Je vais vous épargner toute critique de ce livre. Je peux juste vous dire que le style coruscant - parfois amphigourique - de Louis Calaferte est un bijou précieux, qui n'a rien à envier aux grands auteurs. On parle souvent de ce bouquin comme étant un roman - ça se discute. Ce livre n'est pas selon moi un roman. Tout est vrai, authentique, l'imaginaire se noie complètement sous l'amas fangeux qu'on découvre au fil des pages. La zone d'une grande ville, des baraques, la banlieue, le terrain vague, les cris, les coups, la crasse, l'alcool, la violence, la sexualité, la promiscuité, la brutalité, l'ignorance, la perversité, les jeux cruels des enfants désœuvrés, tout est vrai même ce maître d'école, qui tente de donner le goût et l'ambition de la dignité humaine à des enfants innocents donc dangereux.C'est avec virulence et véhémence que Louis Calaferte pousse un véritable cris de révolte contre la misère et l'injustice du monde moderne.
Extraits de Requiem pour les innocents :
"On se bat beaucoup chez les pauvres. Il faut bien passer sur quelqu'un sa fureur, sa rage d'être au monde et d'y rester. Donner des coups n'engageait à rien. En recevoir engageait à les rendre et ainsi de suite. Totor Albadi, affaibli par sa déficience physique et ses tares consanguines, ne pouvait rendre les coups reçus qu'à un chat maigre qu'il avait adopté à cet effet. Sous nos assauts, Victor Albadi pleurait, hurlait, trépignait, saignait, tout ensemble. Les jours de pluie où nous n'avions rien de mieux à faire, nous le rabattions dans un coin désert, le terrain vague de préférence, et nous libérions sur ce déshérité notre inventive cruauté qui ne manquait pas de raffinements. Quand je songe aujourd'hui à quelles souffrances nous soumettions Albadi et d'autres, j'en suis épouvanté. Je pense que rien au monde n'est plus féroce, vicieux, criminel qu'un enfant."
"Alors moi, aujourd'hui, je vous crie salauds à vous deux! Toi ma mère, garce, je ne sais où tu es passée. Je n'ai pu retrouver ta trace. J'aurais bien aimé pourtant. Tu es peut-être morte sous le couteau de Ben Rhamed, le bicot des barrières dont les extravagances sexuelles t'affolaient. Si tu vis quelque part, sache que tu peux m'offrir une joie. La première. Celle de ta mort. Te voir mourir me paierait un peu de ma douloureuse enfance. Si tu savais ce que c'est qu'une mère. Rien de commun avec toi, femelle éprise, qui livra ses entrailles au plaisir et m'enfanta par erreur. Une femme n'est pas mère à cause d'un foetus qu'elle nourrit et qu'elle met au monde. Les rats aussi savent se reproduire. Je traîne ma haine de toi dans les dédales de ma curieuse existence. Il ne fallait pas me laisser venir. Garce. Il fallait recourir à l'hygiène. Il fallait me tuer. Il fallait ne pas me laisser subir cette petite mort de mon enfance, garce. Si tu n'es pas morte, je te retrouverai un jour et tu paieras cher, ma mère. Cher. Garce.
Ridicule embryon, toi, Calaferte, je sais où te trouver. Tu es cette frêle silhouette qui frôle les murs de la ville certains soirs, et tend la main au passant. Tes yeux sont rougis par l'alcool. Te souviens-tu seulement que Lucien et moi vivons ? Te rappelles-tu cette prison qu'était notre ghetto ? Cela a dû s'estomper dans ta tête. Toi, tu vis où le destin te place. Un jour dans cette rue à mendier ton pain. Demain ailleurs à t'ennivrer. Rien n'était peut-être de ta faute. Je te ressemble. Nous subissons la vie sans trop songer à nous révolter. La révolte nous dépasse toujours. Nous manquons de souffle. Un matin, je m'accrocherai à ton nom dans le journal. On t'aura ramassé dans une rue. J'irai à l'Institut reconnaître ton cadavre. Je te le promets. J'ai besoin de te voir nu et immobile. La garce ne sera pas là pour implorer en ta faveur son hypocrite Dieu protestant. Nous nous retrouverons dans la terre qui doit tous nous prendre. Et au-delà de la terre, nous nous haïrons. Férocement. En paix. Il n'y aura pas de repos."
"Dans les recoins des magasins : tassés, bourrés tels des animaux, les uns contre les autres dans le froid des nuits de l'hiver. Nous allons, lui et moi. Lourds, lui et moi, de cette grande tristesse de la nuit des villes, de cette magique et haute poésie de la nuit des villes. Les clochards étaient là, toujours les mêmes, nuit après nuit, que nous reconnaissions au passage. Là, dans les bras les uns des autres, étouffant à pleine étreinte la peine de leurs destins déroutés. Nous les regardions. Nous nous arrêtions pour les regarder. Nuit après nuit. Et c'était beau. C'était fantastiquement beau. Ces tas humains, ces boules de chair humaine, ces corps pelotonnés sur eux-mêmes tout au long des nuits glaciales de l'hiver. Sait-on la beauté qu'il y a dans ce laisser-aller animal ? Hommes déchus, anges terribles, crouteux, sales, malades, ivrognes, fainéants, répugnants, indifférents, étrangers, faisant confiance au monde. A la bonté du monde, à celle des passants de la nuit. A moins que la confiance n'eût quitté leur âme et que cet abandon ne fût qu'une lassitude de bête trompée. Je ne sais. On ne peut savoir ces choses. On ne peut apprendre nulle part ces choses-là. Qui pourrait se lever et dire de quoi est fait cet abandon total de ces hommes, de ces femmes, de ces enfants – des enfants couchés sous les porches, dans les nuits mordantes de l'hiver? Qui saurait parler de cela sans se tromper jamais?"
"On possédait mon père à la flatterie. Aussi vaniteux que bête, il s'engageait bénévolement à donner sa vie ou sa liberté en échange d'un mot bien placé et flatteur pour ce qu'il croyait être son honneur."
"J’étais aussi crasseux que les autres. Aussi vicieux et mal habillé que les autres. Comme eux, j’appartenais à une famille sordide du quartier le plus écorché de la ville de Lyon : la zone. Sous toutes les latitudes, on trouve ces repaires de repris de justice, de bohémiens, et d’assassins en puissance. Je n’étais qu’un petit salopard des fortifs, graine de bandit, de maquereau, graine de conspirateur et féru de coups durs. Pas plus que les autres, je ne redoutais le mal ni le sang."
"Tôt, j'ai connu le monde de la nuit. J'étais, je suis destiné à la nuit. Je garde l'impression de ne pas exister pleinement pendant le jour, et la nuit m'est favorable. Le soir venu, pour moi la vie commence. Lobe était de cette race de nocturnes. La nuit tombée, son comportement changeait, sa voix devenait autre. Il est des êtres qui ne savent pas se mettre au diapason de la nuit. La nuit ne se livre pas d'elle-même. Il faut la pénétrer, la décortiquer, la violer. Il faut lui arracher les lambeaux qui la recouvrent. A l'heure où les hommes s'endorment, une seconde catégorie d'hommes se montre à nu. La nuit depuis longtemps les a façonnés à sa manière qui est brutale. Les a pétris, faits et refaits. Je suis de ceux-là. Je suis de ceux qui ne peuvent dormir tant que vit la nuit. Mes souvenirs et mes désirs les plus profonds reviennent. Affluent. Je veille, les yeux ouverts sur la nuit qui s'accroche au réel. J'éprouve la pénible et agréable sensation - la lâche sensation, comme au moment de l'anesthésie - de me dédoubler. Je me fixe au coeur de la nuit."
"Qu'on ne vienne pas me dire que la faim incite à la révolte : ce n'est pas vrai. Ça vous ramollit, au contraire. On a le sourire obséquieux pendu à la bouche. Toute l'existence se centre d'un coup sur un repas complet. Ça tourne à l'obsession. On y perd dignité, honneur et orgueil."
"Je compris confusément qu'on ne pouvait combler un homme que dans les limites de ses désirs. Lui apporter de bonnes paroles, l'aiguiller sur les chemins de la droiture quand son rêve est de piller et de rançonner n'est pas une consolation. On ne peut rien faire d'autre pour un homme que lui donner à manger et à boire, quand il a faim et soif. Donner le pain à celui qui marche l'estomac creux, donner le vin à celui qui veut s'enivrer ; et se taire. Il n'y a rien à dire. Seule la vie sait comment elle conduira tel ou tel homme."