Malgré sa petite taille, Bruno dégageait une force phénoménale. Lorsqu’il se mettait en colère, il enflait et se métamorphosait en rugbyman, le genre d’homme qui non seulement ne craint pas la bagarre mais ne s’en prive pas si l’occasion se présente. Un dur pour qui, les hommes comprennent plus vite avec des coups de poing qu’avec des mots. Ce singulier bagarreur venait juste de s’endormir recroquevillé dans son lit douillet, lorsque soudain sa femme se mit à hurler et à le bousculer si fort comme si elle venait de ressentir les premières secousses d’un tremblement de terre :
−Debout Bruno debout !
−Qu’est ce qui se passe Irène ?
−Le bébé est mourant, il a de la fièvre !
−Mourant ? Comment ça mourant?
Sa femme qui avait été réveillé auparavant par les pleurs du bébé avait constaté une montée inquiétante de fièvre. Elle tremblait de peur et le tenait bien serré contre sa poitrine. Bruno se redressa et s’approcha du bébé, il posa la paume de son énorme paluche sur le visage du bébé.
− Ouais il est brûlant. Si on lui mettait des glaçons sur le front ?
−Et pourquoi ne pas le mettre directement dans le frigo, hein ? Non il a besoin du Doliprane, je viens d’appeler le médecin et il m’a conseillé de lui faire boire cent milligrammes pour baisser la fièvre.
−Et comme par hasard nous n’avons pas du Doliprane
−Non.
−Je suppose que je dois sortir en chercher, par ce froid et au milieu de la nuit !
− Tu voudrais que ça soit moi qui le fasse ?
Bruno regarda à droite et à gauche, leva les yeux vers le plafond. Il soupira longuement. Ce n’était pas le moment de parler d’égalité de sexe.
− Bon, j’y vais !
Rien que l’idée d’affronter le froid mortifiait ses muscles. Bruno se couvrit et se couvrit, il enroula un cache col autour de son cou, enfila des gants de cuir, enfonça la tête dans un bonnet de laine noir, endossa sa jaquette polaire et rabattit le capuchon. Dehors, il fait un froid subtil, Bruno le sentit pénétrer son corps et glacer ses os. Une affreuse rosacée envahit ses joues, son nez laissa couler un filet de glaire, il eut l’impression que ses larmes se gelèrent, que ses yeux allaient pleurer des cristaux.
Il ouvrit la porte du garage, essaya de faire démarrer la voiture, mais les bougies refusèrent de s’allumer. Que faire ? Il chercha un taxi, mais n’en trouva point.
Soudain, il vit un de ses voisins du quartier qui rentrait tard. Bruno lui barra la route et lui demanda de l’aider. Mais le voisin bourré n’était pas d’humeur conciliante, il ricanait en plus. Il en fallait moins pour que Bruno réagisse, sans réfléchir, il lui asséna un coup de poing sur la tempe. Le voisin sonné ne manifesta plus de résistance. Bruno le sortit de la voiture, lui arracha les clefs et partit sans explication, Laissant au froid le soin de ranimer la victime.
« Non assistance à personne en danger »
Bruno n’éprouvait aucun remords puisqu’il comptait rendre la voiture à son propriétaire, il expliquerait plus tard au voisin le pourquoi de sa délicatesse. Pour l’instant il avait une autre priorité. La pharmacie de garde ? Dans sa précipitation Bruno avait oublié son téléphone, il s’arrêta devant la première pharmacie pour lire la liste de celles qui étaient en garde : ‘ La pharmacie du coin’ était la plus proche, cependant elle se trouvait loin.
Entretemps le voisin assommé avait repris connaissance et avait aussitôt alerté la police.
Bruno arriva enfin à la pharmacie et s’empressa de demander du Doliprane. Dans sa précipitation, il avait aussi oublié son porte monnaie. Il implora le pharmacien de lui faire crédit et lui avoua que c’était une question de vie et de mort et que le doliprane allait sauver un bébé.
− On dit toujours ça ! lui signifia le pharmacien qui tendait la main pour reprendre la boite
Bruno, plus rapide, s’empara de l’emballage et voulut s’enfuir mais le pharmacien lui sauta dessus et le bouscula par terre. Bruno se releva plein de colère et allait le tabasser quand il vit quatre agents de la police devant la porte. On le menotta et on lui demanda de s’expliquer.
Il expliqua les raisons de son incivilité. La police voulant vérifier la véracité de sa déclaration, se proposa de l’aider puisque c’était un cas similaire, semble-t-il, à une assistance à personne en danger. L’un des agents de police se chargea de conduire la voiture volée. Le petit cortège roula pleins feux à travers les rues de la ville. Le chef de police suggéra qu’on passe prendre un médecin. Les trois véhicules firent un détour pour chercher un médecin puis de nouveau le cortège reprit sa course et arriva enfin à la maison.
Le bébé se portait mieux que son père, la maman, contente, avait trouvé du Doliprane chez la voisine. Tout le monde se regarda et se mit à rire. C’était, personne n’en doutait, un cas de force majeur ! Pourtant la police insista pour emmener Bruno passer le reste de la nuit dans la fraîcheur.