Un des soldats qui va être relevé lève la tête et rencontre le regard d'un des hommes qui va prendre sa place sur le front. Il s'arrête un instant. Les deux hommes dialoguent. Cela se passe pendant la première guerre mondiale.
La nuit étaient moite. Les coups de canons rythmaient par une sorte de mélodie désespérante l'avancée des soldats attendant la mort. Le soldat Georges marchait sur le front boueux et humide, essayant de ne piétiner aucun corps, maintenant sans vie. Après de longues minutes de marche, il aperçut une forme humaine dans la nuit si sombre que l'on ne pouvait distinguer où l'on posait les pieds. C'était le soldat qu'il allait relever. En marchant toujours avec la même attention, il arriva bientôt à sa hauteur. Le soldat ayant senti sa présence, se retourna brusquement, effrayé comme il lapin pendant la chasse.
Il était jeune. Un corps robuste, un visage symétrique, une peau rappelant la blancheur du marbre, des yeux pétillants, ce soldat à la mine noble semblait ne pas être à sa place sur un champ de bataille. En voyant ce nouvel arrivant comme un sauveur, le misérable ne tint plus sur ses jambes et s’effondra. Son remplaçant s’élança vers lui et l’aida à se relever.
- Allez mon p’tit gars, relève-toi. C’est fini maint’nant, rentre au bercail et r’pose-toi bien.
- Me reposer Vous n’avez pas idée de ce que j’ai vécu. J’ai vu mon ami le plus cher et mon cousin le plus proche mourir ! J’ai plusieurs fois dû arracher leurs armes à des cadavres, les dépouiller ! J’ai piétiné des morts qui n’auront même de tombes où être enterrés. Je suis un monstre ! Nous sommes tous monstrueux !
- C’est c’te sale guerre qui ravage le monde…
- Et dire que moi, Paul Duvont, étais le plus heureux des libraires ! Des mois que je n’ai touché un livre ! Des mois que je ne me suis laissé porter par ces farandoles de mots poétiques ! Chaque jour au front je pensais à ce cher Voltaire, qui avait un jour comparé la guerre à une « boucherie héroïque »… Mais la guerre n’a rien d’héroïque ! Nous sacrifions nos vies pour des querelles gouvernementales et pour quelques lopins de terre ! Nous sommes bel et bien dans une triste boucherie, mon ami.
Le vieil homme fut ému du discours de ce triste soldat. Jamais, de sa longue et misérable vie, il n’avait vu un homme aussi triste, et avec une rage telle celle du lion. Ses yeux brillaient d’un éclat tel, que s’il n’avait rien dit, le soldat Georges aurait compris son message d’appel à l’aide.
- Aller, rentre chez toi mon p’tit, oublie tout. T’as besoin de repos. Cette guerre n’vaut pas la peine de t’rendre fou. T’auras besoin d’amour pour oublier les horreurs que t’as vus ici, trouve-toi une jolie fiancée. Fais des enfants, fonde une belle petite famille, mais surtout oublie. Adieu mon ami, c’est à mon tour de mourir maintenant. »
Après une accolade amicale, le soldat Paul s’en alla, le cœur serré. Pour lui, la guerre était terminée.