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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » porcherie / recueil

Auteur Sujet: porcherie / recueil  (Lu 1087 fois)

Hors ligne christophe siébert

  • Plumelette
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porcherie / recueil
« le: 04 Août 2014 à 18:46:34 »
bonjour à tous,

je vais vous balancer ici une nouvelle par semaine, jusqu'à épuisement de mon recueil porcherie, que j'ai auto-édité l'an dernier et qui est depuis épuisé, et dont je sais pas bien quoi foutre en attendant de le ressortir chez un éditeur.

voici la première. elle a paru en 2007 dans le numéro 68 de la revue chimères (le thème de ce numéro était : don quichotte)

bonne lecture !


***

BATMAN

1

« Je vis à la station Bonne-Nouvelle depuis deux ans. J’y passe tout mon temps et je n’en sors que pour aller m’acheter à manger et à boire. Les vigiles me connaissent et me laissent dormir là, certains usagers du métro me connaissent aussi et moi je connais leurs visages et leurs pensées. Même s’ils l’ignorent, je les protège.
J’ai trente-cinq ans. Ma femme est décédée il y a trois ans, ce qui a fait écho a des années de distance avec la mort de ma mère qui pourtant n’avait rien à voir. Quand j’avais onze ans, mère avait été tabassée à mort par son mec de l’époque et j’y avais assisté caché sous la table. J’ai terminé en foyer et la police n’a jamais retrouvé ce type. Ma femme est morte du cancer, elle fumait et buvait trop et moi je fumais et buvais davantage mais c’est elle qui est tombée malade. A cause de la douleur elle a passé un mois sans parler et presque sans manger, ça ne me dérangeait pas puisque j’étais bourré tout le temps. Un jour elle a eu un malaise. Le temps que le SAMU arrive elle était inconsciente. Ils lui ont filé de l’oxygène, elle s’est réveillée dans l’ambulance, elle est morte à
l’hôpital d’une insuffisance cardiaque. Ils ont retiré de sa gorge une tumeur toute noire et grosse comme le poing. J’ai picolé de plus en plus, j’ai perdu la maison, j’ai fini dans le métro et je n’ai plus parlé à personne.
J’ai commencé à fouiller les poubelles pour récupérer les journaux que les gens abandonnaient. Je n’étais pas revenu à Bonne-Nouvelle par hasard, c’est là qu’on habitait avec ma mère et j’avais la conviction que le salopard qui l’avait assassinée n’avait pas déménagé. Je le sentais. Je savais que je le reconnaîtrais aussitôt que je le verrais. Il n’en était pas à son premier crime. En épluchant les journaux et aussi d’autres sources d’informations bien plus confidentielles, j’avais appris qu’il tuait des femmes depuis des années. Il n’avait jamais quitté ce quartier devenu son territoire. Il échappait à la police pour la simple raison que cette affaire était médiocre. Un meurtrier à la petite semaine, qui vivait avec des femmes pauvres et une ou deux fois par an en tuait une à coups de poings, pas de quoi exciter un inspecteur mais moi je ne pensais qu’à ça. Je recoupais, je guettais, je scrutais, je l’attendais et le jour où il serait enfin là je serais prêt à me venger.
Je picolais pour tenir le coup. J’étais en contact avec à ma mère. Depuis que je m’étais investi corps et âme dans cette mission je m’étais découvert des pouvoirs. Je détectais des signes dans les journaux et dans les affiches. Je sentais des odeurs. Je reconnaissais les victimes et les agresseurs. Certains morts me parlaient, pas uniquement ma mère mais avec elle je discutais tout le temps. J’ai pu mieux la connaître.
Je veillais sur cette portion du monde. Cette station de métro était devenue mon territoire, j’en connaissais les rythmes, je connaissais ceux qui la fréquentaient quotidiennement. Je repérais les indésirables et je les surveillais, je punissais ceux qui commettaient une mauvaise action. J’étais devenu un justicier. Il arrivait que je me trompe parce que je buvais trop. Il m’arrivait de croire à une agression alors qu’il ne s’agissait que d’une affiche publicitaire. Il m’arrivait de mal interpréter les signes distillés par le journal parce que j’étais trop torché mais dans l’ensemble j’étais un bon justicier.
Je veux vous raconter l’apogée de ma carrière. J’ai enfin trouvé l’assassin de ma mère. Il va enfin payer. Un indice majeur m’est apparu dans un exemplaire froissé de Vingt minutes. Une femme avait été battue à mort, ici même mais à la surface, dans un immeuble. Je savais lire entre les lignes et ma mère me le confirma : il s’agissait bien du même assassin, de cette ordure que je traquais sans relâche depuis deux ans. Ma quête arrivait enfin à son couronnement. J’étais fébrile en recueillant les indices, les odeurs, les informations. J’appris qu’il serait à la station à dix-huit heures. Il sortirait du métro. Ce serait l’heure de pointe, tous mes sens devraient être en éveil. Je devrais être d’une vigilance sans faille.
J’étais tellement concentré sur mon affaire que je ne faisais presque plus la manche. Seuls les habitués me donnaient de l’argent, ceux qui connaissaient mon rôle et me remerciaient de la protection que je leur apportais. Je n’avais pas de quoi manger, seulement de quoi boire, mais cela me suffisait. Le matin les affiches publicitaires avaient été changées. Les nouvelles représentaient des hommes et des femmes beaux et bien habillés. Ils m’aideraient. Ils vantaient un parfum et des ordinateurs portables. L’odeur et l’information, mes deux sources de vérité. Ma mère aussi était là. Nous avons passé la journée à discuter. Nous savions qu’une fois ma mission accomplie elle quitterait définitivement ce monde tandis que moi je pourrais au contraire y retourner. Je voulais quitter cette station et mettre mes pouvoirs au service de la justice.
A dix-huit heures j’étais posté sur le quai qui allait vers la station Grand Boulevard, juste à côté du plan de Paris. J’attendais. Les signes indiquaient qu’il sortirait de la prochaine rame. J’avais dans la poche une bouteille de vin et un couteau avec lequel je lui percerais le cœur. Je ne voulais pas le faire souffrir, je n’étais pas un assassin. Ma mère se tenait à mes côtés et mes autres alliés invisibles patrouillaient. Le quai grouillait de voyageurs bien habillés qui sentaient bons. La tension était palpable par tout le monde. Les animaux frémissaient. Une atmosphère de traque et de sauvagerie électrisait l’air.
Le métro arriva, stoppa, un flot de voyageurs en descendit et croisa le flot de ceux qui montaient. Il était quelque part. Il était là. J’observais la foule à la recherche d’un signe. La plupart des gens me lançaient des regards dégoûtés. Ils étaient confondus par mon apparence physique lamentable, par mon odeur, par ma posture, par ma bouteille. Ils étaient aveuglés par mon costume, ils ne comprenaient pas que j’étais l’instrument de la justice et du bien, mais quelques-uns savaient et l’admiration que je lisais dans leurs yeux me donnait du courage.
Je ne le vis pas mais lui me vit. Il me parla. Ça n’était pas une voix mais mille voix, un brouhaha, toutes les conversations et toutes les pensées de tous les voyageurs qui au lieu de s’entremêler en une cacophonie douteuse convergeaient vers l’unique phrase, concentrée comme une flamme et dirigée vers le centre de mon crâne. Elle me brûlait, j’avais les larmes aux yeux, mon cerveau poussait de tous les côtés pour sortir.
« je suis là, je suis là, je suis là, je suis là, ... »
Dans le brouillard de ma douleur, je compris que lui aussi avançait déguisé. Il aurait pu être n’importe qui. J’étais ballotté par les gens, ses pouvoirs me réduisaient à l’impuissance, je souffrais. J’étais consterné. Je reçus un coup par-derrière qui brisa le lien et dissipa la douleur. C’était deux jeunes habillés de survêtements informes et au visage de brute à demi dissimulé par une capuche. Ils me bousculèrent pour entrer dans le wagon. Ils étaient deux mais c’était lui, c’était lui qui avait pris ce masque révoltant et dans leur sourire je reconnus le sien, dans leurs yeux je vis son regard. Tandis que la rame s’éloignait, dans ma tête il disait : « je reviendrai, petit ; je reviendrai »
Je passais une heure en état de choc. Non seulement je me suis révélé incapable de le stopper, mais encore c’est lui qui m’avait nargué et défié. Je retournais à mon banc, des heures passèrent. Je réfléchissais. On me donnait du fric. Je ne sortais de la station que pour acheter à boire, je ne sais même plus s’il faisait jour ou nuit, je ne mangeais pas, je ne dormais pas, je ne faisais que boire et réfléchir. Trois jours, peut-être quatre, passèrent ainsi. Ma mère m’aidait. Nous cherchions une faille, un moyen de le repérer, nous guettions des signes. Je lisais tous les journaux, tous les prospectus, le moindre papier froissé et jeté dans la poubelle ; je reniflais les tâches d’urine et les restes de nourriture, je cherchais une piste mais il n’y avait rien. J’étais défait. Il était venu, il s’était montré, il m’avait défié et je n’avais rien pu faire... J’étais au désespoir.
C’est au bout d’une semaine de cette attente pesante et déprimante que j’ai enfin obtenu l’information cruciale. Je l’ai obtenue au prix d’un crime. Une autre femme avait été battue à mort quelque part à la surface mais le journal me révéla enfin la part de vérité qui me manquait et me donna enfin une piste que je pourrais suivre : une odeur, un fumet de sang, un remugle qui venait des profondeurs, une trace qui menait à sa tanière. C’est là que je m’apprête à me rendre pour vaincre ou périr et là-bas j’y vais seul, ma mère a cessé de m’accompagner, ça y est, je suis face à mon destin mais pour que mon combat ou mon sacrifice ne soit pas vain j’ai décidé de vous écrire ceci. Le témoignage d’un héros, d’un champion du bien. Il y a un passage secret et je le trouverai. Dans les ténèbres qui relient les stations il y a un passage qui mène à l’infra-monde et c’est là que le meurtrier se cache, c’est là que je me rends avec l’espoir de revenir victorieux »

(Posté sans timbre dans une boite aux lettres proche de la station de métro Bonne-Nouvelle et adressé à la rédaction parisienne de 20 minutes)

2

Fernand Lassère, quarante-trois ans, était employé de maintenance à la RATP. Son travail consistait à vérifier et réparer les installations électriques et les câbles qui courent d’une station à l’autre. Il était un de ces fantômes orange vif qu’on peut croiser quand on voyage dans le métro parisien, émergeant un instant de l’obscurité qui sépare les stations.
Le vingt-quatre novembre à dix-neuf heures trente, il intervint à Bonne-Nouvelle pour remplacer un fusible défectueux responsable d’une perte de lumière juste avant Strasbourg-St-Denis. Il dévissait en sifflotant un boîtier frappé de la mention « danger : haute tension » quand un bip à sa radio l’avertit de l’imminence d’un métro. Il s’aplatit contre le mur, inutile de risquer sa vie, et regarda passer la rame. A cette vitesse, tout ce qu’on avait le temps de voir c’était la lumière des wagons. Segmentée par les séparations entre chaque vitre, elle donnait l’impression de clignoter. Les passagers étaient une masse floue et prise dans cet éclairage vif, avec toujours une ou deux silhouettes qui émergeaient, figées dans une expression ahurie ou une attitude banale.
Une fois le métro passé, il se remit à travailler mais s’interrompit à nouveau en entendant s’approcher des pas en provenance de la station. Il mit les mains en coupe autour de ses yeux pour mieux voir et aperçut en contre-jour un vieillard qu’il reconnut comme étant le vieux clochard qui squattait ici depuis toujours. Un vieil alcoolo qui foutait la trouille aux étudiantes et qui parlait tout seul. Il empestait comme une charogne, avait une barbe dégueulasse, des ongles noirs, des rides, un visage couperosé par le mauvais pinard qu’il s’envoyait à longueur de journée et empilait sur lui été comme hiver des couches de vêtements marrons qui puaient la mort.
— Hé, là, grand-père, faut pas venir ici, c’est dangereux !
Le vieux n’entendit pas ou alors était trop bourré pour comprendre quoi que ce soit. Il parlait toujours tout seul, mais impossible de piger le moindre mot de son sabir.
Fernand poussa un soupir excédé et, reposant sa caisse à outil, se dirigea vers le SDF. Si cet idiot se faisait choper par le métro suivant il ne se sentirait même pas crever, pété comme il l’était. Parvenu à son niveau, il répéta :
— Faut pas rester là, papi. Faut retourner vous asseoir.
Il parlait fort, avec un sourire contraint et en articulant bien, comme on fait quand on s’adresse à un sourd ou à un débile, mais le vieux ne réagit toujours pas et continua d’avancer. Il déplaçait une odeur épaisse de vieille pisse, de chiasse restée des semaines à sécher au fond du froc, de sueur rance, de froid sale, de fringues raides et moisies et de métro avarié. Fernand serra les dents, saisi par la puanteur. D’un air écœuré, il avança la main pour attraper l’apparition dégoûtante à l’épaule. Il fallait bien le ramener à sa place, ce vieux déchet.
Le SDF, l’air toujours absorbé dans des pensées désagréables, cessa de parler tout seul et se dégagea d’un mouvement d’épaule. De l’autre bras, il cogna sèchement Fernand au visage. L’employé surpris pris le poing en pleine poire. Il sentit son nez se tordre et la cloison se fendre. Du sang coula, il perdit l’équilibre, cela suffit au SDF pour le pousser sur la voie. Fernand cria et tomba d’un mètre vingt sur le dos. Le SDF le regarda se briser les reins en bas et s’écrasa contre le mur quand le métro passa. Il vit peut-être le visage horrifié du conducteur et celui de Fernand juste avant que la motrice l’efface plein phare et traîne son corps désarticulé sur cinquante mètres – le temps que le pilote réagisse, freine et prévienne le PC.
Fernand n’était pas mort. Les métros disposent d’une sécurité, ils ne tuent pas les gens, ou alors rarement, et cette fois-ci la victime survivrait. Fernand resterait tétraplégique.
Le SDF partit dans l’autre sens, traversa comme une bombe titubante et hagarde la station à l’extrémité de laquelle les gens s’amassaient déjà en attendant l’arrivée des secours, les premiers commentaires s’échangeaient déjà, accident, suicide, sûrement suicide, et s’engouffra dans l’autre tunnel, celui qui menait à Grands Boulevards. Une partie du réseau était bloqué à cause de l’accident, ce qui lui permit de fuir. Du métro, il passa dans les égouts et il y resta.
Pendant une semaine il se terra sans manger ni boire, trop apeuré pour sortir. Il ne parlait plus tout seul, peut-être les voix l’avaient-elles quitté. Pendant cinq ans, il avait bu trois litres de vin chaque jour. La désintoxication forcée fut très douloureuse. Des hallucinations cauchemardesques le firent hurler. Des douleurs acides lui tordirent l’estomac et les intestins, des migraines optiques le terrassèrent, il vomit et chia du sang. Cela dura cinq jours. A la fin il était très affaibli, il avait perdu presque dix kilos, mais il était sevré. Son cœur atteignait cent battements par minute et sa tension dépassait quatorze. Il était sur le point de crever. Il quitta le métro très maigre et très pale. Les passants s’éloignaient de lui. A minuit et demi le SAMU social le récupéra. Il raconta son histoire à un infirmier qui ne le crut pas mais transmis quand même l’information à la police. On l’arrêta. On le jugea responsable et on l’envoya sept ans en prison, où il se tint peinard et se refit une santé. Les autres détenus le laissèrent tranquille.
A sa libération, il trouva une place en foyer et suivit le circuit classique de la réinsertion sociale. Trois ans plus tard il travaillait à la Direction Départementale de l’Équipement de Beauvais. Il avait quarante-sept ans. Il habitait un studio à Creil. Il prenait des cachets contre la schizophrénie, contre la dépression et contre l’insomnie. Il n’était pas heureux. Il se souvenait avec nostalgie de sa flamboyance passée. A la pause-café de dix heures il racontait à ses collègues des anecdotes tirées de sa vie dans le métro. Son public riait de ces médiocres histoires et méprisait l’homme qui les racontait.
Il mourut d’un cancer du foie à cinquante-trois ans. Depuis son dernier combat, il n’avait pas bu une seule goutte d’alcool ni lu une seule ligne de journal.

Hors ligne christophe siébert

  • Plumelette
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Re : porcherie / recueil
« Réponse #1 le: 11 Août 2014 à 12:12:49 »
porcherie, la suite, avec un nouveau texte : compassion




COMPASSION

— Tu vois mon chéri, un homme qui se respecte doit être fier de ce qu’il fait et connaître sur le bout des doigts le matériel qu’il utilise.

Jean-Paul Roueize cessa de sourire. Il ouvrit l’armoire de toilette. Les reflets se fragmentèrent. Lui, son fils. Pierre, dix-huit mois. Sanglé dans sa poussette, avec le manteau, l’écharpe et la capuche, prêt à partir il avait trop chaud et se tortillait. Son visage était rouge et pas loin de pleurer.

Son père prit le serviteur et le posa sur la tablette au-dessus du lavabo. Le serviteur, en laiton, ressemblait à un petit portemanteau. A l’une des branches était accroché un rasoir mécanique à lame plate Merkur Vision et à l’autre un blaireau Plisson à manche de bruyère et touffe de pur gris européen. Le socle se prolongeait en un réceptacle qui accueillait un bol à barbe Joris, l’extérieur en laiton et l’intérieur en porcelaine. Il contenait un savon blanc à l’odeur discrète.

— Tu vois ce rasoir mon chéri ? C’est le meilleur de sa catégorie. Pourtant il n’assure pas un rasage parfait. Pour avoir un rasage parfait il faut utiliser ça.

Il ferma l’armoire et prit un objet posé dessus.

— Tu sais, c’est mon père qui m’a appris à me raser. Il m’a légué son

rasoir et il le tenait de son père à lui. C’est ce rasoir que je vais utiliser aujourd’hui. Je ne m’en sers que pour les grandes occasions. Quand je ne serai plus là il sera à toi.

— Qu'est-ce que c’est que ça ?

— Je... ne comprends pas, monsieur le proviseur ?

— Enfin, merde, Jean-Paul, c’est quoi ces saloperies ? C’est vraiment à vous ? Ça n’est pas une calomnie ou une blague de très mauvais goût, qu’on vous fait ?

— ...

— Putain, je vais faire un rapport à l’inspection d’académie. Vous êtes dingue ou quoi, de ramener ça ici ? Vous êtes dingue, c’est ça, vous devez l’être, je ne vois pas d’autre explication.

— Je ne sais pas quoi vous dire monsieur le proviseur. Je ne vois pas de mal à –

— Foutez le camp de mon bureau. Vous m’écœurez, espèce de connard. Vous me donnez envie de vomir.


Le coffret à rasoir, en bois ciré, se composait d’une poignée ronde et patinée prolongée par un boîtier rectangulaire. L’une des faces latérales était couverte d’une couche de cuir brun et rugueux et l’autre d’une couche de cuir plus clair à l’aspect plus doux. L’enfant commença de pleurer. L’homme ouvrit la partie supérieure du boîtier et en sortit un rasoir de type coupe-chou. Son visage s’éclaira de fierté. Il montra l’objet au bébé. Il sourit. Le bébé se calma un instant puis recommença de pleurer.

— Regarde, mon chéri.

C’était un Biedermeier des années quarante avec un manche en ivoire blanc. Il le déplia. La lame était parfaitement effilée. La longueur totale de l’objet dépassait les vingt-cinq centimètres.

— Tout d’abord, il faut aiguiser ton rasoir. Ça n’est pas nécessaire de faire ça tous les jours mais comme ça fait longtemps que je ne m’en suis pas servi...

L’enfant pleurait plus fort, se tordait, essayait de défaire l’attache de sa ceinture mais n’y parvenait pas. Dans son effort il ne parvenait qu’à faire osciller et grincer la poussette.

— Bon, j’ai parlé à Martine, elle me dit que son mari est très choqué.

— Mais...

— Et moi aussi je suis choquée Jean-Paul. Je ne trouve pas les mots. Ça fait longtemps que tu... collectionnes... ce genre de choses ?

— Je ne sais pas au juste. C’est important ?

— Je ne sais pas quoi te dire.

Une partie des photos était étalée sur la table du salon. Pierre dormait. Julie était sortie. Les photos représentaient des filles nues. Les filles paraissaient avoir douze ou treize ans. Elles écartaient les cuisses. Elles touchaient leurs sexes épilés. Elles y enfonçaient les doigts. Elles en écartelaient les lèvres pour dévoiler l’intérieur rouge et brillant. Leurs yeux étaient sans expression.

— La première chose à savoir c’est comment aiguiser le rasoir.

Le bébé chialait comme un phoque ; des successions de larmes roulaient sur ses joues et de la morve coulait hors de son nez et se mêlait à la bave.

Leurs chattes étaient lisses.

— J’ai parlé avec ta mère. Elle ne comprend pas.

— Ma mère ? Mais...

— Elle ne comprend pas. Elle est effondrée.

— Tu deviens folle, non ? Parler de ça à ma mère, enfin...

— Je vais demander le divorce, Jean-Paul.


Il prit le rasoir avec trois doigts, le pouce bien à plat, appliqua la lame, tranchant tournée vers lui, légèrement inclinée, contre le cuir rugueux. Il fit glisser la lame. Aux deux tiers de la longueur il effectua une rotation et recommença dans l’autre sens.

— Tu vois, l’important c’est que la lame touche toujours le cuir.

Il effectua quelques aller-retours.

— Ensuite on peut affiner l’affûtage avec le cuir doux mais comme tu t’impatientes on va en rester là. C’est le même mouvement de toute manière.

Rasoir en main il se pencha pour embrasser le bébé qui interrompit un instant ses pleurs. L’homme embrassa le front, le nez, la joue. L’enfant était rouge et humide, se tortillait, recommença de sangloter quand son père se releva.

— Puisque tu reste à la maison tu emmèneras le gosse chez la nourrice, d’accord ?

Leurs corps étaient lisses et beaux ou bien lisses et effrayants. Il y en avait plus de trois cent.


— Maintenant regarde bien. D’abord l’eau. Il faut bien se masser la peau avec de l’eau bien chaude. Se masser, hein, pas se frictionner.

Il ferma le robinet.

— Le savon. Regarde comme c’est beau.

Il montra à l’enfant le savon laiteux qui occupait le bol en laiton ; l’enfant s’en foutait manifestement.

L’homme prit son blaireau et effectua quelques allers retours à la surface du savon. Les poils se chargèrent de mousse blanche et onctueuse. Il tartina ses joues, son menton, le dessous de son nez, une partie de son cou par mouvements rotatifs, revenant plusieurs fois au savon pour recharger le blaireau en mousse.

— Ce soir, tu ne dors pas dans la chambre. Tu me dégoûtes, Jean-Paul. Pourquoi tu n’irais pas à l’hôtel ? Ou sous les ponts ? J’aimerais que tu disparaisses de nos vies. Julie ne veut plus te parler. Elle ne dort pas là cette nuit. Elle dit qu’elle ne veut pas vivre dans la même maison que toi. Elle dort chez une copine.

— Comment est-elle au courant ?

— C’est tout ce que tu trouves à dire ? Il n’y a que ce détail merdique qui t’intéresse ? Mais tout le lycée ne parle que de ça, pauvre type. De tes photos. De ton ordinateur et de ce que la police y a trouvé. Tu me donnes envie de vomir.

Leur peau d’une lisseur parfaite. Leurs chattes paraissant si douces. Leurs parfaites petites chattes.

De la main droite il tendit la peau et de la gauche il rasa. De bas en haut. Le délicat crissement. Le côté droit, le gauche, le menton, le cou. Toujours dans le sens du poil, toujours par petites touches, comme un peintre. Il nettoya le rasoir sur une serviette. Elle se chargea de mousse sale, de poils. Il reprit le blaireau. L’enfant vagissait, toussait, poussait des cris de colère. L’homme remit de la mousse. Il se rasa à nouveau mais cette fois à rebrousse-poil.

— Toujours deux passages mon chéri. Pour une belle peau, aussi lisse que la tienne, c’est le secret. Tu retiendras ça ? Ça te servira, plus tard.

Il termina. Il essuya son rasoir. Il prit une serviette propre et débarrassa son visage des restes de mousse. Il reprit le rasoir.

Leurs aisselles. Leurs jambes. Leurs chattes. Pas le moindre poil. Pas le moindre duvet nulle part. Des corps d’enfants. Des corps de mutantes. Des corps parfaits. Des chattes parfaites aux couleurs parfaites à la lisseur parfaite.

— Vous n’enseignerez plus jamais de votre vie.

— Mais...

— Il n’y a pas de mais, espèce de sac de merde. Plus jamais. Ni la biologie, ni autre chose. Vous seriez le dernier prof de SVT sur Terre que personne ne voudrait de vous. Espèce de malade. Vous irez en prison, vous le savez ?

— Mais...

— Je ne conçois même pas que vous osiez me téléphoner. Aller vous faire soigner, dégueulasse.

Il s'entailla la peau. Il la découpa. Il ne dit plus rien. Il n’y eut plus que les hurlements du bébé et le bruit du rasoir. L’homme pratiqua sur lui-même une série d’entailles et d’incisions précises. Le sang coula avec abondance. Il gratta au rasoir millimètre après millimètre pour décoller la peau de la chair et de sa main libre tira avec délicatesse pour finir de détacher. Les pans de peau pendouillaient en rectangle. Les joues, le menton, le cou. Cela dura trente minutes. Ses mains, ses avant-bras, le rasoir dégoulinaient de sang. Il posa le coupe-chou sur le rebord du lavabo souillé de traînées et d’éclaboussures rouge vif. Il se regarda, ruisselant, grimaça, se reprit. La peau pendait. Quatre rectangles de peau pendaient. Les joues, le menton, le cou. Le sang s’amassait là où là peau était reliée et coulait en gouttes épaisses et en rigoles. Il reprit le rasoir. En quelques coups, tenant le morceau de peau de sa main libre, il trancha. La joue gauche, la droite, le menton, le cou. Il jeta les morceaux de peau dans le lavabo. Beaucoup de sang s’écoula de son visage écorché. Il découpa le releveur de la lèvre supérieure d’un côté puis de l’autre. Il trancha le buccinateur et le risorius. Son visage s’affaissa. Ses yeux s’emplirent de larmes et le lavabo du sang qui coulait en filets. Un morceau de peau obstruait la bonde. Le sang s’accumulait au fond de la vasque. Il tailla l’orbiculaire de la bouche, l’abaisseur de la lèvre supérieure, l’abaisseur de l’angle de la bouche. Il émit un cri bref du fond du gosier. L’enfant exprima une terreur panique et bruyante. L’homme coupa le masséter gauche et le masséter droit. Il perdit l’équilibre, se rattrapa au rebord ensanglanté du lavabo. Du sang lui dégoulinait dans le cou, le long des bras. Il y en avait par terre formant de petites flaques qui se rejoignaient. L’enfant vomit, toussa, hurla sans respirer, un hurlement chassant l’autre. Il était rouge, peut-être fiévreux, d’une agitation extrême. L’homme se coupa la gorge, tomba, aspergea tout. Il garda la main agrippée au rasoir. Il mourut. A dix-sept heures cinquante Julie découvrit le cadavre et le bébé. Elle appela la police. Elle se rendit à la cuisine et brisa des choses, se frappa la tête contre le réfrigérateur, l’ouvrit, mangea un morceau de poulet cru, eut une crise de nerfs. Avec la carcasse du poulet qu’elle saisit à deux mains comme une masse elle frappa de toutes ses forces le plan de travail, les portes des placards, la gazinière, la porte du four, le sol, laissant partout des traces de sang et de gras, des morceaux de chair et de cartilage éclaté. Elle s’évanouit. Elle déclara par la suite n’avoir aucun souvenir de cette journée.


Hors ligne christophe siébert

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Re : porcherie / recueil
« Réponse #2 le: 18 Août 2014 à 15:18:04 »
LA PREMIERE FOIS QUE J'AI TUE MON PERE

La première fois que j’ai tué mon père, je devais avoir douze ans, pas beaucoup plus. J’étais au collège, pas encore au lycée.
Ça c’est passé dans la nuit de vendredi à samedi, parce que le lendemain j’ai reçu un colis de l’œuf cube, un magasin qui vendait par correspondance des produits de jeu de rôle ; je faisais du jeu de rôle à l’époque ; j’avais commandé des figurines en plomb et j’avais reçu à la place un livre de monstres conçu comme un pastiche de manuel de zoologie.
Mes parents picolaient tous les jours mais surtout le week-end. La soirée s’était passée de manière classique. Nous avions mangé devant la télé et puis nous avions regardé la télé, je suis allé au lit et j’ai été réveillé par les cris de ma mère bourrée qui insultait mon père et le frappait, ensuite les bruits de mon père qui faisait ses valises, il faisait ça deux ou trois fois par semaine. La plupart du temps ma mère le tapait simplement mais parfois il lui en fallait un peu plus et alors elle le virait. Il devait faire ses valises, quitter l’appart et téléphoner quelques heures plus tard pour voir si la folle était calmée. Je me suis toujours demandé à quoi il occupait ces
quelques heures et je n’ai jamais osé en parler avec lui ; un jour je me suis fait virer aussi et du coup je l’ai su : il passait ces quelques heures dans la voiture, à enchaîner les clopes avec un air abattu. Un autre jour, des années plus tard, j’ai quand même osé lui demander pourquoi il ne quittait pas ma mère. Il m’a regardé avec ahurissement et l’affaire en est restée là.
Dans mon demi-sommeil, j’ai donc entendu tout ça, les insultes de ma mère, les bruits de verres remplis et bus et reposés, la voix plaintive et éméchée de mon père, les valises ; j’attendais la porte qui claque avant de pouvoir me rendormir deux ou trois heures et être réveillé encore un coup par le téléphone. Ça nous amènerait à quatre ou cinq heures du matin, j’aurais fait la moitié de ma nuit.
Au moment où j’écris ce texte, plus de vingt ans après, je suis papa d’un bébé de cinq semaines et chaque nuit depuis sa naissance, avec sa mère nous faisons un peu le même genre de calcul. Ça a faim souvent, un bébé.
Ce soir-là je n’ai pas entendu la porte. A la place j’ai entendu un bruit sourd que dans mon demi-sommeil je n’ai pas identifié, et puis le silence. Pas de bruit de porte, pas d’insulte criée par ma mère. Je me suis complètement réveillé, angoissé, tellement angoissé que je suis allé voir alors que je ne me levais jamais, jamais, pour aller voir leurs disputes grotesques nuit après nuit. J’avais vu une fois, c’était trop moche, trop stupide, même pas drôle, je préférais éviter.
Ma mère est allongée par terre, dans les vapes ; mon père, torché au point d’à peine tenir debout, me dit que tout va bien, voix pâteuse, regard hébété, d’aller me recoucher, bonne nuit, je t’aime.
Va savoir comment, je me rendors. Et de nouveau des cris qui me réveillent, ceux de ma père mais sur une tonalité particulière, elle envoie toujours les insultes à la capitaine Haddock, pauvre kroumir, va savoir ce que ça veut dire, ma mère est Yougoslave, mais sur un ton effrayé. Et mon père gueule aussi alors qu'en principe il la ferme et laisse passer l'orage. C’est mauvais signe, ça.
Je vais voir. Ma mère est dans la chambre, sur le lit. Mon père se tient debout chancelant au pied du lit et dit qu’il va la tuer, et me tuer aussi d’ailleurs. Il balance un coup de point dans l’armoire, il la traverse. Mon père était maçon et avait été pompier. D’ailleurs il balance à la tête de ma mère un pompier en bronze qu’il a reçu quand il a quitté la caserne. Heureusement il est bourré et l’objet, que je n’arrivait même pas à soulever à l’époque, au lieu d’arracher la tête de ma mère, tombe comme une merde sur le matelas et s’y enfonce. Ma mère dit qu’elle va appeler les flics, mon père répond qu’elle n’a qu’à essayer, et puis il lui demande combien de temps ils mettront à venir à son avis, et combien de trempes il aura le temps de lui coller.
Je sais pas trop comment, ma mère et moi on quitte sa chambre et on se barricade dans ma chambre à moi, qui ferme à clé. Je récupère mon cutter sur mon bureau et depuis le balcon je gueule tout ce que je peux pour que les voisins appellent la police. J’utilise des synonymes pour éviter les répétitions. Policiers, flics, keufs, etc. Je hurle. Je voulais déjà devenir écrivain, à l’époque. La forme, ça compte. Les voisins ne répondent pas.
Ma mère est pétrifiée de peur, de colère, de honte. Elle est laide et idiote mais je m’en fous, ça fait longtemps de toute façon que je n’ai plus de sentiment pour elle, enfin à part du mépris et un peu de haine, mais la haine passe doucement. Moi, je calcule. Je me demande quelle longueur de lame je dois sortir pour être le plus efficace. C’est un petit cutter, hein, un instrument de papeterie, le genre qu’on utilise au collège, pas un machin en acier pour couper la moquette. Le mien n’a coupé que du papier et du carton jusqu’à présent. Je me demande où frapper. Je me demande s’il faut aller de haut en bas, de bas en haut, latéralement. Je n’ai pas peur, je n’ai pas le temps d’avoir peur. Je calcule. Et je continue de hurler à ces connards de voisins de prévenir les policiers, les keufs, la maréchaussée, merde.
J’opte pour le ventre, de bas en haut, une lame sortie de quatre crans. Je mets la sécurité. Mon père parle de défoncer la porte. C’est imminent et je n’ai toujours pas peur, je suis concentré sur le geste, faut pas que je me loupe surtout, je ne pense qu’à ça.
On sonne à la porte, c’est les flics, merci les voisins. L’histoire est finie.
Le lendemain quand mon père sort de cellule de dégrisement et revient à la maison je lis mon bouquin de monstres. J’ai peur qu’il rentre. Il s’excuse. Je suis déçu. Je trouvais que ça aurait été mieux s’il avait disparu à jamais ce jour-là. Mais la vie est moins docile que la fiction.
Des mois plus tard, je trouverai, coincée entre deux bouquins, une lettre d’humiliation où mon père explique quelle ordure il a été cette nuit-là et qu’il se trouve impardonnable, une lettre de merde, honteuse, qui dégoulinait de pathos. C’est ce jour-là que j’ai cessé d’aimer mon père.

 


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