une curiosité irréfrénable.
un peu dur à avaler, peut-être inverser  (irréfrénable curiosité)

Citer
escaladé la scène et gagner les coulisses.
gagné

Sinon, je capte pas bien qu'un théâtre se cache dans cette bâtisse, on en sait peu sauf qu'elle n'est pas bien grande.

Citer
sans que je m'en aperçoives
aperçoive

Citer
qu'il était tant de rentrer.
temps (elle est pas belle celle là  :P )

Citer
Jusqu'au jour où j'avais découvert une armoire en lieu et place de ma petite porte. Ma mère m'avait juré qu'elle avait toujours été là et mon esprit malléable s'était incliné :toutes ces explorations merveilleuses n'avaient été qu'un rêve.
tout s'explique !
manque un espace après le ":"
et "qu'un rêve" ou plusieurs ?

Citer
persuadée. Mais pas convaincu.
convaincue

Citer
Toujours est-il que le feu a pris, la graine de la folie a germé. Et m'a ramenée ici, sur les traces de mon innocence naïve.
mouais pour "le feu a pris", pas très clair, je préfère la graine, de loin

Citer
A présent, seule devant ce mur couvert de nuage
nuages

Citer
L'armoire est retournée à la cave depuis longtemps et pas la moindre porte d'une quelconque porte
moindre trace

Citer
m'apostrophais-je à voie haute
voix

Citer
tu t'es prise pour Alice ? T'as oubliée l'extasie qui va avec, ma vieille.
:mrgreen:  (y'a d'autres trucs marrants que je n'ai pas relevés avant hein !)

Citer
mais pas de charnière ou de rainure cachée. Je suppose que j'aurais essayé.
pas clair, elle suppose ? "J'aurais essayé" tout seul serait pas mieux ?

Citer
en est le disgracieux témoins.
témoin

Citer
Les vieux sont notre mémoires
mémoire

Citer
nous pourront
pourrons

Citer
ceux qui ne failleront jamais, qui combattrons la vie
combattront
(combattre la vie ?)

Citer
qui les rend si attachant.
un "s" à attachant nan ?

Citer
à comprendre qu'on ai
ait

Citer
J'ai cessé de survivre, je vis à nouveau.
j'ai pas trop senti la douleur ou la dépression chez ton perso

Citer
Parce que je crois. Je crois que
tu utilises plusieurs fois cet effet ; étant en mode lecture/correction, je ne saurais dire si tu en abuses, à voir

Bon, on voit venir la chute de très loin ('fin moi), c'est pas forcément gênant mais ça peut ne pas plaire.

Au niveau de l'écriture, tu nous proposes de très beaux passages, notamment au début, j'ai l'impression que la fin est moins travaillée. J'aime bien le début sur la Bretagne, le coup de la grand-mère, l'explication du rêve. A peaufiner peut-être mais c'est déjà un chouette texte. Pour plus d'impact, il faudrait une chute moins attendue, mais ça nécessite de changer la structure...

A bientôt,
Rémi
Le paysage de mes jours semble se composer, comme les régions de montagne, de matériaux divers entassés pêle-mêle. J'y rencontre ma nature, déjà composite, formée en parties égales d'instinct et de culture. Çà et là, affleurent les granits de l'inévitable ; partout les éboulements du hasard. M.Your.

Hors ligne Alex

  • Aède
  • Messages: 184
Re : Le théâtre
« Réponse #2 le: 19 Janvier 2015 à 23:28:01 »
Merci beaucoup pour vos commentaires  :)

Je suis désolée d'avoir mis tant de temps à corriger ce texte, c'est que du temps j'en manque, justement.
Tout ça pour dire que j'ai corrigé les fautes que Rémi a relevées ( merci infiniment pour cette relecture attentive qui facilite tellement la correction ) et celles que j'ai relevées moi-même, en espérant qu'il n'en reste pas trop.
J'ai aussi changé la fin, pas sure que ce soit mieux mais c'est plus dans l'esprit de ce que je voulais exprimer.
Champdefaye, pour ce qui est des paragraphes un peu discordants, j'aime justement bien l'idée qu'on puisse être à la fois un peu poétique et parfaitement rationnel. Le paradoxe des scientifiques à l'imagination débridée, tout ça, tout ça...

Merci de m'avoir lue et je suis heureuse que le passage sur la Bretagne vous ait globalement plu, il était très spontané  :mrgreen:

 


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