Petite nouvelle diabolique... Oseriez vous affronter votre reflet ?
Je m'excuse des éventuelles fautes jalonnant ce modeste texte...
Eclats de Verre...
Zack referma les rideaux de sa chambre et se cacha sous sa fenêtre. Est-ce qu'elle l'avait vu ? Il ne l'espérait pas. Il força son cœur à se calmer et ferma les yeux un moment. Cela faisait un mois qu'il avait aménagé ici et son seul passe-temps était d'espionner sa voisine au comportement étrange. Evidemment, il avait muri et loin de lui l'idée de transformer cette femme en sorcière. Mais force est de constater que quelque chose clochait chez Pétula Pich. Zack était à la fois apeuré par cette solitaire cloitrée dans sa vieille maison aux couleurs dépassées, et fasciné par le visage angélique de cette femme dont la beauté semblait figée. Evidemment, il ne l'avait regardé qu'à travers ses rideaux mais il put tout de même admirer sa chevelure d'ébène retombant sur ses épaules, telle une cascade luisante. Et puis, décidé à percer le secret de la folle du village, de celle que tout le monde avait rejeté, l'adolescent se leva et se précipita en dehors de sa chambre, manquant de faire tomber sa mère dans le couloir. C'est la dernière fois qu'il la voyait.
Le jeune homme se planta devant la bicoque aux murs de brique de Pétula Pich. Après un moment d'hésitation, il poussa difficilement le petit portillon aux gongs rouillés et s'avança sur le chemin de dalles grises. Pas après pas, il se demandait comment allait-il taper à la porte, énergiquement ou calmement, ou encore quel serait la meilleure façon de débuter la discussion. Il comprit qu'il n'aurait pas à résoudre le premier dilemme, une fois arrivé sur le porche en bois. Effectivement, la porte en chêne massif dont la poignée tenait encore à peine debout s'ouvrit dans une lenteur angoissante et exagérée. Bientôt, le blond aux cheveux ébouriffés se trouva devant la femme majestueuse dont l'ombre se déchirait dans le cadre de la porte. Elle s'avança, ses talons claquant contre les dalles. La peau pale et les yeux d'un rouge profond, Pétula Pitch avait l'allure d'une morte ressortie franchement de sa dernière demeure et remaquillée par un embaumeur. Sa grande robe au corset serré était de la même couleur que ses cheveux. Ils étaient tous deux noirs. Alors que l'une se déployait autour des jambes de la jeune femme comme les ailes feutrées d'un papillon, les autres serpentaient sur ses épaules et atteignaient le bas du dos de la belle ermite. Du haut de ses talons, elle gratifia Zack d'un regard sévère rehaussé par ses longs cils. Ses lèvres rouges tremblèrent quelques instants. L'adolescent recula doucement en s'expliquant :
« - Il me semble que je vous ai bêtement dérangé. Excusez-moi, je m'en vais tout de suite, je...
- Non, restes Zack... »
Le jeune homme se figea et fixa sa voisine, stupéfié. Celle-ci lui fit signe d'avancer. Zack hésita. Comment avait elle sut son prénom ? Elle, qui ne sortez jamais de son pavillon en brique rouge ? Il fit un pas. Il leva les yeux vers le visage de Pétula et surpris un léger rictus sur ses lévres. Puis il fit un deuxième pas, puis un troisième... Au file de sa marche, le visage de la jeune femme se détendait, son front se déridait et son sourire s'accentuait. Enfin, quand il arriva devant le perron, elle affichait une mine radieuse et chaleureuse. Si bien que l'adolescent posa sa main dans celle de sa voisine sans inquiétude. Celle-ci la serra et aida Zack à monter les quelques marches. Enfin, Pétula regarda une dernière fois derrière elle et entraîna le jeune homme dans la pénombre de sa petite maison dont elle ferma aussitôt la porte à clefs.
Pétula Pick s'adossa un instant à la porte, l'air fatigué. Elle soupira :
« - Je déteste cette rue... Ses gens, ses voitures, son soleil... Il vaut mieux rester chez soi… »
Zack hocha la tête puis se retourna pour admirer le grand couloir qui se présentait à lui. S’il était agrémenté de quelques antiquités poussiéreuses et de lustres de plus mauvais gouts, les murs immenses de ce corridor à l'atmosphère sinistre égaient recouvert de milliers de miroirs. Il y en avait de toutes sortes, petits, grand, carrés, ronds, rectangulaires, sur pieds, accrochés à un clou, lumineux... L'adolescent les examinait, les scrutait, les observait scrupuleusement... Et pourtant, il n'aurait put dire si les cadres de ces glaces étaient en or ou seulement dorés, en bois peint, en métal ou encore moulés... Encore, il ne pouvait savoir si la surface des miroirs étaient endommagées, rayées, fêlées ou intacte. Non, il n'aurait pu puisque toute les pièces de cette collections étaient couvertes de tissus blancs sales. L'adolescent fronça les sourcils. À quoi sert d'avoir autant de miroirs si c'est pour les recouvrir de draps ? La jeune femme surgit dans son dos et posa ses mains sur les épaules de Zack :
« - Cela fait tellement longtemps que je vis seule ici... Je me rend enfin compte que le ménage a peut-être été quelque peu négligé... »
Miss.Pitch frappa deux fois dans ses mains. Les lustres commencèrent à clignoter faiblement. Progressivement, la lumières verte s'intensifiait, ne s'arrêtant pas de clignoter, et bientôt des ombres fantasmagoriques dansaient sur les murs. Sa robes noire vaporeuse et semblant flotter autour de ses longues jambes, la jeune femme s'avança dans le couloir, sous le regard perdu de l'adolescent. Elle lui fit signe de la suivre. Non sans un moment d'hésitation, Zack lui emboita le pas. La marche le long du couloir fut silencieuse. L'électricité faisant l'effet d'un stroboscope, le garçon était quelque peu désorienté. Mais il ne perdait pas sa voisine des yeux et suivait à la trace son chemin. Sur les murs étaient alignées plusieurs portes. Plus ou moins petite, leur bois était vieux, rongé et une seule pichenette semblait pouvoir les recuire en miette. Une, rouge et à la peinture écaillée, était largement ouverte. Quand le blond se pencha pour examiner la pièce, Pétula Pitch fit un vague signe de la main et le battant se referma violemment. L'adolescent, effrayé, se redressa et plongea les mains dans sa veste de cuir, l'air innocent. Enfin, ils arrivèrent à la dernière porte. La jeune femme approcha sa main de la poignée mais au lieu de la tourner, fit un nouveau geste mystérieux. De profonds et puissant cliquetis résonnèrent dans la bâtisse puis la lourde porte en bois tourna doucement sur des gongs. La propriétaire des lieux s'avança d'un pas. Zack, dans son dos, se mit sur la pointe de ses baskets et se pencha pour admirer l'endroit. Pétula lui posa une main sur l'épaule de l'adolescent :
« - C'est le séjour... »
Le regard nerveux du jeune homme balaya le paysage : le salon était envahi de miroirs recouverts de tissus blancs, tel des fantômes.
La pièce était relativement sombre. Les rayons du soleil arrivaient péniblement à passer à travers les rideaux. Le garçon repoussa sa mèche et plissa les yeux pour examiner plus en profondeur les alentours. À part les nombreux miroirs, ce salon était agrémentés de plusieurs meubles sales et abimés. Au centre de la pièce étaient regroupées deux fauteuils à l'allure confortable et une table ronde rongée par les termites. Le long d'un mur se dressait un grand buffet; de l'autre côté se tenait un piano désaccordé; entre les deux fenêtres, un guéridon supportait un pot de fleurs dont les dahlia étaient fanées et juste à côté de la porte, c'était une galerie de photos de famille qui était accrochée au mur. La jeune femme s'approcha des portraits :
« - La solitude m'envahit peu à peu, enfermée entre ces murs... Heureusement que tu as osé tapé à ma porte Zack... »
L'adolescent la rejoignit et, admirant une photo de Pétula, prononça enfin ses premiers mots dans cette demeure :
« - C'est vous sûr cette photo ? »
La jeune femme se retourna pour regarder le cliché et sourit :
« - Oui, c'est moi... Je la trouve particulièrement réussie... »
Elle avait raison. Sur cette image, Pétula Pitch avait les yeux pétillant, le sourire éclatant et tout le bonheur du monde dans son regard. Seulement, le jeune homme leva des yeux ahuris vers sa voisine. La photo était datée, elle avait été prise quatre-vingt ans plus tôt.
Puis, ne semblant pas remarquer la surprise de son invité, la maîtresse de maison s'approcha de son piano. Tout en marchant, elle expliquait, joueuse :
« - Vois-tu, j'ai toujours fait l'effort de soigner mon image... Celle-ci est importante dans notre société... »
Zack s'approcha à son tour, toujours sous le choc. Pétula continua, faisant valser son doigt sur l'instrument de musique, ramassant ainsi la poussière :
« - Je prends rigoureusement soin de mon corps... L'intelligence, la politesse, la grâce, la beauté... »
La jeune femme fit une pause, les yeux rivés sur un cadre se tenant sur le piano. Elle frotta la poussière qui se trouvait dessus. L'adolescent put y distinguer ce qui ressemblait à une signature. L'hôtesse, à l'esprit absent, chuchota ce dernier mot :
« - La vieillesse... »
Elle ferma un instant les yeux puis se retourna, souriante :
« - Veux-tu du thé ? »
Zack acquiesça. Pétula l'entraîna jusqu'à la table ronde et lui montra un siège. Le blond s'essaya puis essaya de remonter son jean, s'enfonçant dans le fond du fauteuil. La jeune femme se posa délicatement dans l'autre siège moelleux. Plus grand, celui-ci était rayonnant et brillant alors qu'il sortait surement d'un magasin d'antiquité. C'est donc assise sur ce majestueux trône, que la mystérieuse femme claqua des doigts. Un service à thé roula jusqu'au duo, un grincement strident criant à chaque avancée du chariot. Pétula Pitch plaça les tasses sur la table et se saisit de la théière. Elle versa de l'eau bouillante dans les deux récipients et reposa l'objet sur la chariot qui s'enfuyait déjà. Zack examina sa tasse. De l'eau chaude, rien que de l'eau chaude. La jeune femme lui demanda :
« - Tu veux quel parfum ? »
Intrigué et perdu, l'adolescent répondit :
« - Heu... Menthe ? »
Une douce odeur vint lécher les narines du jeune homme. Il baissa le regard. L'eau changa peu à peu de couleurs, passant de la transparence au vert profond. Sa voisine déclara en mettant deux sucres dans sa tasse :
« - Je vais plutôt prendre un thé aux agrumes moi... »
Et bientôt, les effluves de l'orange se mélangeaient au parfum de la plante aromatique. Égaré, étonné, effrayé, Zack sirota son thé sous le regard bienveillant de la jeune femme. Gêné de cette attention portée à son égard, il demanda comme pour fuir les yeux de cette femme étrange :
« - À quoi vous sert tous ces miroirs s'ils sont recouverts de draps ? »
Une question, une simple question qui avait pour but de casser le silence, de calmer le stresse du garçon... Cette question, bien qu'innocente, figea Pétula. Elle baissa tout d'abord les yeux, chercha un point au loin puis se leva, la tasse dans la main.
Etonné de la réaction de la femme, l'adolescent regarda sa voisine s'approcher doucement d'un miroir à pied camouflé d'un tissu. La voie chargée d'émotion, de secrets sur le point d'éclater, elle débuta :
« - Le rêve d'une femme, de toutes les femmes, aussi nombreuses soient celles que je connais, est toujours identique. Rester belle, jeune... Normalement, depuis bien longtemps maintenant, mon visage devrait être couvert de rides, des traces du temps... Il se peut même que je devrais être un tas d'os. Mais je l'ai rencontré, lui, l'être qu'il ne vaut mieux jamais croiser... »
Zack, la main tremblante, posa sa tasse :
« - Le diab...
- Chut ! Ne dis jamais son nom dans cette maison, il pourrait revenir. Il est partout, nous entend… J'ai pris la plume qu'il m'avait tendu et j'ai signé ce papier. De ma plus belle signature... »
Elle lança un regard au document posé sur le piano :
« - Le feu, la force, l'eau... Ce contrat résiste à tout... »
Pétula serra sa robe entre ses doigts. L'adolescent demanda :
« - Et que stipulait ce...contrat ? »
Les yeux brillants, fixant l'horizon :
« - Je resterais telle que je suis pendant des années, jour après jour, mois après mois... Mon reflet vieillira à ma place... Je ne peux plus le voir, je ne peux plus le supporter... C'est pour cela que tous les miroirs sont recouverts ici... Et pourtant, il faut que j'en aie pour que le sort continue d’opérer, pour que mes pouvoirs fonctionnent... »
Zack soupira face à cette femme désespérée. Elle continuait alors qu'une larme coulait sur sa joue droite :
« - Je dois en acquérir un nouveaux tous les ans, un de plus... La maison en compte soixante-dix-huit ! »
L'adolescent sursauta à l'évocation de ce nombre.
« - Mais je m'en veux tellement, quelle idiote je suis ! »
Alors que la jeune femme en pleure étouffait ses sanglots, son image changea aux yeux du garçon. La voisine solitaire et effrayante se transformait peu à peu en âme en détresse à sauver. Le cœur emplit de compassion, il se leva et s'approcha :
« - Il ne faut pas vous en vouloir, il n'y a pas de raison... »
Pétula renifla et sécha ses larmes :
« - Si, il y en a une ! Si le sortilège est brisé, si je meurs, mon âme lui appartient, je suis à lui... »
Le jeune homme tressaillit à cette révélation, la peur était revenue...
Un silence plana dans la pièce. Seuls les tic-tac incessants de l'horloge résonnaient, monotone. Et puis, prise soudainement d'une crise de colère, la femme jeta sa tasse sur le sol. Alors que celle-ci volait en éclats, elle s'élança vers les miroirs les plus proches. Un par un, elle les démasqua, les dévoila. Elle faisait voler les draps dans la pièce, criant à chaque fois que son regard croisait celui de son reflet. Zack aurait voulu crier, l'arrêter, l'aider... Mais son esprit restait figé sur l'image de la jeune femme que rejetaient les miroirs. L'autre Pétula Pitch, celle que personne ne connaissaient. Celle-ci n'était nullement vieille ou ridée. Non, elle n'était plus qu'un cadavre, mélange de chair et d'os. Dans l'autre réalité, dans le monde simple et normal, Miss. Pitch était morte.
La jeune femme enleva le dernier drap et hurla face à cet horrible reflet. Elle fixa le miroir sur pieds, touchant ses yeux qui ne devraient plus exister, ses joues qui devraient être rongées, sa mâchoire qui devrait être fracassée. Zack ne voulait plus bouger, ne voulait plus voir cette morte, ne fixait plus que la Pétula qu'il connaissait. Celle aux yeux inondés, celle qui osait enfin voir la vérité en face. Le cœur détruit, les souvenirs broyés, la désespérée fixa son cadavre des yeux. Elle sanglota :
« - Il ne reste qu'une chose à faire... »
Les paumes moites, l'adolescent demanda :
« - Quoi ? »
La jeune femme s'écarta d'un pas de la glace :
« - Briser le sortilège... »
Soudainement, Pétula Pitch jeta son poing sur la surface du miroir. Celui-ci vola en éclat sous le regard effrayé de Zack
La minute qui suivit fut silencieuse, étrangement silencieuse. Debout parmi les débris, la maudite semblait attendre. Le regard du garçon examina tous les recoins de la pièce alors qu'il plongeait de nouveaux ses mains dans les poches de son blouson en cuir, geste lui étant réconfortant. Un léger vent fit flotter les cheveux de la jeune femme. Celle-ci se retourna pour observer les autres glaces mais rien ne se produit. Zack s'apprêtait à prendre la parole quand une main surdimensionnée surgit brusquement du miroir brisé. Ses doigts aux griffes acérées empoignèrent la cheville de Pétula qui tomba à la renverse en hurlant. Les ongles s'enfonçant profondément dans sa chaire, la victime essaya de s'accrocher à tout ce qui se présentait à elle alors que la chose l'entrainait en arrière. Les doigts de la femme passèrent de la table, au fauteuil en passant par le tapis. Mais rien ne semblait pourvoir l'aider. Enfin, ses mains se rabattirent sur le pied droit de l'adolescent. Celui-ci accompagna donc la femme dans sa chute progressive vers l'enfer.
Il s'agrippa au tapis alors que les pieds de Pétula entraient déjà dans le trou formé ainsi dans le miroir cassé. La femme grimaça quand un bout de verre lui entailla le mollet. Les doigts de Zack glissaient sur le tissu. Les os de son pied craquèrent. Enfin, la force redoubla de l'autre côté du miroir. La jeune femme fut complètement avalée par ce passage menant au pire des mondes et, quelque instant plus tard, le jeune homme céda. La douleur devenant trop intense, il lâcha la carpette et fut à son tour engloutit. Le trou se boucha immédiatement. Le salon fut silencieux et vide en quelques instants. Seuls les éclats de verre pouvaient témoigner des événements passés.
La demeure est maintenant abandonnée. Le cadre au-dessus du piano est surement vide et les miroirs de la maison se sont tous brisés depuis bien longtemps. Jamais l'on ne reverra le reflet de la femme avide de jeunesse et du garçon trop curieux...