Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

04 Juin 2026 à 23:16:17
Bienvenue, Invité. Merci de vous connecter ou de vous inscrire.


Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » L'AT maudit du Mammouth

Auteur Sujet: L'AT maudit du Mammouth  (Lu 1483 fois)

Hors ligne Bricoman

  • Calliopéen
  • Messages: 559
  • Batman, Superman, et pourquoi pas wham ?
L'AT maudit du Mammouth
« le: 09 Mai 2014 à 03:04:03 »

J'ai découvert par hasard, en préparant un commentaire sur la Genèse selon Bach, de mon ami Sennar, les motivations secrètes du dernier AT du Mammouth. Mes recherches sur les références bibliques du poème m'ont plongé dans les arcanes d'une conjuration séculaire, autour du mystère le mieux gardé de notre temps. Pourrez-vous croire que l'initiative de cet appel à texte sur "le meilleur des mondes" a été prise il y a trois cents ans ? Ce qui suit est le récit de cette formidable machination,  depuis la fuite du chevalier de Sennar, qui vécut réellement au XVIIIe siècle, jusqu'aux récents évènements survenus dans les sombres coulisses du MDE : des manoeuvres effroyables, des crimes, dans lesquels - je n'ai plus peur de le dire -  ont trempé certains des membres les plus éminents de ce forum. Voici toute la vérité.


                        .................................


Leipzig, 18 juillet 1750.


Juché sur une escabelle, le vieux compositeur lorgna fébrilement à travers l'ajour vitré de l'antichambre. Une lune effarante  baignait le parvis de l'école Saint Thomas dans une iridescence fantomale.  Le musicien distingua de nouveau ces immobilités mouvantes embusquées dans la cour. C'était çà et là des opacifications d'ombres derrière les bancs de pierre, des figements sourds de bourrasques dans les feuillages, ou encore des halos d'obscurité affublant les becs de gaz d'un rayonnement incongru. Il émanait de ces phénomènes occultes comme une volonté manifeste de discrétion. On eût dit un bataillon des ténèbres en manœuvre de camouflage derrière l'équipement urbain du vieux centre de Leipzig ; sous le ciel, même à la faveur de la nuit, une offensive de l'Enfer ne s'étant jamais conçue qu'en terme de guérilla. Il suffisait en effet que l'on observât l'activité de l'une de ces distorsions spatiales, par exemple dans la ramure d'un arbre, pour que ses branches cessassent complètement de remuer, même quand tous les arbres alentour continuaient à balancer sous une brise naturelle. Et lorsque l'on recentrait le regard sur l'arbre suspect, l'anomalie avait déjà disparu pour aller se nicher deux lampadaires plus loin. Ou pour être exact, plus près. Car en se déplaçant, ces singularités occultes se rapprochaient toutes de l'appartement du maestro. Tenons pour probable que l'intéressé en vint à la même conclusion, car sitôt qu'il eut décollé son œil du vitrail, il dégringola de sa sellette et claudiqua aussi vite que le lui permettait son arthrite en direction de son cabinet d'étude.


            ..................................


Ayant boutonné en hâte la poche de son gilet, le jeune vidame rangea son crayon dans le ventre du pupitre. Il était soulagé d'avoir fixé pour de bon les trente-six alexandrins qu'il s'échinait à mémoriser depuis trois quarts d'heure. Mais pourquoi diable son maître de musique l'avait-il tiré du lit pour lui intimer l'apprentissage d'un poème ? Ces dodécasyllabes se pouvaient-ils prêter à la cantate, et d'ailleurs, en quoi ses études d'organiste rendaient-elles si impérieux qu'il s'abrutît  de paroles de chants au beau milieu de la nuit ? C'était à ces spéculations que l'esprit alerte du garçon s'escrimait, quand les pas empressés du maître se firent entendre dans le corridor. La porte du cabinet, l'instant suivant, s'ouvrit brusquement : "L'avez-vous retenu, à la fin ?", s'enquit le vieillard, livide. Si ce n'était l'évidente sériosité de la question, l'apprenti aurait répondu qu'il avait du moins retenu la nouveauté de la pédagogie, mais non encore la finalité de l'exercice. "Tout par cœur, Monsieur le Recteur !", s'avisa-t-il d'affirmer de l'air le plus convaincu, tout en dévisageant l'illustre compositeur, dont la vénérable tête déconfite paraissait pour la première fois sans fard ni perruque. Le vieil homme épongea fébrilement du revers de sa manche la sueur qui perlait à grosses gouttes de son front, et considéra un instant  l'attitude cérémonielle de son apprenti qui, s'apercevant sans doute du peu de vraisemblance à connaitre par cœur un poème dont il s'était plaint dix minutes plus tôt de n'en avoir retenu fichtre rien, avait cru judicieux d'assortir son affirmation sentencieuse du geste solennel de porter sa main droite à sa poitrine, à l'endroit du noble organe où il prétendait avoir subitement consigné les vers. De plus en plus blême, le Thomaskantor jeta un prompt coup d'œil par la fenêtre située à la gauche de son bureau, celle qui donnait sur le petit atrium contigu au gymnase de l'établissement, afin de s'assurer que les angles, les ombres et les perspectives n'y dansaient pas la gigue. Puis se précipitant sur le pupitre, il s'empara frénétiquement de l'encrier pour le vider entièrement sur le cahier ouvert à la page du fameux poème, le rendant d'un seul coup illisible : "Il n'est plus temps de réviser !", se désola-t-il, à la grande satisfaction de l'étudiant qui lui déclara lui savoir gré de ce constat. Fort dépité de ce qu'en cet instant d'extrême gravité il dût se retrouver en butte aux facéties du vicomte, il empoigna celui-ci par l'épaule, le tira vers lui et le somma de réciter. Le jeune homme, le nez quasiment collé à celui de son mentor, se surprit à remarquer combien les yeux azurins de ce dernier étaient perçants, pour un vieillard atteint de cataracte. Il s'ensuivit, dans cette posture rapprochée, un assez long moment de silence durant lequel il s'appliquait à ne point se départir de la moue solennelle que le regard inquisiteur de son vis-à-vis cherchait à prendre en défaut, tandis que sa main droite, qui était posée sur son cœur, glissait insensiblement vers la région de sa poche de gilet, laquelle - nous devons le révéler au détriment de sa postérité - était le siège véritable de sa mémoire soudaine, étant donné qu'elle renfermait un pense-bête sur lequel il avait eu l'indélicatesse de recopier les vers à apprendre. Cependant que son inconscient lui dictait cette manœuvre subreptice, sa conscience émettait des réserves quant à la réaction du maître lorsque celui-ci viendrait à remarquer l'existence de cet aide-mémoire ; car dans l'intimité de leur tête-à-tête, il n'aurait eu d'autre choix que de déplier la feuille de papier sous le nez du magister qui probablement le sentirait, et une fois dépliée, afin de pouvoir la lire, il ne pourrait faire autrement que de la plaquer sur l'auguste front dudit magister qui, cela est quasi certain, s'en apercevrait. Cette conjecture lucide le conduisit à choisir l'alternative de réciter par lui-même au moins ce qu'il savait, et comme il ouvrit la bouche, il se souvint avec précision de tout ce qu'il avait retenu : fichtre rien. Aussi, fut-il quelque peu incommodé de la situation et commençait à trouver ce silence bien pesant, quand trois vigoureux coups de heurtoir retentirent dans le vestibule. Le maestro, affolé, recula en se signant. Son élève tira parti de cette diversion pour refermer sa bouche, et regarda avec curiosité en direction du couloir. Il allait lever un sourcil pour manifester son étonnement quand la main noueuse de son interlocuteur le saisit par le col, pour le happer vers l'ouverture qui surplombait l'atrium. "Vicomte, écoutez-moi ! Vous souvenez-vous du service que vous promîtes de me rendre, à votre retour en France ?
- Je remettrai une lettre de votre part à Madame Geoffrin, la fameuse salonnière de la rue Saint-Honoré
, débita le garçon d'une seule traite.
- Voici la lettre, dit le professeur, qui tira une enveloppe cachetée de son gilet (car lui aussi avait des poches à son gilet), et la tendit à son étudiant. Gardez-vous d'aller au relais de poste, vous n'y seriez pas en sécurité. Le voiturin de Lindenau prendra son service d'ici une heure, son char à banc va à Naumburg. Préférez les chemins vicinaux à la grand' route, celui qui passe par Nessa est largement carrossable. À Naumburg, il y a un patachon qui relie Weimar ; les gens vous renseigneront. À partir de là-bas, vous pourrez prendre la diligence pour la France.
- Mais la fin des classes n'est qu'à vendredi ! protesta le jeune homme, qui s'aidait de ses deux mains pour basculer par dessus le rebord de la fenêtre, sous l'action pressante du maître. Deux coups tonitruants ébranlèrent à nouveau l'imposant portail du hall d'entrée, et l'eussent trouée de part en part si l'architecte de ce solide bâtiment, que le Conseil de l'église Saint-Thomas avait placé sous la direction de son plus génial organiste, n'avait doté toutes ses portes d'armatures si massives, aux gonds, charnières et traverses de ferronnerie si puissants, notamment à la hauteur du contrefort où s'abattait le heurtoir, qu'on les eût dites forgées par Völund lui-même.
- Sautez ! s'entendit-il siffler dans l'oreille, avant que la pression exercée dans son dos n'eût éjecté d'un coup sec son postérieur cramponné à l'extrême rebord de l'ouverture. Il se réceptionna quelque deux mètres en contrebas, sur les pavés de la courette intérieure dont le sol, du fait de la déclivité de la rue, formait un palier de soubassement. Vous trouverez vos deux malles et l'ensemble de vos effets sous le préau du gymnase, continuait de souffler le recteur. Courrez ensuite au réfectoire, l'accès aux cuisines n'y sera pas verrouillé. En face du four, vous grimperez sur les degrés du tabagane à farine jusqu'au large soupirail qui le surplombe, et déboucherez alors sur l'Hillerstraße. Fuyez ensuite de toutes vos jambes vers Lindenau, sans vous retourner !
- Ces visiteurs à votre porte vous sont-ils hostiles, Monsieur ? Désirez-vous que je reste et vous prête main-forte ? demanda sérieusement le vicomte, d'une voix claire et résolue. À ce discours, le maître, qui était sur le point de refermer la fenêtre, retint son bras. Il se réjouissait en lui-même de ne s'être point trompé sur la valeur de son apprenti. S'il est des noblesses qui ne se révèlent que dans l'adversité, il se faisait fort de reconnaitre ces qualités rares chez les individus les plus improbables. Mais le cas de son disciple avait semblé jusqu'alors le vouer à une continuelle expectative ; cette pensée lui fit esquisser un sourire fébrile.
- Croyez-vous en Dieu, fils ? lui demanda-t-il avec douceur. Le garçon acquiesça d'un hochement de tête. Après que vous lui aurez remis ma lettre, Madame Geoffrin vous demandera de lui déclamer mon poème. Vous prendrez un soin infini à le lui réciter sans vous tromper d'un seul mot ; les conséquences d'un oubli, quelque infime soit-il, seraient si désastreuses que vous ne sauriez pas même l'imaginer. Le vieillard exténué dictait ces consignes étranges sans que son auditeur s'avisât de l'interrompre. Et à présent, poursuivit-il, jurez pour l'amour de Dieu, ainsi que pour la tranquillité de votre âme, que vous ne direz ces stances à nul autre qu'à sa destinataire, et qu'une fois votre tâche accomplie, vous en effacerez à jamais les vers de votre mémoire.
- Je vous en fais le serment.
- Allez !


               .....................................


Paris, 28 juillet 1750.

À suivre...
« Modifié: 06 Juin 2014 à 02:02:28 par Bricoman »
" THE SELECTION FOR THE JUSTICE LEAGUE ® :

[...]
WONDER WOMAN/ADMITTED
BRICOMAN/REFUSED "

... Marvel sa mère !

Hors ligne Loïc

  • Vortex Intertextuel
  • Messages: 8 764
  • Prout
Re : L'AT maudit du Mammouth
« Réponse #1 le: 09 Mai 2014 à 08:38:26 »
Citer
, le vieux compositeur épia fébrilement à travers l'ajour vitré de l'antichambre.

épier dans ce sens est forcément transitif.

Citer
Il suffisait en effet que l'on observât l'activité de l'une de ces distorsions spatiales, par exemple dans la ramure d'un arbre, pour que ses branches cessassent complètement de remuer, même quand tous les arbres alentour continuaient à balancer sous une brise naturelle.

Don't blink

Citer
rendaient-ils si impérieux

rendaient-elles, on parle des études

Rah mais je suis trop déçu moi ! La tension monte et puis plus rien ? J'attendrais la suite du coup.
Sinon j'ai trouvé que le début, après la fuite du cabinet, toute la partie avec l'étudiant, est un peu laborieuse quand même :/
"We think you're dumb and we hate you too"
Alestorm

"Les Grandes Histoires sont celles que l'on a déjà entendues et que l'on n'aspire qu'à réentendre.
Celles dans lesquelles on peut entrer à tout moment et s'installer à son aise."
Arundhati Roy

Hors ligne Bricoman

  • Calliopéen
  • Messages: 559
  • Batman, Superman, et pourquoi pas wham ?
Re : L'AT maudit du Mammouth
« Réponse #2 le: 09 Mai 2014 à 09:17:25 »
Hi Loic !

Corrections faites.  ;)

La longueur dont tu parles, c'est celle du bullet time qui s'étale sur trois page, où le vicomte reste la bouche ouverte sans rien dire ?  Ouais, j'ai essayé de produire un effet comique en étirant exagérément cette description. Le style de ce passage est expérimental, je sais que c'est pas très au point et que le résultat est plus pénible à lire qu'autre chose ; faudrait que j'affine ma technique. 

Merci pour ton com, Loic ! Pour la peine, je vais te rayer de la liste des membres éminents du forum qui commercent avec Belzébuth.  :)

À bientôt pour la suite !   :D
« Modifié: 09 Mai 2014 à 09:24:17 par Bricoman »
" THE SELECTION FOR THE JUSTICE LEAGUE ® :

[...]
WONDER WOMAN/ADMITTED
BRICOMAN/REFUSED "

... Marvel sa mère !

Hors ligne Sennar

  • Troubadour
  • Messages: 306
Re : L'AT maudit du Mammouth
« Réponse #3 le: 10 Mai 2014 à 13:40:02 »
Hé Brico ! J'ai cru que tu avais fait une suite, puisque tu m'as fait un MP pour me prévenir ! C'est la méga-frustration là ! Quitte à jouer sur la longueur et un peu le suspense, il faut aller au bout des choses et résoudre la tension ! Là ça tord juste le ventre !

;)

Bon sinon, j'ai déjà lu depuis un certain temps hihi, et je t'adore.

MillaNox

  • Invité
Re : L'AT maudit du Mammouth
« Réponse #4 le: 03 Juin 2014 à 20:56:08 »
ça change de ce qu'on lit habituellement ! très bon, Brico, mais où est la suite !!!!!!??????

une tache orthographique :
Citer
Et à présent, poursuivit-il, jurez pour l'amour de Dieu, ainsi que pour la tranquillité de votre âme, que vous ne direz ces stances à nul autre qu'à sa destinataire, et qu'une fois votre tache accomplie, vous en effacerez à jamais les vers de votre mémoire.
tâche

Tu as l'air parti dans ton délire, j'ai bien envie de savoir où tu vas en venir  :D

au boulot si c'est pas encore prêt !!  :mrgreen:

Milla

Hors ligne Bricoman

  • Calliopéen
  • Messages: 559
  • Batman, Superman, et pourquoi pas wham ?
Re : L'AT maudit du Mammouth
« Réponse #5 le: 06 Juin 2014 à 01:59:56 »
Citer
une tache orthographique

Je les confonds toujours ces deux là ! Thanks.  ;)

Citer
Tu as l'air parti dans ton délire, j'ai bien envie de savoir où tu vas en venir

La suite est assez difficile à écrire techniquement. Je dois encore bricoler quelques petits effets spéciaux stylistiques pour les besoins du délire. Encore un peu de patience, et merci pour ta lecture Milla !

P.S : j'adore ton idée de yodel du MDE. Dis-moi pour lequel de tes textes à toi tu aimerais avoir un nouveau commentaire, j'ai besoin d'exercice !  ;D

A ciao !

« Modifié: 06 Juin 2014 à 02:03:25 par Bricoman »
" THE SELECTION FOR THE JUSTICE LEAGUE ® :

[...]
WONDER WOMAN/ADMITTED
BRICOMAN/REFUSED "

... Marvel sa mère !

MillaNox

  • Invité
Re : L'AT maudit du Mammouth
« Réponse #6 le: 06 Juin 2014 à 09:46:09 »
c'est gentil Brico, mais je n'ai pas de texte en court sur le forum en mal de commentaires !!
à bientôt pour la suite alors !!

 


Écrivez-nous :
Ou retrouvez-nous sur les réseaux sociaux :
Les textes postés sur le forum sont publiés sous licence Creative Commons BY-NC-ND. Merci de la respecter :)

SMF 2.0.19 | SMF © 2017, Simple Machines | Terms and Policies
Manuscript © Blocweb

Page générée en 0.016 secondes avec 23 requêtes.