Selon la médecine, les éternuements font des ravages dans le cerveau, causant la mort lente mais sans douleur de notre matière à penser. Paul a donc acheté deux kilos de poivre pour ne plus garder en son cortex que les trois neurones absolument nécessaires à l'épanouissement social. Après 50 lignes de poudre finement moulue, il atteint enfin son objectif.
Résultat des courses, radio du cerveau, il lui reste :
- Le neurone Evelyne Dhélia pour les passionnantes conversations autour des péripéties climatiques.
- Le neurone JP Pernaud pour briller en société et frimer, en sortant de mémoire l'actu de Bridou-la-Cagasse.
- Le neurone Christophe Maé, juste pour compléter sa science médiatique d'une passion mélomane.
Le quatrième neurone, identifiable par ses initiales ML, essentiel pour accéder au cercle très fermé des passionnés de littérature engagée, est malheureusement décédé au 46' shoot. Sûrement tué pas un Burroughs en colère !!
Mais l'intelligence est tenace, elle ne se laisse pas dissoudre si facilement. Il vaut mieux renouveler de temps en temps une petite cure de poison pour ne pas se laisser surprendre, réveillé en pleine nuit, pas le démon médiatique de la culture underground. Un soir d'insouciance, il s'était abandonné au hasard de sa télécommande sur un programme d'Arte.
Un bon gros éternuement poivré l'avait fort heureusement sauvé de ce cauchemar.
Paul ne sort jamais sans sa poivrière. Quand une brillante idée lui fait grimper un sursaut d'orgueil le long de sa vanité, il se dépose un petit tas entre le pouce et l'index et snife le retour au calme plat. Dans les transports en commun, pour ne pas prendre le risque d'être confondu avec un toxico, il glisse dans un tube de Vicks son salut épicé. Il s'inflige des rhumes de cerveau, quoi de plus normal qu'il feigne de se soigner à l'eucalyptus. Les conversations prennent alors tout leur sens. La connerie devient accessible, contagieuse, stimulante et Paul s'aventure à aimer son prochain.
Comme il est amnésique, il oublie souvent d'acheter son poivre. Il a alors le choix entre la tête 30 secondes dans le frigo et se frotter les narines avec un mouchoir plein de poussière. Radical. Un jour, totalement en manque et à deux doigts de l'apparition dans sa tête d'une "idée", il se jette sur le bocal de piment d'espelette, s'en tartine le nez et éternue à s'en faire vomir le cerveau. Les trois jours qui ont suivi, il a dû faire des efforts incommensurables pour ne pas confondre ses mains avec des téléphones et comprendre l'histoire pourtant accessible de Louis, artisan boulanger à Bridou-la-Cagasse.
Paul s'est juré de ne plus jamais toucher au piment. Il se fixe tout de même quelques limites à cette nécessité d'aphasie. Il veut devenir sociable, se faire des amis, ne plus être pointé du doigt comme le furoncle de cet autisme incurable qu'est l'intelligence. Son cerveau est malade de s'intéresser au monde qui l'entoure, de pratiquer l'empathie. Il veut rentrer dans son propre nombril, être un bon citoyen, se noyer avec les autres entre les vagues de l'individualisme.
Quand plus rien ne fait effet, que son nez ne le chatouille plus même sous une trace de wasabi, il lui reste l'hébétude d'une biture à la Vodka. Shlass et bien dégueulasse, perdu dans une ivresse tueuse de synapse, Paul jouit au visage d'un monde qui, disparu, renaîtra à jamais.