Les femmes dans l’Odyssée
Je viens de relire l’Odyssée, et comme à chaque fois, j’y ai découvert de nouveaux trésors. Peut-être parce que c’est dans l’air du temps, j’ai été sensible cette fois à la place des femmes dans ce poème, qui témoigne aussi de la place qu’elles tenaient dans la société à cette époque.
Il doit y avoir des douzaines de thèses sur ce sujet, je veux juste vous faire part de quelques remarques, qui en fait n’en reflète qu’une seule : les personnages de ce poème, vieux de près de trois millénaires, sont étonnamment proches de nous.
Tout d’abord, c’est clair : l’Odyssée est une aventure d’hommes dans une société patriarcale. C’est d’ailleurs pour cela que les femmes y tiennent un rôle si important.
Hélène, tout d’abord. Elle est à l’origine de toute l’histoire. Il y a une scène, au chant 4 qui est particulièrement instructive. On y voit Télémaque venu chercher des nouvelles de son père auprès de Ménélas, Ménélas lui-même, Mentor et quelques autres qui discutent, assis sur des tabourets. Apparaît Hélène. On lui offre tout de suite un siège, et tous lui montrent le plus grand respect. Tous sauf elle-même. Elle se raconte et se traite de chienne. Elle explique aussi qu’après quelques années, sa passion s’est émoussée et qu’elle désirait rentrer à la maison. C’est elle qui a ouvert la porte du fameux cheval de Troie et qui a permis aux guerriers grecs de triompher. On le voit donc : la sexualité féminine est complètement reconnue et acceptée.
Même si elle est acceptée, cela reste une chose dont il faut se méfier. L’exemple de Clytemnestre, qui, avec l’aide de son amant, assassine son royal époux à son retour de Troie le montre. C’est d’ailleurs tout à fait logique : dans une société patriarcale, tout ce qui échappe au contrôle des hommes, et s’il en est une, c’est bien la sexualité féminine, est suspect. Cependant, il y a un fossé entre le sort d’Hélène et de celui d’une femme adultère, ou simplement soupçonnée d’adultère dans les contes des mille et une nuits. Dans ces contes, ce n’est pas de la méfiance qui se manifeste, c’est de la frayeur, de la terreur. Athéné, au chapitre 15 tient des propos carrément phallocratiques, en disant qu’une femme oublie facilement son époux et les enfants de celui-ci au profit d’un nouveau compagnon.
Le sort réservé aux servantes qui ont fricoté avec les prétendants est plus trouble. Ulysse se vante, au début de savoir les reconnaître celles qui lui sont restées fidèles et celles qui l'ont trahi, mais le moment venu, demande à Euryclée sa nourrice de les lui désigner. Seule une femme peut lire dans le cœur d’une femme. Il ordonne alors à Télémaque de les mettre à mort en les transperçant avec l’épée. Ulysse est un homme prudent, courageux qui sait se montrer cruel lorsque les circonstances l’exigent, mais il n’est que rarement vindicatif. Je crois que c’est plutôt par prudence qu’il veut éliminer ces femmes, qui vont certainement concevoir de la haine et un désir de vengeance envers cet homme qui a tué leur amant.
Ensuite, Télémaque exécute effectivement ces femmes, mais par pendaison une mort plus lente et plus cruelle que celle qu’avait ordonnée Ulysse. On imagine que Télémaque, adolescent boutonneux, a désiré secrètement ces femmes et se venge pour cette frustration inavouée.
J’en viens à Pénélope. Il me semble que la tradition hésite. D’une part, il est inconcevable qu’une femme reste seule à la tête d’un royaume, même modeste. D’autre part, Pénélope, personnification de l’épouse parfaite, se doit de rester fidèle et de résister à nouvelles noces. Cependant, la méfiance dont nous avons parlé se manifeste encore lorsque, arrivant en Ithaque déguisé en mendiant, Ulysse ne se fait pas connaître de Pénélope. On n’est jamais trop prudent. Après le massacre des prétendants, on pourrait s’attendre à ce que Pénélope lui en fasse le reproche. Ce serait mal connaître la digne épouse du prudent Ulysse : elle lui raconte qu’elle a déplacé le lit conjugal pendant son absence. Or, ceci est impossible puisque ce lit a été taillé par Ulysse lui-même dans une souche d’olivier et que la demeure a été construite autour de ce lit. Elle aussi se méfie et elle tend un piège pour s’assurer qu’elle n’a pas à faire à un imposteur.
Il y a dans ce passage quelque chose qui sent le théâtre à plein nez. D’abord, Ulysse veut se laver et s’habiller comme pour une fête, et demande aussi à ses compagnons d’en faire autant avant de se présenter devant Pénélope. C’est alors qu’elle manifeste sa méfiance et en donne deux excuses à sa fraideur : elle craint d’abord une ruse des dieux, puis la méchanceté des hommes. C’est une de trop. Ulysse feint de s’en offusquer. Pourtant, il avait tout prévu, quelques instants auparavant, et même conseillé à Télémaque de ne pas s’en inquiéter. Boudeur, il demande alors qu’on lui dresse un lit, hors de la chambre nuptiale. C’est habile, car cela donne à Pénélope l’occasion d’enchaîner avec cette histoire de lit déplacé, et tout finit pour le mieux.
En fait, je suis persuadé que les deux époux se livrent à un jeu amoureux comme aurait pu en imaginer Shakespeare deux mille ans plus tard. Ils veulent juste prolonger ce moment délicieux qui précède celui où ils vont se retrouver dans les bras l’un de l’autre, et où ils goûteront dans le fameux lit les plaisirs de l’amour, comme le dit si joliment le poète. Homère a sans doute voulu pimenter une banale scène de retrouvailles, estimant que ses personnages et ses lecteurs méritaient mieux que de simples larmes de joie et des embrassades.
Il y a bien d’autres femmes dans ce poème qui mériteraient qu’on s’y arrête : Calypso, la femme amoureuse, Nausicaa la jeune fille en proie à ses premiers émois, Euryclée, la nourrice, la femme maternelle. Peut-être pour ma prochaine lecture ?