Une bave épaisse dégoulinait de sa mâchoire, charriant avec elle quelques miettes de poulets et débris de pains. À peine s'essuya-t-il d'un revers de main, qu'il porta à sa bouche un grand verre de vin dont les effluves tintèrent sa barbe.
Le satyre l'observait faire sans oser intervenir. Il ne connaissait que trop bien les colères de Bacchus. Cependant, l'écœurement tremblant de son regard fût perçu par le dieu qui frappa sur l'immense table en marbre.
- Silène ! Par Hadès ! Tu ne finis donc pas ta coupe ? Sacredit-il avant de lécher goulûment les écailles d'un espadon.
- Avec tout mon respect...
- Oh ! Je le mange ton respect ! Coupa Dionysos, je le dévore, ton respect hypocrite ! Je suis fils de Zeus et bien supérieur dans mon rang de par cette naissance divine, mais parle librement mon bon Silène, comme le frère que tu es.
Et avec un grand bruit, Bacchus porta à sa mâchoire une corbeille de légumes ; tomates, courgettes et fenouils disparurent dans le gouffre de sa gorge. Il mastiquait et chaque coup de dents faisait trembler la terre et Silène sur son fauteuil en osier. Il faisait face au dieu dont les mains allaient et venaient d'aliments en aliments, appelant les animaux servants qui en apportaient toujours davantage. Les Dryades et les Faunes jouaient tout autour de la clairière, on entendait leurs chants et leurs gloussements. Face à son verre à moitié vide, légèrement ivre comme à son habitude, Silène hochait la tête et cherchait ses mots.
- Parle ! S'impatienta Dionysos.
- Je croyais que les dieux ne se nourrissaient que de nectar et d'ambroisie. Qu'ils ne devaient pas prendre ces autres aliments réservés aux mortels.
Dionysos éclata de rire.
- C'est peut-être vrai pour ceux de l'Olympe, mais moi qu'on élève dans la forêt, sur terre, au milieu des Nymphes et des tentations, je fais ce que je veux. Ils ne savent pas ce qu'ils perdent là-haut, car en vérité Silène, ces mets sont un délice pour l'estomac et je pourrais ingurgiter ainsi des jours et des jours sans m'arrêter. Rien de mieux que de manger !
- Vous êtes... Pantagruélique.
- Je ne connais pas ce mot. Est-ce une insulte ?
- Oh, non Bacchus ! Je n'oserais pas !
- Alors va, ne t'inquiète pas, mange, bois, fêtons donc ma naissance et le destin qui m'attends, fêtons, fêtons, musique ! Dansons !
Et brasant ses paumes l'une contre l'autre, il s'applaudit lui-même. Silène leva son verre pour rendre hommage à son dieu, mais la crainte persistait dans son esprit agité. Soulevant d'une main une douzaine d'escargots, Dionysos fit craquer les coquilles sous ses dents. C'est alors que, Zeus n'aimant pas le non-respect des réglementations imposées, Bacchus s'étrangla soudainement. Sa figure devint écarlate, il sacredit, toussa, des bouts de coquilles coincées dans la gorge. Un éclat violet gonflait les veines de son front, ses yeux s'ingurgitaient d'ichor, et son immense corps se leva, renversant la table et quelques convives. Trébuchant dans son ivresse, Silène courut jusqu'au dieu immense, haut comme six clochers, qui lui servait d'élève. Il escalada le corps divin de ses pieds de chèvres et grimpa jusqu'à ses épaules. Dionysos crachait, suppliait, grondait. Les Dryades s'affolaient, les animaux couraient à droite et à gauche sans savoir que faire. Dans son Olympe, Zeus riait bien de cette farce qu'il faisait à son fils pour le punir de son arrogance.
Silène plongea dans la gorge du dieu, et s'accrochant aux dents blanches, il souffla et balaya le passage de sa trachée. Quand il sortit de l'antre charnel, le pauvre satyre ne tenait plus debout tant le souffle alcoolisé du dieu avait eu raison de lui.
Dionysos, respirant de nouveau, se laissa tomber sur la terre et posa une main amicale sur les cornes de cet être qui était supposé être son éducateur.
- Ah ! Silène ! Merci bien ! Tu avais bien raison de me mettre en garde, et si le vin est bon, je me contenterai à présent de mets divins. Ces nourritures terrestres ne sont finalement pas si bonnes pour nous autres dieux qui ne connaissons que la démesure. Manger comme les hommes, non, cela suffit, j'en aurais fait l'expérience, mais je n'irais pas plus loin, la peur d'en perdre mon immortalité me ronge l'âme. Tu as bien agi, Silène, tu as bien parlé, mais que vois-je ? Tu ne tiens plus sur tes pattes mon bon ami ? Qu'on lui apporte un âne !
Sur ces bonnes paroles, le dieu alla reposer son grand corps dans une baignoire d'ambroisie.
Et c'est depuis ce jour que Silène accompagne Dionysos partout où il va, sur cet âne qu'il ne peut quitter étant pour toujours trop ivre pour marcher. C'est la peine qui lui sied bien et qu'il dû endurer pour avoir visiter l'intérieure du dieu du vin et sentit son souffle de si près. Bacchus quant à lui, cessa de manger les mets des hommes, il se permit seulement de temps en temps quelques pots de confitures, car là, il ne risquait pas de s'étrangler avec de la purée. On parla longtemps de la confiture des Bacchantes qu'il fit fabriquer pour lui-même, mais dont la recette est aujourd'hui perdue.