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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Les arbres aux mille couleurs

Auteur Sujet: Les arbres aux mille couleurs  (Lu 1592 fois)

Donaldo75

  • Invité
Les arbres aux mille couleurs
« le: 18 Octobre 2014 à 21:51:23 »
Les arbres aux mille couleurs

Les arbres brillaient de mille couleurs ; je marchais sereinement dans la forêt et désormais plus personne ne pouvait m’atteindre. Mon passé semblait tellement loin. Les feuilles bruissaient délicatement en gouttelettes sonores ; ma nouvelle vie paraissait simple, facile et à chaque pas j’effaçais les traces de mes anciennes erreurs. Je ne me posais plus de questions sur mon avenir, sur les options à choisir dans la quête de la réussite ; la réalité apparaissait crûment, sans artifice, dans une nudité totale.

Le matin, en me levant, j’avais senti les premiers indices de ce changement radical ; dans ma chambre d’hôtel en plein cœur de Londres, au milieu de mes affaires éparpillées autour du lit, je m’étais demandé pourquoi je dormais aussi peu, quel mal incurable me rongeait au point de préférer au domicile familial les missions loin de chez moi. Mes rêves ressassaient constamment l’époque de mon adolescence ; je me revoyais sans cesse sur les petites routes de campagne, en train de rouler tranquillement sur mon vélo, dans un décor lumineux. Aucune contrainte ne pesait alors sur mes épaules ; je pouvais pédaler sans me soucier d’une direction, d’un cap à tenir ou d’une vitesse à ne pas dépasser. Mes songes nocturnes dégageaient une paix intérieure et une quiétude magnifiées par des paysages de nature plongés dans un calme irréel ; pas de voiture à l’horizon, quelques fermiers dans les champs et des animaux en liberté agrémentaient mes longues promenades imaginaires. Des sonorités flûtées accompagnaient mes pensées ; la musique rendait mon existence aérienne et je ne ressentais aucune fatigue au cours de mes nombreux périples.

J’avais rapidement enfilé ma tenue standard de jeune cadre dynamique, après une toilette lente et patiemment travaillée, puis je m’étais rendu dans la salle de restaurant où les clients prenaient d’ordinaire leur petit déjeuner. Assis, seul à une table près de la large fenêtre principale, j’avais longuement regardé le parc ; les jardiniers effectuaient leurs travaux quotidiens et j’admirais toujours leur dextérité, leur art de conformer la nature aux désirs des hommes sans lui enlever sa beauté originale. Je crois que ce fut le déclic.
Mon estomac refusait toute autre nourriture que le jus de pommes ; je n’avais pas insisté devant cette rébellion intérieure et je m’étais contenté de rêvasser sans me soucier de l’heure. La serveuse m’avait gentiment fait comprendre que le service allait s’achever et je m’étais dirigé vers ma chambre. Le reste s’était déroulé naturellement, sans réfléchir ; j’avais pris ma voiture de location et j'avais  roulé durant trois heures vers le nord. La journée était belle ; sortir de la cité londonienne avait été d’une facilité déconcertante et le trafic autoroutier d’une fluidité étonnante.

Je ne savais pas pour quelle raison j’avais choisi de bifurquer vers Nottingham ; certains diraient que l’appel de la forêt résonnait déjà dans ma tête, d’autres évoqueraient la légende de Robin Hood, mais je ne pourrais pas expliquer mon choix par une quelconque nostalgie car je ne connaissais pas du tout cette région de l’Angleterre.
Après les grands axes routiers, j’avais opté pour des petites routes et je m’étais enfoncé dans le pays profond, celui où les bois remplaçaient les champs ; mon pied avait appuyé sur la pédale de frein sans demander mon avis et ma main avait coupé le contact. J'avais marché au milieu des arbres et j’avais entendu les éléments m’inviter à rejoindre les fougères et les champignons dans le royaume végétal.

Dorénavant, je m’affranchissais du regard des autres et de leur jugement péremptoire ; les géants forestiers ne me considéraient pas comme une sorte de fou qui lâchait une existence aisée et tournée vers la reconnaissance. Les plantes grimpantes ne cherchaient pas à me capturer et m’imposer leurs propres règles ; je touchais enfin l’essence même de la vie et cette sensation d’absolu ne me grisait même pas. Le soleil ne m’aveuglait pas et il composait habilement avec le feuillage épars ; petit d’homme, j’étais devenu le protégé de la forêt, celui qui revenait là où tout avait commencé.

Je décidai de m’allonger sur la terre meuble au milieu des branches mortes et des herbes sauvages.
« Couvre-moi de fleurs » demandai-je doucement à mon protecteur végétal.
Une brise se leva et des milliers de pétales recouvrirent mon corps ; les arbres scintillèrent de plus belle dans un kaléidoscope de couleurs et j’entendis la forêt entamer une sonate pour feuilles et insectes.
Charmé par la musique de mes hôtes, je me mis à rêver une dernière fois. Je n’étais plus en train de me promener à bicyclette dans la campagne de mon enfance. Des visages connus, ceux de ma mère et de ma défunte sœur, ceux de mes grands-parents et aussi d’une multitude d’autres personnes que j’avais oubliées ces dernières années, traversaient le ciel de mes songes. Ils essayaient de me parler, mais aucun son ne sortait de leur bouche ; leurs yeux semblaient étrangement ronds et leur donnaient un aspect de poupée de cire. Mon corps se transformait progressivement ; mes pieds s’ancraient dans le sol humide du monde boisé tandis que mes bras s’allongeaient et se parsemaient d’un feuillage dru. Le soleil baissait sensiblement d’intensité et sa teinte passait du jaune à l’orange pour finalement virer vers le rouge ; les nuages flottaient en accéléré dans une voûte céleste devenue sanguine. Pourtant, je n’avais pas peur et je contemplais les éléments changeants avec la candeur d’un enfant émerveillé par un premier spectacle de magie. Si j’avais encore eu des bras, j’aurais certainement applaudi et si ma langue ne s’était pas confondue avec mon palais, nul doute que je me serais mis à chanter.
Les arbres aux mille couleurs se penchèrent sur moi et scintillèrent une dernière fois.
« Modifié: 22 Octobre 2014 à 10:36:09 par Donaldo75 »

Hors ligne nanomag

  • Calliopéen
  • Messages: 471
    • zouboukouf
Re : Les arbres aux mille couleurs
« Réponse #1 le: 18 Octobre 2014 à 22:46:31 »
C'est assez poétique et fluide. le rythme est bien, au moment où je me disais que c'était un peu longuet, l'action se déclenche.
Après je reste mitigée, ton texte m'a rendu toute mélancolique, limite triste.

je me trompe peut-être mais si c'est une sorte de métaphore pour un suicide, il faudrait peut-être insister un chouia sur sa famille que même ça, ça ne le retient plus
Citer
quel mal incurable me rongeait au point de préférer au domicile familial les missions loin de chez moi.

Mis à part calme, le narrateur est étonnamment dénué de sentiments, c'est peut-être ça qui laisse pantois  :-\
Should we reboot universe ?

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Hors ligne Rémi

  • ex RémiDeLille
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  • Trou Noir d'Encre
  • Messages: 10 892
Re : Les arbres aux mille couleurs
« Réponse #2 le: 19 Octobre 2014 à 16:55:05 »
Très beau texte Donald.
J'ai beaucoup aimé.
Quelle variété dans ta production !

Comme pour tes autres textes, la langue est parfaitement maîtrisée.
Je ne ferai donc pas de commentaire de détail à part :
Citer
Je m’étais retrouvé à proximité d’une étendue d’arbres
la seule phrase qui m'a perturbé. "se retrouver à proximité de" est pas super joli et puis une "étendue d'arbres" ne me parle pas beaucoup.

L'ambiance du texte est très adaptée au fond. L'interprétation que l'on en fait est évidemment peu joyeuse, dans un contexte de beauté naturelle et de relachement du personnage principal je trouve ça très réussi.

Merci pour cette balade en forêt.

Rémi
Le paysage de mes jours semble se composer, comme les régions de montagne, de matériaux divers entassés pêle-mêle. J'y rencontre ma nature, déjà composite, formée en parties égales d'instinct et de culture. Çà et là, affleurent les granits de l'inévitable ; partout les éboulements du hasard. M.Your.

Donaldo75

  • Invité
Re : Les arbres aux mille couleurs
« Réponse #3 le: 22 Octobre 2014 à 10:35:30 »
Merci à tous les deux d'avoir pris le temps de commenter ce texte.
@nanomag: désolé que tu en sois sortie triste. Pour répondre a ton commentaire, les symptômes sont ceux de la dépression, ce qui explique son calme et tout le reste.
@Rémi: j'ai remplacé la phrase que tu cites, en allégeant au maximum. Tu as raison, ça va mieux ainsi.
Bises
Donald

Hors ligne Sally

  • Aède
  • Messages: 236
Re : Les arbres aux mille couleurs
« Réponse #4 le: 24 Octobre 2014 à 02:17:55 »
Je reviens par ici déposer mon humble critique... (je l'ai lu deux fois mais je n'avais pas eu le temps de "commenter")

Bon alors... comment dire... soufflée par les émotions, par un bouleversement insidieux qui s'installe crescendo. Triste, oui, mais brillant. Pas dans le sens où c'est réussi avec brio, mais lumineux, coloré, explosif de détails qui peu à peu nous entraînent dans le gouffre qui est cependant une apothéose.  J'adore le titre. Je déteste la fin, mais bon sang qu'elle est touchante.

J'ai lu plusieurs de tes textes et j'adore ce que tu fais. J'essaierai de prendre le temps de donner mon avis ici et là.
Avec le temps... Avec le temps, va, tout s'en va, On oublie le visage et l'on oublie la voix, Le cœur, quand ça bat plus, c'est pas la peine d'aller Chercher plus loin, faut laisser faire et c'est très bien, Avec le temps...
Léo...

Donaldo75

  • Invité
Re : Les arbres aux mille couleurs
« Réponse #5 le: 24 Octobre 2014 à 23:13:07 »
Merci Sally,
La fin n'est pas très optimiste, je conçois qu'on puisse la détester.
A bientôt,
Donald.

Hors ligne patrice

  • Plumelette
  • Messages: 11
Re : Les arbres aux mille couleurs
« Réponse #6 le: 25 Octobre 2014 à 14:09:54 »
Texte surréaliste agréablement poétique, paradoxalement léger ; nostalgie mélancolique bien évoquée. Dommage qu'il y ait, à mon sens, quelques maladresses. Mais c'est toujours la même chose : un texte n'est jamais "achevé". Et puis vingt fois sur le métier, et cetera, et cetera. Merci en tout cas pour ce beau moment... d'évasion.

Donaldo75

  • Invité
Re : Les arbres aux mille couleurs
« Réponse #7 le: 29 Octobre 2014 à 04:17:25 »
Merci Patrice,
Je ne suis pas un adepte de ta maxime vingt fois sur le métier, et cetera, et cetera ou du principe selon lequel un texte n'est jamais "achevé mais je suis preneur de précisions sur les maladresses que tu évoques (Rémi m'a fait part de corrections qui m'ont bien servies alors j'en profite) car elles me permettent de m'améliorer.
A bientôt,
Donald

Hors ligne Baptiste

  • Palimpseste Astral
  • Messages: 3 616
  • Pingouin de Patagonie
    • Rêves de comptoir
Re : Les arbres aux mille couleurs
« Réponse #8 le: 29 Octobre 2014 à 09:51:54 »
Yop

Bon, j'ai pas grand chose à relever. C'est fluide, ça se lis agréablement. Je trouve l'idée d'arbres au milles couleurs ainsi que la réplique "couvre moi de fleur" un peu trop "naïves" diront nous. Mais au delà de ça, la narration est maitrisé et l'ambiance est assez prenante.

Merci pour ce texte

 


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