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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Journal de Madame Tout le monde

Auteur Sujet: Journal de Madame Tout le monde  (Lu 1110 fois)

Hors ligne jess

  • Tabellion
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Journal de Madame Tout le monde
« le: 20 Janvier 2014 à 13:52:29 »
Il faut bien le dire, si je suis ici c’est un peu par hasard. En tout cas, cela ne faisait pas partie de mes dernières volontés. J’avais longtemps réfléchit, imaginé, scénarisé mes adieux au monde. Je pensais être incinérée. J’imaginais mes cendres dispersées par les vents qui battent les falaises de Dieppe. J’ai toujours aimé voyager, me laisser porter et faire de mon dernier voyage un tour du monde. Je trouvais cela poétique. Bien des fois, j’avais émis ce souhait au cours des repas de famille du dimanche. Ce à quoi mes petits enfants répondaient en levant les yeux au ciel « Mamie, c’est relou de parler de ça ! ». Mon gendre avec son éternel sourire narquois me gratifiait d’un « Allons, vous nous enterrerez tous ! » et ma fille, comme toujours trop occupée à ne pas m’écouter me répondait d’un air distrait « Mais oui Maman ». Je n’avais pas tort d’en parler, car c’est bel et bien arrivé, je suis morte.
Je suis décédée à Paris. C’était une idée de ma fille ; Lorsqu’elle a su pour mon cancer, elle a fait des pieds et des mains pour que je sois hospitalisée près de chez elle. Selon, elle, les médecins de la capitale étaient bien plu qualifiés. Il n’empêche que je suis tout de même morte. Mourir à Paris m’ouvrait tout droit les portes du Père Lachaise, drôle de Paradis ! Adieu mes chères falaises, ma fille avait décidé qu’il serait plus simple de m’enterrer près de chez elle, qu’elle pourrait venir me voir et se recueillir quand elle le souhaiterait, elle qui trouvait à peine le temps de me rendre visite à l’hôpital…. Quelle idée, je la voyais à peine quand j’étais à l’hôpital. Quel irrespect ai-je alors pensé. D’ailleurs, je ne me suis pas gênée pour le lui dire, mais elle ne m’a pas entendu. C’est à ce moment précis que j’ai réalisé que je continuais de penser. J’imaginais, une fois morte, m’endormir pour toujours, être plongée dans le néant éternel. Non rien ne s’arrêtait là, ma vie de décédée ne faisait que commencer. J’ai d’abord pensé qu’il s’agissait du Purgatoire et que pendant toutes ces années j’avais commis ma plus grande erreur en maudissant le catéchisme et ses histoire à dormir debout. C’est Solange, ma voisine de morgue qui m’a  éclairé sur ma condition de défunte. Elle avait beaucoup lu sur le sujet  de son vivant. Mon corps était mort mais mes sens et mon esprit continueraient à vivre pour l’éternité. Je n’avais jamais cru aux fantômes mais je devais bien m’y résoudre, j’avais fait fausse route. Je pouvais voir, entendre, sentir, toucher, gouter. Nous ne ressentons aucun besoin, dormir n’est plus une nécessité, manger peut-être un plaisir à l’occasion. Les vivants quant à eux ne pouvaient que ressentir notre présence mais cela leur demandait de s’extrait de leur pensées, de leur agitation stérile et de s’efforcer de libérer leur esprit pour mieux l’ouvrir au monde imperceptible qui les entoure.  Une nouvelle vie s’offrait donc à moi. Forte de mes pouvoirs, j’ai profité de mon statut de spectre pour m’accorder un petit plaisir, coller une bonne claque derrière la tête à mon gendre. J’avais souvent eut l’envie de la faire, mais je n’avais jamais osé vivante ! Si vous aviez vu sa tête se frottant la base du crâne avec la paume de sa main en cherchant du regard d’où cela pouvait venir.
Une fois, j’avais dit à ma fille en parlant du cimetière du Père Lachaise « Il paraît que c’est magnifique, un immense cimetière avec de grands arbres et de petits chemins pavés et de belle sculptures, j’aimerai bien voir ça ».Elle m’avait alors répondu que nous irions un jour. Nous n’y sommes jamais allées et maintenant j’y suis, enfin j’y gît et j’y reste. Si elle s’en souvient j’espère qu’elle remarquera l’ironie de la situation.
Mon entrée au cimetière au cimetière n’est pas passée inaperçue, quelques curieux, des morts ou des vivants je n’en sais rien, scrutaient ma tombe, l’un demandant à l’autre« Tu la connais celle-là ? » et l’autre de lui répondre « Non ça doit être une romancière jusqu’à ce qu’ils concluent en considérant l’assistance qui accompagnaient mes obsèques «  C’est Madame Tout le monde ! »  Cela m’a paru vexant dans un premier temps, puis au fil de mes pérégrinations j’ai compris que la notoriété du voisinage créait des attentes.
Un cimetière c’est comme un quartier, des allées, des divisions, des habitations plus ou moins cossues. Ici se concentrent des siècles, des cultures, des caractères très différents. Qui a dit que les morts n’étaient pas bruyants ? Ici ça discute, ça se dispute, parfois même ça se bagarre. Les caveaux de famille ont parfois des sonorités d’immeuble Napolitains. Allez faire cohabiter trois, quatre voire cinq générations qui parfois ont eu toute une vie pour se détester. Et puis il ya des lieux de sépulture que je qualifierai de maladroits. Qui a eut l’idée d’enterrer Thiers ici ? Pouvez-vous vous imaginer le froid que jette les rencontres aux détour d’une allée avec un communard ? Au début je me suis sentie un peu mal à l’aise au milieu des ces noms et ces visages qui ont traversé les âges. Je n’osais pas me mélanger aux autres, je ne savais pas comment les aborder. Mais ici tout est différent, il est impossible d’ignorer totalement ses voisins, l’éternité c’est long et pour l’occuper échanger est essentiel surtout la nuit quand les visiteurs s’en vont. Observer les vivants, voilà notre plus grand plaisir tout au long de la journée. C’est un véritable vivier de personnages romanesque, parfois caricaturaux, j’aime les observer, leur prêter une vie qu’ils n’ont sans doute pas au-delà des ces murs. D’ailleurs c’est grâce à eux que j’ai rencontré Monsieur de Balzac, comme moi, il passait ses journées à les détailler sans doute à l’affût d’un nouveau protagoniste pour peupler une histoire en composition. Regarder les verticaux, comme nous les appelons entre nous, passer est un véritable spectacle. Il ya les éplorés qui ne s’en remettent pas, les joyeux qui viennent se sa satisfaire du résultats, les revanchards qui veulent cracher sur la tombe, les curieux qui se promènent et ceux qui sont là parce qu’ils  sont obligés de suivre les espèces précédemment citées. Il existe une autre catégorie dont nous peinons parfois à parler, les absents. Ceux qui ne viennent jamais. Au début, on les attend, on les espère puis on leur trouve des excuses, al vie est tellement folle hors les murs du cimetière, le temps fait forcément défaut. Mais nous, avec notre éternité pour seul carnet de route nous finissons par ressentir la déception qui bientôt cède la place à la colère. Viens ensuite le temps des questions et des regrats. Peut-être avons-nous été trop ou bien pas assez, peut-être avons-nous dit ou tût. Qui peut le dire ? Il arrive que certains n’y tenant plus aille hanter ces absents.
Deux millions de vivants nous contemplent et nous trois cent soixante cinq  jours par an nous les observons. Le premier novembre c’est l’apogée, ça se bouscule. C’est en quelque sorte notre festival de Cannes, une succession de toilettes de deuil, de duel de gerbes et de chrysanthèmes, de larmes, de sourires, d’enfants qui courent dans les allées, de photographes charchant à saisir la beauté funeste du lieu, un inventaire hétéroclite de notre public.. Mes favoris parmi tous, ce sont les admirateurs, les fans comme disent certains. Généralement, ils arrivent assez tôt dans la matinée, un peu tendus, toujours émus, ils ne viennent jamais les mains vides. J’ai toujours eux du mal à comprendre que l’on puisse montrer autant d’égard et de dévosion à quelqu’un qui n’est au final qu’un parfait inconnu. J’aime m’assoir près d’une tombre connue et observer ces drôles d’oiseaux. Quand je les vois si profondément touchés, tristes et à la fois heureux d’être là, d’être enfin relié à celui ou celle qu’ils espéraient tant,  je me demande toujours si la disparition d’un proche les bouleversera autant.
Il arrive de temps à autre que Madame Piaf de la division et moi nous installions ensemble près de sa tombe pour observer ses visiteurs. Je me souviens de cette femme qui est arrivée dans une robe noire, une petite croix autour du cou, exactement comme Madame Piaf dans sa belle époque et qui s’est mise à chanter en roulant trois fois plus les R que l’originale. Vous ne pouvez pas vous imaginer à quel point nous avons ri !
Celui dont j’aime bien également étudier les visiteurs c’est Monsieur Morrison. Nous ne nous connaissons pas, nos ne nous sommes jamais vraiment parlé. D’ailleurs je ne connaissais même pas son nom avant d’arriver ici, mais il semble qu’il était célèbre. C’est un des plus visité ici. Il rassemble des gens de tout âge, de tout genre.  Je le trouve un peu inquiétant quand même ce Monsieur. Si je n’étais pas déjà morte je crois que je craindrais pour ma vie avec son visage doux et presque enfantin caché derrière sa grosse barbe et ses longs cheveux en bataille il me fait penser aux tueurs en série. Le peu de fois où je l’ai entendu parlé je l’ai trouvé obscur . La haine qu’il renvoie me laisse perplexe, il lui arrive d’insulter ceux qui le visite, il a déjà blessé un militaire qui passait par là. Le peu de fois où je l’ai entendu parler, ses propros me semblaient sombres, presque désespérés. Je ne lui ai jamais vu de visite personnelle, pas un membre de sa famille ou bien un ami, à croire qu’il n’avait personne autour de lui.
Un incident survenu il ya quelques mois m’a beaucoup marqué. A la nuit tombée, une fois les grilles refermées, une bande de jeunes s’est introduit dans le cimetière avec le projet de se livrer à une séance de spiritisme pour rencontrer Jim Morrison. A cet effet, ils avaient installé leur matériel au pied de sa tombe. L’idée de réveiller les morts les excitaient au plus haut point, si seulement ils pouvaient savoir que nous ne dormons jamais! Dans la ferveur ils ont piétiné un  bouquet de fleur, des roses je crois. Cela mis Monsieur Morrison hors de lui, d’un mouvement de colère il lança son pied dans leur matériel. Ah ! Ils n’ont pas rit longtemps, terrorisés ils ont fuit aussi vite que leurs corps le leur permettait! A la suite de cet épisode, j’ai eu l’occasion d’échanger avec Monsieur Kardec, selon lui il était allé un peu loin nous n’étions pas obligé de faire peur aux vivants, les contacts pouvaient très bien se passer. Ces idées de lien entre les vivants et les morts me troublent. Si les vivants veulent nous parler, que devons nous faire ? Toutes ces visites, ces larmes, ces aveux qui nous sont fait, comment pouvons nous les recevoir? Pourquoi ? Nous savions tous que notre vie se terminerait un jour, plus ou moins vite, volontairement ou pas. Mais personne ne nous avait dit que rien ne s’arrêterait là. Monsieur Balzac me disait l’autre jour « Dire qu’ils cherchent un sens à leur vie et que nous cherchons un sens à notre mort ».
 Qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire de ma mort ? A part me moquer des visiteurs et leur jouer des tours peut-être pourrai-je essayer de leur faire passer un message, leur dire que la vie après la mort ce n’est pas ce qu’ils croient. Je voudrais tellement qu’ils comprennent que la vie n’est pas non plus ce qu’ils en font ! Mais comment faire passer le message Est-ce que je ne risquerai pas de provoquer des catastrophes ? Bousculer toutes ces idées, ces croyances, ces espoirs depuis si longtemps établit ? Imaginez un peu les catastrophes dans les églises, les temples, les mosquées et les synagogues ! Comment leur faire comprendre que la mort telle que les vivants la pense n’existe pas !
Ces questions me hantent depuis que je suis arrivée au Père Lachaise ! Avant je n’avais pas le temps pour ces interrogations là. Entre les courses, le ménage, le linge, le journal de vingt heure et les programmes télévisés du soir, je n’avais pas le temps d’y réfléchir. Maintenant j’ai tout mon temps. J’ai l’éternité même ! Mais penser sans agir ad vitam aeternam, est-ce vraiment utile ?
 Ce qui m’a le plus bouleversée, c’est dimanche dernier lorsque ma fille est venue me voir. Elle avait apporté des lys blancs, ce sont mes fleurs préférées. Elle m’a dit « Je suis désolée, je n’ai pas pris le temps de venir te voir quand tu étais encore là. Maintenant tu es partie et tu me manques parce que je ne te verrai plus… » Elle a pleuré, longtemps je crois, et moi aussi. Alors je l’ai prise dans mes bras. Au début je me suis sentie un peu mal à l’aise, j’avais peur de ce que ce geste pouvait provoquer, ou peut-être peur que cela ne provoque rien. Je l’ai serrée contre moi de toutes mes forces. j’ai plongé mon nez dans son cou pour la sentir comme je le faisais quand elle était petite et je lui ai fait un petit baiser dans le cou. Je ne peux pas vous décrire cette sensation c’était magique, elle s’est apaisée, elle a regardé ma photo sur la pierre, elle a sourit et elle a dit « Tu seras toujours là ». Si il y a une chose que je veux faire de l’éternité qui me guette, c’est ça ! Redonner le sourire aux vivants et leur faire comprendre que nous avons toute une vie pour aimer vraiment, le dire et le montrer.Mais, ous avons aussi toute une mort pour aimer encore.
« Modifié: 21 Janvier 2014 à 16:36:24 par jess »

Hors ligne soso

  • Aède
  • Messages: 150
Re : Témoignage de la morte très vivante (titre provisoire)
« Réponse #1 le: 20 Janvier 2014 à 16:48:28 »
Bonjour
J'aime beaucoup l'idée de la morte qui parle, globalement j'ai trouvé ton texte marrant, touchant.
J'ai passé un bon moment en le lisant.
Au plaisir
" lorsque le doigt montre la lune, l'imbécile regarde le doigt"

Hors ligne jess

  • Tabellion
  • Messages: 37
Re : Témoignage de la morte très vivante (titre provisoire)
« Réponse #2 le: 21 Janvier 2014 à 12:29:44 »
Merci à toi d'avoir pris le temps de me lire.

 


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