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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Un vieux peut en cacher un autre

Auteur Sujet: Un vieux peut en cacher un autre  (Lu 3639 fois)

Donaldo75

  • Invité
Un vieux peut en cacher un autre
« le: 03 Décembre 2014 à 03:08:22 »
Un vieux peut en cacher un autre

L'ouragan Delphine souleva des dossiers, renversa des piles de journaux et illumina l'atmosphère enfumée.
— Don, tu fais vraiment chier ! Je t'ai posé ce télégramme il y a moins de deux jours. Tu l'as déjà perdu ? Je ne suis pas Mary Poppins. Il est temps de grandir, mon canard, tu ne peux pas vivre éternellement dans un bordel pareil.

Vous voyez le topo ?
Il fallait vraiment bien l'aimer cette petite brune pour la laisser s'immiscer à ce point dans mes fondamentaux. Mon dada, c'était la théorie du chaos appliquée à la vie quotidienne. Les trucs bien rangés, chaque chose à sa place et tout le tremblement, c'était bon pour les caves, les mous du bulbe et les fonctionnaires du Trésor. Je n'y pouvais rien, mon cerveau fonctionnait mieux dans le désordre, loin des certitudes logiques et des théorèmes à deux cents.
Aller expliquer ça à Delphine tenait du chemin de croix.
Venue de sa Belgique natale, mon associée croyait dur en la méthode, en la rigueur scientifique et toutes les conneries de son Hercule Poirot national. Je lui avais pourtant dit mille fois : ici, dans la Cité des Anges, son gras du bide gominé ne tiendrait pas cinq secondes avec ses raisonnements compliqués et son goût de la mise en scène, surtout en face des condés locaux plus habitués à mitrailler d'abord et à discuter avec les survivants.

Ce matin là, l'ineffable Delphine avait pris fait et cause pour les artisans besogneux.
L'élu du jour était un pauvre vieux, un livreur de cadeaux, empêtré dans une sombre histoire de vingt-cinq décembre, de lutins et de rennes. Il m'avait envoyé un message, par télégramme le pauvre pour dire à quel point il était largué, et me demandait de l'aider à dépêtrer son affaire. J'avais dû déposer le bout de papier sur un coin du bureau, entre le journal des courses et ma note de frais.
— Inutile de passer en DEFCON  3, ma cocotte, on va le retrouver ton parchemin. J'appelle Benjamin Gates, il me doit un service.
— Don, combien de fois t'ai-je dit de ne pas m'appeler ta cocotte ? On n'a pas élevé les cochons ensemble, je crois.
Ah, ces Européennes ! Formalistes jusqu'au bout des ongles, elles vous font tout un plat d'un petit sobriquet affectueux et passent à côté de l'essentiel. Delphine ne faisait pas exception à la règle : elle était capable de raser Moscou pour un jeu de mots sur sa robe à fleurs.
— La dernière fois que j'ai vu un cochon, il m'a rapporté cinq mille dollars le cliché. Sa femme m'en parle encore.
— Arrête de te vanter, Don. On ne parle pas de maris volages, de cocus à lunettes ou d'adolescents fugueurs mais du Père Noël. Ce nom ne t'évoque rien ?

« Pourquoi me suis-je associé avec une ancienne assistante sociale ? » me disait quelques fois mon cortex cérébral.
La réponse tenait plus de la physique quantique, de la théorie des cordes et de l'acide lysergique que de la bonne logique paysanne que me rabâchaient mes parents, le soir avant de dormir quand ils me racontaient les exploits de l'Oncle Sam.

Au moment où j'allais peut-être percer ce mystère, j'entendis un cri de victoire.
— Je l'ai ! Je savais bien, rien ni personne ne me résiste, pas même ton foutoir légendaire.
— Bravo, ma poulette. Tu es sélectionnée pour le Prix Nobel de Ménage.
— Tu peux rire, Don. N'empêche que maintenant, tu n'as plus aucune excuse pour ne pas traiter cette affaire et aider ce pauvre Père Noël. Illico !

Il existait un principe de base dans mon métier : ne pas contrarier les fous.
Je l'appliquai, une fois n'était pas coutume, avec la tornade Delphine redevenue simple tempête tropicale.
A la lecture du message, il m'apparut évident que ledit Père Noël n'était probablement qu'un sous-traitant d'une firme multinationale, un de ces petits vieux ruinés par les actifs toxiques des banques new-yorkaises et condamné à travailler pour des nèfles au service des pires négriers.
Je décidai de lui passer un coup de fil, histoire de me marrer trente secondes.
— Société XMAS ! C'est à quel sujet, dit une voix féminine, un peu revêche et fleurant bon la Normandie.
— Bonjour mon chou, je voudrais parler à Noël. Dites lui que c'est Don. Il comprendra.
— Je ne suis pas votre chou, Don ! De plus, Noël est indisponible en ce moment. Vous pouvez m'expliquer votre affaire vu que je suis son associée à parts égales.
— C'est quoi votre blase, ma belle ? A votre accent, je suppose des origines françaises, entre le camembert et le calvados. J'ai raison ?
— Je me prénomme Arielle. Oui, je suis française, du Havre exactement. Vous avez fait fort, Sherlock, pour déduire tout ça en quelques mots.
— C'est un métier chéri. Beaucoup en rêvent mais peu atteignent ce niveau de déduction.
— Halte-là, joli cœur ! Inutile de me servir vos salades, j'ai déjà un aspirateur.
— Revenons à nos moutons, Arielle. Votre associé a besoin d'un détective privé, ma pomme en l'occurrence, pour le sortir de la panade du vingt-cinq décembre.
— Je vois. Il est encore dans son délire paranoïaque.
— Lequel ?
— Il voit des Chinois partout.
— Rien d'anormal à Los-Angeles.
— C'est ce que je n'arrête pas de lui dire. Au premier Coréen affublé d'un sac-à-dos, il s'imagine un complot international visant à lui faire une concurrence déloyale.
— En résumé, il travaille du chapeau, le vieux.
— Carrément.

Le monde de l'investigation privée n'avait pas beaucoup de règles mais elles étaient primordiales pour survivre dans une profession gangrenée par les gagne-petits, les anciens flics et les fans de séries télévisées.
La première consistait à toujours recouper une information par un fait.
— Arielle, je passe dans une heure.
— Inutile Don. Je vous l'ai dit, il devient maboul.
— Comprenez-moi, Arielle, j'ai aussi une associée. C'est un véritable pitbull. Elle tient à ce que je règle l'affaire avec un service de qualité.
— Don, dites-lui ce que je vous ai raconté.
— On voit que vous ne la connaissez pas. Un vélociraptor en jupon. Si je ne vérifie pas mes sources, elle va me déchiqueter jusqu'au dernier lambeau de chair.
— Je vous raccommoderai, Don.
— Plus tard, Arielle. La science n'est pas assez avancée. En plus, je vous connais à peine. Je n'ai pas l'air comme ça mais je ne suis pas un gars facile.
— Vous ne me croyez pas, Don ?
— Au contraire, Arielle. Votre douce voix et votre accent m'ont convaincu. Seulement, je n'ai pas le choix sinon autant me faire seppuku sur le champ avec mon presse-papier.

La négociation fut serrée.
La Française cacha bien son jeu, évitant de me montrer ses cartes, bluffant à l'occasion et passant du chaud au froid en un clin d’œil. Après avoir raccroché, je pris mon imperméable, mon arme de service et quelques petites babioles utiles dans ce type d'affaire.
Il me fallut dix minutes pour arriver sur place et garer ma voiture à l'abri des regards indiscrets. J'avais scanné le coin avec Google Map ; du coup je savais où se trouvait la porte dérobée, celle utilisée par les fournisseurs occultes et les amants secrets. Je décidai de passer par ce chemin, histoire de voir si la chanson d'Arielle reflétait bien la partition initiale.
— Que faites-vous là, monsieur, dit une voix chevrotante.
Je me retournai.
Un petit vieux me regardait, l'air tout froissé, comme si je débarquais de la planète Mars.
— Je viens voir un de mes amis.
— Comment s'appelle-t-il ? Je peux vous aider à le trouver.
— Noël.
J'en avais vu des vertes et des pas mûres dans ma chienne de vie mais ce qui avait suivi rentrerait définitivement dans les annales.
D'abord, le vieillard me reluqua encore plus bizarrement puis se mit à rire. Sa bouche édentée ne s'arrêta pas de hoqueter et ses yeux pleurèrent à chaudes larmes.
— J'ai dit un truc drôle ? J'ai un bouton sur le nez ?
Pépé Machin-chose s'arrêta un instant puis remit en marche la machine à rigoler.
— Stop !
Mon autorité naturelle fit office de catalyseur. J'obtins toute l'attention du rieur.
— Qu'est-ce qui vous fait rire, l'ancêtre ?
— Tout le monde s'appelle Noël, ici.
— Comment ça ? Vous êtes combien dans cet entrepôt ?
— Une centaine.
— Que des Noël ?
— Oui.
— C'est un critère d'embauche ?
— Non, c'est un nouveau nom dès notre entrée ici.
— Et vous c'était quoi votre ancien nom ?
— Leonid.
— Vous venez d'où, Léo ?
— De Novossibirsk, en Russie.

Vous avez compris ?
La société XMAS, sous les ordres de la soi-disant associée Arielle, qui en fait s'appelait Clothilde, enlevait partout dans le monde des petits vieux et les séquestrait dans cet entrepôt, pour conditionner des cadeaux et accomplir pleins d'autres choses ignobles. En regardant vite fait autour de moi, je compris que les pépés fabriquaient aussi des chaussures de sport pour une grande marque américaine, produisaient des placebos pour des entreprises pharmaceutiques et tout un tas de saloperies à destination du Tiers-Monde.

J'appelai Delphine, afin qu'elle prévienne les services de police et de l'immigration puis fis le tour du propriétaire, dans le but de retrouver mon client, l'émetteur du télégramme.
Arrivé dans l'atelier principal, en face de ces dizaines de petits vieux occupés à coudre des baskets, à repasser des maillots et à empaqueter des poupées en plastique, je lançai ma question à un dollar toutes taxes comprises.
— Quel est parmi vous le schnock dont j'ai reçu le télégramme pourri ?
Un petit rabougri leva le doigt. Il ressemblait au nain Oui-Oui, en version troisième age.
— C'est moi, monsieur. J'ai bien fait, non ?
— Je veux, mon neveu. C'est quoi votre blase, pépé ?
— Hector Patate, monsieur.
— Vous êtes français ?
— Non, monsieur. Je suis belge. Je viens de Mouscron dans la province du Hainaut.
« Modifié: 12 Décembre 2014 à 08:52:42 par Donaldo75 »

Hors ligne voile59

  • Troubadour
  • Messages: 339
Re : Un vieux peut en cacher un autre
« Réponse #1 le: 04 Décembre 2014 à 12:58:50 »
Bonjour

Excellent.
Tu dois adoré Michel Audiard, non?

Bon aller, je vais boire une petite bière belge à Mouscron. C'est à moins de 10km d'ici.
Avant de juger l'indien, Chausse ses mocassins

Donaldo75

  • Invité
Re : Un vieux peut en cacher un autre
« Réponse #2 le: 05 Décembre 2014 à 08:40:29 »
Merci Georges,
Plus qu'Audiard, c'est l'univers de Raymond Chandler et Dashiell Hammett qui m'a influençé.
A bientôt,
Donald

Hors ligne Aelays

  • Scribe
  • Messages: 73
Re : Un vieux peut en cacher un autre
« Réponse #3 le: 07 Décembre 2014 à 22:40:06 »
Énorme. Très bon.

La conversation avec Arielle est menée de main de maître. La finalité "autant me faire seppuku sur le champ avec mon presse-papier" m'a tuée de rire.
On a une belle rime ici : "Mon autorité naturelle fit office de catalyseur. J'obtins toute l'attention du rieur."
Et la chute grossière ne manque pas de finesse.

Petites coquilles : 
"J'avais du poser" => dû
"Halte là" => Halte-là
"Comprenez moi" => Comprenez-moi
"dites lui" => dites-lui

Texte vraiment agréable. Efficace.
Merci.
Chaque début d’écriture est un retour à la case départ. Et la case départ, c’est un endroit où l’on se sent très seul. Un endroit où aucun de vos accomplissements passés ne compte.
- Q.T

Donaldo75

  • Invité
Re : Un vieux peut en cacher un autre
« Réponse #4 le: 07 Décembre 2014 à 23:07:39 »
Merci Aelays,
J'ai corrigé le texte suite à tes remarques.
Bye.
Donald

Donaldo75

  • Invité
Re : Un vieux peut en cacher un autre
« Réponse #5 le: 09 Décembre 2014 à 07:59:25 »
Merci Champdefaye,
Tu as bien saisi l'hommage fait à Chandler et au style du polar noir américain.
En fait, je n'ai jamais été un fan de San Antonio l'ayant peu lu (du genre vite fait au ski dans le train parce que c'était ça ou les rubriques de la SNCF) pour cette raison contrairement à Chandler, Hammett et Mc Bain. D'ailleurs, c'est ce dernier qui m'a le plus inspiré pour ce type de nouvelle, sachant que j'en ai une autre du même tonneau quelque part sur mon disque dur.
A bientôt,
Donald

Hors ligne Claraclara

  • Plumelette
  • Messages: 8
Re : Un vieux peut en cacher un autre
« Réponse #6 le: 09 Décembre 2014 à 11:57:45 »
Excellent ! Une grande fluidité dans les dialogues, c'est très appréciable !
Mais cette histoire d'accent havrais me laisse dubitative, tant marqué que cela, tu crois ? :-[ (Pourtant on se soigne..)

Donaldo75

  • Invité
Re : Un vieux peut en cacher un autre
« Réponse #7 le: 09 Décembre 2014 à 20:56:19 »
Merci Claraclara,
Concernant l'accent, c'est plus un private joke avec une auteure normande que je me plais à charrier sur sa ville natale, Le Havre.
A bientôt,
Donald

Hors ligne Rémi

  • ex RémiDeLille
  • Modo
  • Trou Noir d'Encre
  • Messages: 11 005
Re : Un vieux peut en cacher un autre
« Réponse #8 le: 11 Décembre 2014 à 21:53:40 »
Salut Donald,
bravo pour ce texte, style vraiment bien maîtrisé.

Citer
il y a au moins deux jours. Tu l'as déjà perdu ?
il y a moins de deux jours me paraîtrait plus logique avec le "déjà" qui suit.

Rémi
Le paysage de mes jours semble se composer, comme les régions de montagne, de matériaux divers entassés pêle-mêle. J'y rencontre ma nature, déjà composite, formée en parties égales d'instinct et de culture. Çà et là, affleurent les granits de l'inévitable ; partout les éboulements du hasard. M.Your.

Donaldo75

  • Invité
Re : Un vieux peut en cacher un autre
« Réponse #9 le: 12 Décembre 2014 à 08:54:49 »
Merci Rémi,
Effectivement, ta formulation sonne plus juste, plus logique. J'aurais pu jouer la carte de la mauvaise foi et te sortir que Delphine était belge mais ça ne marche pas avec les Lillois surtout quand on sait que Mouscron est proche de Lille.
Donc, je m'incline et passe la modification.
A bientôt sur les ondes électriques de nos rêves poétiques
Donald

Hors ligne Georges Cloné

  • Calliopéen
  • Messages: 468
Re : Un vieux peut en cacher un autre
« Réponse #10 le: 12 Décembre 2014 à 12:26:07 »
Bravo, Donald ; il me semblait avoir topiqué sur ton histoire, Rien, nada, que tchi...

Oui, les dialogues sont fluides, mèzalors !

Deux belges dans une histoire à LA, plus une havraise, c'est forcément un roman. Snif, je croyais à du vécu, moi.
Blue Mountain, Moka Sidamo, Maragogype...

What else ?

Hors ligne EmelyneMCS

  • Calligraphe
  • Messages: 123
  • Tant qu'il y a de la vie, il y a de l'espoir.
Re : Un vieux peut en cacher un autre
« Réponse #11 le: 12 Décembre 2014 à 14:46:04 »
Bravo, bon texte  :) très fluide et agréable à lire! Que de style
« Modifié: 12 Décembre 2014 à 14:48:49 par EmelyneMCS »
Happiness can be found even in the darkest of times if one only remembers to turn on the light. -Albus Dumbledore.

DA Lavoie

  • Invité
Re : Un vieux peut en cacher un autre
« Réponse #12 le: 14 Décembre 2014 à 01:57:50 »
J'ai beaucoup aimé...voici un texte à l'écriture fluide, qui coule telle une rivière docile, mais aussi fougueuse! Un style direct tout en étant accrocheur...et qui tient le lecteur intéressé jusqu'au bout, bravo!

DA Lavoie. :)

Donaldo75

  • Invité
Re : Un vieux peut en cacher un autre
« Réponse #13 le: 16 Décembre 2014 à 12:53:43 »
Merci à vous deux,
@EmelyneMCS: j'ai stylisé en hommage à Raymond Chandler et Ed Mc Bain, des maîtres du polar noir américain.
@DA Lavoie: ce n'est pas mon registre habituel mais il m'amuse bien.
Bisous,
Donald

Hors ligne rêvasseur

  • Calligraphe
  • Messages: 129
Re : Un vieux peut en cacher un autre
« Réponse #14 le: 11 Juin 2015 à 21:20:27 »
Je trouve le style très percutant. Un vrai bonheur. Merci.

 


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