La chaleur étouffante, l’air moite qui brûle ma gorge, baignant ma peau de sueur et de cette brume grisâtre à travers l’incandescence… ce brouillard ardent prend ma gorge, me suffoque, un poids pèse sur mes épaules. Je baisse les yeux et vois, tout en bas, cet océan écarlate et bouillonnant dont les vagues enflammées s’élèvent ardemment pour s’écraser furieusement sur la roche rouge, et brûlante.
— Regarde pas en bas ! lance Benji.
Sa voix lointaine, depuis l’autre côté de la crevasse, me tire vivement de mes pensées, et mon cœur fait un bond. L’espace d’une seconde, j’ai cru perdre l’équilibre et pencher en avant. Je m’élance en arrière par réflexe, et tombe assis sur les fesses.
— Allez, grouille !
J’acquiesce, incapable d’élever ma voix, et me relève. Il n’y a que deux plateformes, peu stables, à deux mètres de distance l’une de l’autre, qui séparent les deux parois de la crevasse. « Courage », je pense. Le tout c’est l’élan. Je recule d’un pas, un second, tente de faire abstraction des gargouillis de la lave en aval, pour me concentrer sur la distance qui me sépare de mon objectif.
Je ne devrai pas m’arrêter, où je perdrai mon élan et tomberai de ces plateformes de pierre instables. Courage… Benji a bien réussi, lui. Mon cœur accélère, frappant de plus en plus fort ma poitrine serrée, bientôt je peine à respirer. Je serre mes mains moites. Je ne vais pas tomber.
Je prends une profonde inspiration, recule d’un dernier pas et, acquiesçant aux signes de Benji, et aux mots qu’il crie sans que je comprenne quoi que ce soit, n’entendant que les battements de mon cœur, m’élance au pas de course vers le vide. Arrivé au bord, je bondis, le plus haut, le plus loin que je peux, étirant tout mon corps pour atteindre mon objectif.
Oui ! J’arrive au bord de la première, et rebondis aussitôt. J’atteins, de la même façon, la seconde plateforme, qui vacille, penche sous mon poids, je vacille, mes jambes chancellent, mes mains, tout mon corps tremblent. Plus qu’un bond. La plateforme s’effondre au moment où je la quitte. Je vais y arriver.
J’y suis presque ! Mon pied, la pointe de mon pied, atteint l’autre côté, tout mon corps est en arrière. Je perds l’équilibre, mon pied glisse, je perds tout repère. Je heurte violemment la paroi de pierre brûlante, ma main s’est machinalement agrippée à la paroi, mes doigts s’écorchent, mais je tiens bon. J’entends Benji crier mon nom.
— Aide-moi ! J’vais tomber !
Ma voix se brise, je sens l’angoisse montrer en moi, s’accroître à mesure que mes doigts faibles perdent leur prise.
— Non…
Je le vois arriver, se pencher, et attraper ma main. Il essaie de me tirer, à deux mains, de toutes ses forces. Je tire sur mon autre bras, pousse sur mes jambes. Je sens que je commence à remonter. La pierre brûlant et écorchant mes mains tremblantes me fait souffrir le martyr, mais je ne veux pas lâcher, je ne peux pas… non…
Mon pied droit glisse, tous ces efforts, vains, s’effondrent en même temps que je retombe, n’étant tenu au-dessus du vide que par les mains de Benji. Je n’ai pas envie de réessayer. Je sais, je sens que je n’y arriverai pas. Je regarde en bas, la lave, dont les vagues visqueuses semblent vouloir me happer. Ma voix cassée, entrecoupée de sanglots réprimés, les larmes perlant aux coins de mes yeux, j’essaie de crier. Je vais tomber…
—Me lâche pas ! Benji…
—Je peux pas…
— J’vais tomber !
S’il avait été là, s’il avait couru, s’il m’avait attrapé, une seconde plus tôt, une seule, avant que je sois là, que j’en sois là…
— Benji…
Il ne peut rien faire. Je le sais, je lis la panique, la douleur et l’incompréhension dans ses yeux. Il ne peut rien faire. C’est ma main, en premier, c’est ma main qui lâche la sienne. Il n’essaie pas de me retenir. Il sait que tout est perdu. Pas d’adieu. Pas le temps. Je tombe. C’est comme ça.
Aïe ! Je heurte le sol, mon échine frappe le carrelage, la douleur m’arrache une grimace. Je m’assieds par terre, entendant le rire de Benji qui saute sur le canapé de cuir brun-rouge. L’aventurier est mort, consumé dans la lave des entrailles de ce volcan. Je me relève, rendant son sourire enjoué à Benji, et me tourne vers les fauteuils. Le deuxième s’est effondré, au moment où je l’ai quitté. J’y étais presque.