Madame Levigan avait les seins lourds.
Son premier soin en s'asseyant était de les soulever de ses deux mains, et de les poser sur le bureau. Ainsi calée, elle pouvait commencer son cours.
Son élocution, son ton monocorde avaient tôt fait d'endormir les plus passionnés de la matière qu'elle enseignait. Et c'était d'autant plus dommageable, qu'elle détourna de la littérature nombre de sensibilités avides de drames, de tragédies et autres envolées lyriques. La poésie elle-même perdait de son attrait. Elle nous eût lu le Vidal ou le Bottin que cela ne nous aurait pas moins émus.
Parfois, elle levait la tête vers sa classe, ayant perçu une ébauche de chahut de la part de ceux qui ne dormaient pas encore. On voyait alors ses yeux sans expression aucune derrière l'écran incroyablement épais de ses loupes.
Avant qu'elle entreprenne de se lever pour arpenter les rangées, elle devait procéder en sens inverse au geste libératoire de ses seins lourds.
Il n'était pas rare que l'on découvre une épingle à nourrice contenant son embonpoint en lieu et place d'une fermeture éclair défaillante.
Un beau matin, elle nous arriva endimanchée et maquillée. Bien sûr, elle l'était avec maladresse, le rouge débordant le contour de ses lèvres amères, le vert accentuant l'aspect batracien de ses paupières et le blush asymétrique et fluo lui donnant l'air d'une femme battue.
Elle se garda d'installer ses seins sur la table et resta debout, les yeux fixés sur la porte fermée de la classe.
Enfin se produisit un évènement qui, pour une fois, tint en éveil son auditoire. Un inspecteur entra.
Madame Levigan, métamorphosée par cette survenue, se mit à minauder, triturer ses mèches grasses et découvrir des dents sur lesquelles on nota au passage une balafre de rouge à lèvres.
Madame Levigan vivait. Elle égrenait ses textes avec animation et sentiment, à tel point que médusés, nous ne nous intéressions plus qu'à sa prestation.
L'inspecteur parti, elle monta sur l'estrade et s'affala au bureau, non sans avoir étalé ses seins à leur place habituelle.
Alors, épuisée, l'œil empli de larmes, elle laissa sans protester s'installer le chahut de l'auditoire qui, lui aussi, ne s'était que trop contenu pendant ces deux heures hors du commun.