Les pianos du chef d'orchestre
ll les ecoutait jouer de ses maigres oreilles, sa peau ridée tremblotait lors des crescendos et s'affaissait quand les instruments se taisaient. Agitant ses bras avec force, il donnait l'harmonie à tous ces objets. Violons, trompettes, flutes, percussions, tous répondaient présents à son appel et réagissaient avec fureur à ses gestes, tel un dictateur haranguant la foule de ses partisans.
Le concerto s'acheminait vers sa fin en une longue note aiguë. Le calme revenant, suivi d'applaudissement discordant avec la beauté du son qui venait de s'éteindre. Le chef d'orchestre salua le public puis partit rapidement, dédaignant les journalistes et autres personnalités politiques ou sociales qui n'avaient pour but que de faire parler d'eux. Son chauffeur l'attendait, comme toujours, accueillant son maitre avec admiration et dévouement et le conduise en douceur vers sa maison en dehors de la ville, ultime refuge de ses désillusions.
Montant péniblement les marches de son perron et entrant dans le hall de sa demeure, laissant le soin à ses domestiques de ranger ses affaires, il alla directement dans sa pièce, le théâtre de sa vie, son lieu de repos et de ses rêves perdus. Sa vie avait été longue, trop longue à son gout. Longue et ennuyeuse... pas d'épouse ni d'enfants, rien de cela l'intéressait. Les femmes n'étaient pour lui que des choses impures, seulement dignes pour les histoires d'un soir et encore ! Quant aux enfants, rien d'autre que des créatures faible et gémissant, pleurant pour un oui ou pour un non. Seul l'amour de la musique lui permettait de rester en ce bas monde. L'amour d'un orchestre qui s'accorde ensemble pour faire sortir de ces bouts de bois et de métal un chant mélodieux et puissant.
Ruminant ses sombres pensées, il s'approchait à petit pas de ses trésors couleur ébène, polis, entretenu avec soin depuis des années par son propriétaire. Les seules choses qui lui rendaient un peu d'humanité. Attrapant un chiffon tant bien que mal du bout de ses maigres bras, il se mit difficilement en tache d'enlever la moindre trace, d'éradiquer le moindre grain de poussière, de gommer la moindre imperfection. Nettoyant méthodiquement chaque pouce carré de surface, il effleurait de temps en temps les touches blanches des pianos. Comme il aurait aimé en faire... devenir le pianiste le plus célèbre, l'égal des plus grands... c'est la destinée qui le prédisposait à ça ! Diagnostiqué aveugle a la naissance, la nature l'avait pourvu de deux grands yeux verrons : l'un bleu, l'autre vert. Seraient-ce cela qui lui forgea ses deux plus grands traits de caractère : son amour pour l'instrument de Bach et son désir de grandeur. Et il se mit à jouer et à apprendre. Solfège, cours particulier, académie des beaux arts, les plus prestigieuses puis l'accident... il pouvait encore jouer, mais ce n'était plus pareil... il n'avait plus cette dextérité qui aurait impressioné Mozart lui-même.
Il choisit alors ce métier, aussi insipide qu'un plat de pâtes sans sel, qui lui permettait au moins de rester près des sons qui lui avaient bercé son enfance : il était devenu chef d'orchestre ! Un métier aussi facile que peu agréable, permettant de bien vivre et de pouvoir extériorisé sa colère envers tous ces hommes et ces femmes qui pouvaient, eux, jouir de leurs doigts sur le métal ou le bois froid et en faire sortir un son aussi beau que mélodieux. Son orchestre ne l'aimait pas, il faut bien dire que c'était réciproque. Le vieillard les maudissait et les traitait de vermines à chaque faux pas, chaque fausse note. Il les commandait comme le ferait un dictateur, à force de cris et de coup de baguette. Seule l'excellence en ressortait, seulement pour le plaisir des musiciens et des spectateurs...
Perdu dans ses pensées, il continuait par petit coup à nettoyer ses nombreux pianos. Le chiffon lui échappa une fois, deux fois, trois fois... à la septième fois, il lâcha un long soupir et parti pesamment vers son lit. S'asseyant sur le bord, il se prit la tête dans les moignons et pleura longuement avant de s'assoupir.