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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Le paradoxe de l'homme fainéant

Auteur Sujet: Le paradoxe de l'homme fainéant  (Lu 1661 fois)

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Le paradoxe de l'homme fainéant
« le: 17 Mars 2014 à 14:58:43 »
Tentez l’expérience paradoxale. Nous sommes ainsi faits. Un élastique qui se contorsionne dans tous les sens pour nous montrer que nous ne sommes rien, et que nos principes se marchent les uns sur les autres. Notre personnalité est multiple. Nos tendances, opposées. Nos pratiques, contradictoires. Il n’y a rien qui nous définisse réellement sans se dérober sous l’illusion, se révélant être l’exacte inverse, le tout sans que nous ayons pu en prendre conscience.
Parmi toutes ces contradictions, une avait retenu l’attention du vieux Sage Débile, comme il se nommait lui-même – il avait tôt fait de lier intelligence et connerie dans le même sac, et il disait qu’il n’y avait ni gens cons ni gens intelligents, mais uniquement des gens aux multiples potentiels ; ainsi, poursuivant la sagesse, il se doutait bien qu’il courrait également après la bêtise, ce qui ne l’avait jamais dévié de son chemin. Son étude était anthropologique, il avait fait cette remarque et la posait comme base de l’humanité : ainsi disait-il, ‘l’homme est la créature la plus paresseuse qui soit ; mais c’est également la créature la moins paresseuse qui ait existé’.
A l’entendre dire cette simple conclusion, personne ne voyait vraiment où il voulait en venir. On se disait qu’il ne s’était pas foulé les méninges, et qu’il se situait au beau milieu de la balance pour ne pas avoir à se mouiller. A cela il répondait que l’époque n’était pas encore à l’apogée des centristes, mais qu’on y viendrait assez tôt : tout est dans la nuance, disait-il en revenant subrepticement à ses paradoxes. C’est dans l’entre-deux qu’on acquiert l’équilibre.
Et puis il ne s’est jamais vraiment expliqué à propos de la paresse, comme s’il ne ressentait pas le besoin de se justifier. Aujourd’hui je sais qu’il avait ses raisons, mais qu’il lui semblait trop ardu de tenter l’argumentaire. Après tout, quelle utilité y avait-il à savoir qu’on n’est ni trop, ni pas assez. Ou plutôt trop et pas assez à la fois. Ou les deux ensembles dans une harmonie impossible à formuler de manière cartésienne. Ca ressemble à du chinois, tout ça, à la fois parce que c’est incompréhensible, et à la fois parce qu’on y sent quelque chose de profond.
En tout cas je vois aujourd’hui où il voulait en venir avec cette histoire de premier de la classe qui se retrouve dernier. On est à la fois le sommet et la base de la paresse, et ça me semble logique, bien que cela reste un mystère entier.
La paresse, ou acédie dans le langage catholique, est un des sept vices répréhensibles de la bonne morale. Toute personne qui se refuse à effectuer les taches nécessaires est mal vue, rabaissée. Par extension, dans toutes les sociétés un temps soit peu rentables, le paresseux est vilipendé. Tout cela parce que nous poursuivons le rêve de la productivité. Il faut faire pour être, comme le stipule même Sartre dans sa théorie existentialiste. Et c’est par l’action que nous nous réalisons. Depuis que l’homme est homme, il agit sur son milieu afin de le modeler à sa convenance. Historiquement, les premiers chasseurs, les premiers agriculteurs, les premiers écrivains s’étaient détachés de la simple survie pour s’élever par l’action, et c’est de ce bénéfice engendré que nous est apparue la nécessité de fuir l’oisiveté. Puis nous avons construits des bâtiments pour nous abriter, des outils pour nous aider dans nos tâches, et ainsi nous avons continué à nous complaire dans l’action. Il n’y a rien de moins paresseux que l’être humain. Dans ce sens nous observons indubitablement que nos efforts sont partie intégrante de notre être. Nous nous révélons par ce que nous faisons. Nous sommes ce que nous construisons. Au-delà des millénaires, nous avons créé des centaines d’activité que nous effectuons presque par nature. Peut-être est-ce par peur du désœuvrement, mais cela est un autre sujet. Toujours est-il que nous nous agitons bien plus que tout ce qui nous entoure sur cette planète. D’un côté c’est ce qui fait de nous des êtres productifs.
De l’autre côté est la paresse en tant que finalité. Tout ce que nous poursuivons, nous le faisons pour nous simplifier la vie. L’arc a été inventé pour diminuer l’effort de la chasse ; l’agriculture diminue l’effort de la cueillette ; l’écriture simplifie la transmission des savoirs. Tous les outils que nous avons inventé nous servent à simplifier nos actions, et poursuivent donc la flemme de faire ce que nous avons à faire. C’est le but de toute technologie. Les bateaux nous permettent de naviguer en toute tranquillité ; les voitures nous permettent de traverser des distances faramineuses impossibles à faire en marchant. Et j’en passe. Tout est exemple qui sert à la flemme. Tout ce qui est sous nos yeux aujourd’hui a été pensé pour simplifier quelque chose. L’homme est donc l’être le plus paresseux qui soit sur cette terre.
C’est de ça dont voulait parler le vieux Sage Débile. Tout ce que nous faisons en évitant la paresse, nous le faisons au nom même de la paresse. C’est le paradoxe.
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Hors ligne Babataher

  • Troubadour
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Re : Le paradoxe de l'homme fainéant
« Réponse #1 le: 17 Mars 2014 à 20:46:46 »
Salut Dot Quote,
Et si la paresse était en fin de compte l'une des formes du bonheur!
J'ai trouvé ton texte admirable bien écrit et d'une fluidité enviable. Un texte qui invite au delà de ce qu'il raconte à une réflexion philosophique sur l'évolution de l'humanité et cette quête de l'homme à chercher et rechercher...
Merci pour ce texte
J'ai lu avec grand plaisir.
Une phrase n'est bien construite que si elle est écrite de telle manière que personne ne remarque qu'elle a été construite.

Hors ligne soso

  • Aède
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Re : Le paradoxe de l'homme fainéant
« Réponse #2 le: 18 Mars 2014 à 21:44:31 »
Bonsoir,
" De l'autre côté est la paresse en tant que finalité ", être paresseux n'est ce pas être intelligent? Car le flemmard s'imaginera toujours mille et un stratagèmes pour arriver à son but avec le moins de pénibilité, astuce,ruse... Contrairement au vaillant qui lui ne réfléchit pas mais agit tout simplement.
Ton texte soulève quelques questions la dessus, néanmoins un imbécile qui marche ira toujours plus loin que deux intellectuels assis, donc je suppose que l'action est bien plus bénéfique à l'homme que l'oisiveté.
Au plaisir
" lorsque le doigt montre la lune, l'imbécile regarde le doigt"

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Re : Le paradoxe de l'homme fainéant
« Réponse #3 le: 29 Juillet 2014 à 21:06:09 »
Citer
donc je suppose que l'action est bien plus bénéfique à l'homme que l'oisiveté.
Je sais plus qui disait que lorsqu'on ne tire pas la démocratie, elle recule, c'est un peu pareil le vivant. C'est la cigale et la fourmi. Au moins par rapport à ces dernières, on a su nuancer et ne pas vivre uniquement pour l'action. Faut savoir prendre des vacances.

Citer
Et si la paresse était en fin de compte l'une des formes du bonheur!
Tant qu'elle est temporaire, je crois qu'elle est effectivement une des clés du bonheur. Mais à long terme, le rapport qu'à le confort par rapport à l'effort se brise, et on n'apprécie plus l'oisiveté.



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