Déracinés
Cette nuit là je dormais dans un hôtel misérable dans la ville de Kars à l'est de la Turquie.
Je devrais dire j'essayais de dormir. La ville était triste et grise, elle paraissait rescapée d'une guerre ou d'un tremblement de terre. C'était le passage obligé pour obtenir les autorisations nécessaires à la visite du site d'Ani l'ancienne capitale arménienne.
Les ruines se trouvaient en terrain militaire en face de la frontière extrême de l'union soviétique. La guerre froide était encore très vivace, ce qui expliquait les difficultés administratives pour s'y rendre.
Je me nome Archak Ardavan. Longtemps j'ai honni ces patronymes qui me valurent bien des humiliations à l'école, mais maintenant je comprends mes ailleuls qui ont toujours refusé que nous procédions à un changement de nom. Mon père, sans eux l'aurait fait volontiers tant il désirait notre intégration. Pour ma part j'ai du attendre de passer à l'âge adulte pour changer d'avis.
Mon Grand père me parlait souvent de son passé. En vieillissant ce sont toujours les souvenirs les plus anciens qui subsistent. Bien sûr il racontait les mêmes choses, toujours avec passion, les yeux brillants de larmes contenues. Il parlait de jardins fleuris, de vergers, de troupeaux et de champs de blé. Il décrivait sa maison qui dominait un méandre du fleuve. Il tremblait en peignant avec des mots simples les églises en pierres rouges et noires. Je l'ai toujours écouté avec attention. Au départ c'était comme un conte, une aventure qui m'était totalement étrangère. Puis, lentement au fil de ma maturation, j'ai fini par comprendre que cette histoire c'était aussi un peu la mienne.
Nous étions tous plus ou moins des déracinés dans cette communauté au sud de Lyon dans les confins de l'Isère et du Rhône. Comment en aurait il été autrement, nos ancêtres avaient été arrachés de force à la terre qui les a vu naître et ils n'avaient dû leur salut qu'à la fuite. Les autres, ceux qui sont restés sont morts pour la plus part. Il ne reste plus qu'une poignée de survivants exilés de force dans le nord de la Syrie. Ceux là ont tout subi, tout supporté, tout surmonté et maintenant ils ont perdu même le souvenir des racines de ce qui avait été leur origines.
Nous faisions partie d'une diaspora, signe évident de notre déracinement et de notre appartenance à un groupe d'exilés. En partant mes grands parents avaient abandonné leur maison, leur champs, leur troupeaux et les tombes de leur famille. Et cette terre chargée de leurs souvenirs leur a été si longtemps interdite que même des années après ils ont toujours refusé d'y retourner. Je n'ai jamais su si c'était parce qu'ils avaient encore peur des terribles événements qu'ils y avaient vécu, ou bien pour ne pas être confrontés aux ruines de ce qu'avaient été les racines de leur bonheur de vivre.
J'avais décidé de revenir sur les traces de cette civilisation éradiquée presque totalement de cette terre de Turquie. Je l'avais promis à mon grand père, et c'est pour honorer ma parole que j'ai entrepris ce pèlerinage après sa mort.
J'ai organisé mon voyage comme un périple touristique classique. On m'avait bien averti, il ne fallait pas parler du génocide, ni des arméniens, encore moins des Kurdes. Et surtout feindre de ne rien connaître et de ne rien comprendre si on me posait des questions sur ces sujets.
Mes premiers contacts avec cette culture se firent au milieu du lac de Van sur l'île d'Aghtmar. Une courte traversée en barque à moteur et je posais le pied sur cette île miraculeusement préservée. Une église Byzantine en forme de croix Grecque dominait le lac. Elle était bâtie avec des pierres ocre rouge qui contrastaient violemment avec le ciel bleu foncé et la végétation verte qui l'entouraient. Sur les murs, des bas reliefs racontaient des scènes de la bible. A l'intérieur des fresques montraient les anges aux six ailes. Ce n'étaient pas les premiers vestiges de foi chrétienne que je rencontrais en cette terre musulmane. La Cappadoce m'avait montré de bien belles églises rupestres dans les cités troglodytes. Mais cette église là, plantée au milieu des ruines de son monastère et gardée par les stèles de son cimetière, me donna une bouffée d'émotion plus violente. Elle était encore hantée par le souvenir de ceux qui au début de ce vingtième siècle l'avaient entretenue et venaient encore y prier. Mon grand père était vivant en moi, et j'entendais ses paroles résonner dans mes souvenirs. En me recueillant devant les tombes j'en vins à imaginer qu'un de mes ancêtres moine pouvait y être enterré. Mon contact physique avec cette terre rouge changeait. Mes pas devenaient moins légers comme si je devais prendre racine moi aussi.
Le sommeil continuait à me fuir. Je naviguais entre rêves éveillés et songes endormis. Qu'est ce qui constitue la charpente d'un homme ? La vie qu'il a vécu depuis sa naissance ? Le pays où il est sorti nu du ventre de sa mère et où il a grandi ? Que représente pour son évolution les racines de sa lignée, l'histoire de la famille qui le porte ?
Moi je suis Français par le droit du sol qui m'a vu naître. Mon père a été naturalisé Français par le droit du peuple qui l'a accueilli. Mon grand père est mort en immigré sur un sol étranger comme un arbre arraché à la terre où il est né et où il a grandi.
Mon oncle est mort en Sibérie. Exilé dans des terres froides et hostiles par la folie d'un dictateur qui lui avait offert de retrouver une terre Arménienne. Il avait quitté la France parce que Staline lui avait promis un avenir radieux dans une Arménie libre et fraternelle. Il s'est à nouveau expatrié, pour ne trouver que soupçon, méfiance et haine et finir à nouveau en exil.
Où sont les racines de tous ses gens ? A quel endroit de leur existence se sont ils trouvés le plus « déracinés » ?
Le sommeil finit par m'emporter sans que je trouve réponse à ces questions.
C'était la fin du ramadan. La fête du mouton battait son plein. Les routes étaient désertes, les postes militaires vides. J'arrivais à Ani en toute liberté sans avoir à montrer mes précieux sésames. Je pénétrais à pied dans les ruines de la ville. Elle était envahie d'herbes folles qui en cette saison étaient parsemées de fleurs et bruissantes d'insectes. Le site était encadré par un gigantesque méandre du fleuve. Les eaux courraient entre deux falaises creusées dans la terre ocre et noire du plateau. Sur les bords opposés, au loin, on pouvait observer les miradors et les barbelés soviétiques. Au milieu de la végétation des chemins étaient tracés par les pas des visiteurs. Je m'engageais lentement. Devant moi se dressa petit à petit les murs d'une cathédrale. Elle était construite en pierres volcaniques noires et rouges. J'entrai sous la voûte. Le bâtiment tenait encore debout malgré des béances énormes dans la toiture. C'était impressionnant, les alternances de rouge et de noir dans les arcs qui s'appuyaient sur les colonnes, ce lieu sacré désert et vide était encombré de végétation sauvage.
Je continuais ma visite, tout ici paraissait figé, comme si une nuée ardente avait pulvérisé tous les habitants et avait laissé les maisons et les églises seules devant les agressions du temps et des éléments. Ce n'était plus qu'une ville fantôme chargée de souvenirs.
Les paroles terribles de mon grand père revenaient dans ma tête comme le ressac au bas d'une falaise. Les gendarmes et les militaires qui arrivaient, les habitants, hommes, femmes, enfants, vieillards, arrachés à leurs maisons et précipités sur la route en une file interminable.
Rien n'avait bougé ici depuis ce jour après les pillages inévitables. Ce n'était plus les ruines d'une civilisation ancienne Grecque ou Romaine et idéalisée que j'avais devant moi. C'étaient les demeures abandonnées de mes ancêtres, les églises où mon grand père et mon père avaient été baptisés. Une bouffée d'émotion incontrôlée s'empara de mon âme. Je me laissais tomber à genoux dans les herbes et m'assis sur mes talons.
Je restais un long moment immobile, puis je ramassais une poignée de terre rouge que je laissais s'écouler lentement de ma main. Le vent l'emporta pour la disperser dans la végétation. J'arrachais un jeune arbuste et j'observais ses racines. Étions nous comme ces plantes ancrés dans la terre où nous vivons ? Quelle est la part de notre vie qui appartient à notre vécu et celle qui nous est léguée par nos pères ?
Je pensais à toutes les souffrances et à toutes les guerres qui ont été endurées et perpétrées au nom d'une appartenance à un territoire, une nation, une religion ou à une supposée race. Tout cela me paraissait aussi dérisoire que cette poignée de poussière emportée par le vent.
Ma génération n'a plus la nostalgie d'une patrie. Nous sommes citoyens de la terre et peut être bientôt d'une partie de l'univers. Nous n'avons plus envie de nous battre pour défendre une frontière ou même une idéologie. Peut être que demain un de mes enfants épousera un enfant Turc dans une université où ils feront leurs études ensemble. Comme cela se passe aujourd'hui entre Français et Allemands après trois guerres sanglantes.
Je me relevais, je sortais mon appareil photo, c'était interdit mais le site était désert. Cela fera des souvenirs pour mon père. Je commençais à le comprendre mieux, lui qui voulait faire table rase du passé. Seul l'avenir nous appartient, le reste n'est qu'un cimetière d'idées mortes.
De retour en France je retrouvais mes amis et je répondais à leur questions avec bonne grâce. Je ne parlais en fait que de la croûte des choses, des paysages, des ruines, des pierres, du temps. Je sentais bien qu'ils voulaient connaître le fond de mes pensées, mais je ne pouvais sans les choquer leur dire que j'étais une plante sans racine, un électron libre, détaché du passé, et que je ne me sentais pas « déraciné » puisque sans attache nulle part.