Petit texte publié il y a plusieurs années sur le site mais que je souhaite repartager avec vous... à vos commentaires!!
La ville somnolait en contrebas, les lampadaires et autres affiches publicitaires créant un halo de lumière accentué par la pollution urbaine. Quelques badauds erraient le long des avenues et les taxis étaient les derniers maîtres de la mégalopole endormie. Le « toit du monde » était le plus grand building de cette ruche humaine et semblait comme trôner au milieu d’une armée de colosses bétonnés. Philipe se tenait dans l’obscurité, droit comme un panneau signalétique, il restait immobile à profiter de son point d’observation favori. Son costume de latex noir était maintenant un peu trop grand pour lui et lui donnait une allure quelque peu négligée. Son masque et ses gants trahissaient sans pudeur l’ancienneté de cette tenue, se craquelant en maints endroits et laissant apparaître des coutures effilochées. Sa carrure même n’était plus celle de ces débuts, ses muscles saillants et ses épaules carrées faisaient place à la silhouette émaciée d’un vieil héro fatigué.
Il retira son masque, le laissant s’échouer à ses pieds, quittant un peu plus son rôle d’homme justicier pour laisser apparaitre un visage creusé et marqué par la fatigue. Sa barbe naissante d’un brun sombre contrastait avec ses yeux d’un bleu très clair presque translucide. Il porta à sa bouche la bouteille de whisky puis essuya sa bouche crispée d’un revers de manche ralenti. D’un geste dépité et nonchalant il fit s’envoler la bouteille vide dans les airs en direction du monde « d’en bas ». Sa manche lui délivra un paquet de cigarettes écrasé qu’il soulagea d’une de ses hôtes. La lueur de la flamme éclaira son visage grisâtre un instant avant de le laisser retomber dans cette pénombre pénétrante. Tout cela avait bien trop duré, ses démons le hantaient et il n’avait plus la force de les combattre. Le souvenir de cette petite fille à l’arrière de la voiture… Ses cris… La chaleur… La chaleur qui l’avait empêché d’agir… Empêcher de la sauver… Une larme coula sur son visage comme une goutte de rosée matinale se laisse glisser le long d’un pare-brise de voiture.
D’une chiquenaude il expédia son mégot par-dessus le garde-fou. La silhouette errante se rapprocha du rebord de béton. Il y avait bien longtemps qu’il n’avait plus bondi d’ici pour secourir l’opprimé ou l’innocent en danger, mais ce soir c’était décidé, il bondirait une dernière fois. Le héros déchu ferma les yeux et inspira d’une bouffée généreuse l’air épais de cette ville sur laquelle il avait tant essayé de veiller.
La silhouette chuta à une vitesse vertigineuse, dans l’anonymat d’une ombre traversant un monde d’ombres.