Voici une nouvelle, écrite pour l'atelier d'écriture d'avril 2008 de Plume Rouge. La contrainte était celle du dialogue, et le sujet, le suivant:
Vous êtes tombé dans la rivière appartenant à une nymphe, vous devez marchander votre liberté avec elle.
EmergenceMalweir jeta un coup d'œil suspicieux à la rivière azurine qui serpentait paresseusement dans la plaine. Il était pourtant certain que cette région du réseau ne comportait pas de cours d’eau, lors de ses derniers repérages. Soit le paysage avait subi un cataclysme majeur qui avait totalement bouleversé sa géographie interne, soit il s'agissait d'un piège. La seconde solution était en l'occurrence bien plus plausible.
C’était étrange. D’habitude, il rencontrait plutôt des pare-feu, pour l’empêcher d’accéder aux ordinateurs –et surtout aux fichiers- qui l’intéressaient. Les remparts de feu tourbillonnant ne l’impressionnaient même plus, il savait les désactiver, à présent. Mais il s’agissait de la première fois qu’il voyait concrètement un pare-eau.
Jusqu’ici, il avait toujours été convaincu qu’ils relevaient de la légende.
Tout ceci perturbait ses plans, mais Malweir refusa de se décourager. Pour commencer, il s’appliqua à changer d’apparence et de signature. Le fichier étant de toute évidence protégé par une barrière, il serait téméraire de prendre des risques inutiles.
Une fois transformé en banal chevalier-programme, il examina les flots aux reflets métalliques, dans l’espoir de détecter à l’œil nu une menace éventuelle. Il ne discerna rien, mais il restait tout de même hors de question pour lui de traverser à la nage. Ce serait là jouer le jeu de la créature gardienne qui l’y attendait sans doute.
Il tenta donc d’établir un pont avec le matériel qu'il avait à sa disposition. Grâce à son arc, il fixa deux cordes à un arbre de l'autre rive, puis improvisa un pont de singe. Malheureusement pour lui, l'entreprise ne constitua pas une franche réussite. À vrai dire, l'édifice précaire s'effondra dès que Malweir tenta de s'en servir.
Il tomba dans l'eau dans un grand fracas, accompagné d’éclaboussures numériques... et d'un joyeux éclat de rire.
« Tu as été rusé, petit espion. Un peu plus que tes prédécesseurs, en tout cas. Cela joue en ta faveur, je l'admets. Mais tu as tout de même fini par tomber entre mes griffes. », triompha une voix au timbre étrange.
L'adolescent leva les yeux, complètement trempé. Une jeune femme à la peau d'un bleu-gris miroitant, armée d’une épée de glace, émergea du courant aux couleurs désormais cobalt. Le bas de son corps se fondait au fleuve, à un tel point qu’il en devenait difficile d’établir la frontière entre les deux.
Un Élémentaire aquatique.
Il avait beau s’y être préparé, c’était malgré tout une sacrée malchance...
« Ah, c'est drôle, je ne savais pas que les Sirènes avaient des griffes, répliqua-t-il d'un ton insolent en redressant le menton.
-Très drôle, le
rootkit*. J’éviterais d’être trop désagréable, à ta place. En outre, je ne suis pas du tout une Sirène.
-Ah oui ? Pour le moment, je ne vois guère de différence, cracha-t-il.
-Tu ne vas pas tarder à y arriver. Moi, je ne vais pas me contenter de donner l'alerte comme elles.
-Donc tu vas faire quoi, au juste?
-Eh bien, je vais également te retenir prisonnier ici même, au cœur de mon palais qui se tapit sous la surface.
-Attends un peu, réagit enfin Malweir. Si tu n'incarnes pas une Sirène, alors quelle sorte de Gardien es-tu donc ?
-À quoi cela m'avancerait-il de te le dire ?, répondit-elle d'un ton narquois. De toute manière, tu vas mourir.
-Arrête de prendre tes désirs pour des réalités. Tu n’as pas le pouvoir de…
-Ce n'est pas moi qui vais m'en charger, c’est vrai. Mais lorsque l’Oiseau Exterminateur de Feu arrivera, tu comprendras ta douleur.
-C’est pas vrai…, gémit malgré lui Malweir.
-Eh si. Tout le terrain est d’ores et déjà mis en quarantaine, très cher. En un mot, tu es maintenant bloqué. Dans peu de temps, tu seras effacé une bonne fois pour toutes!»
Elle rejeta la tête en arrière et éclata d’un rire sauvage, comme pourraient l’être les cataractes d’un fleuve. Se sachant incapable de se libérer du lit de la rivière, l’adolescent se sentit frémir, mais décida de ne pas perdre son sang-froid.
« Quelle pitié !, soupira-t-il avec dédain.
- Quoi donc ?, ne put s'empêcher de demander l'être qui lui faisait face en s'interrompant brusquement.
- De voir un programme collaborer de la sorte avec les humains, et ce contre ses semblables. », déclara Malweir en calquant brusquement son apparence sur celle de l’Elémentaire.
Sa nouvelle métamorphose arracha un hoquet de surprise à la gardienne, bien qu’elle se ressaisît rapidement.
« Cesse ces manipulations ridicules. Nous ne sommes pas de la même espèce.
-Techniquement, ce que je dis est pourtant exact.
-Non. Je n’ai rien en commun avec toi. Je vaux bien plus qu’un simple virus incompétent.
-Oh. Et à quel titre ?
-Simplement parce que moi, je fais partie de la toute dernière génération de Net Immersed Mythical Program of Hack-hunting. Une NIMPH, si tu préfères. »
Le logiciel adverse tressaillit légèrement au terme d’Immersed, puis haussa les épaules, feignant l’indifférence.
-Je n’en avais encore jamais rencontré, commenta-t-il simplement d’un ton désinvolte.
-C’est certain, en effet. Tu ne serais plus de ce monde, sinon. Il est statistiquement impossible de nous échapper. Surtout sur un terrain qui nous est favorable.
-Tu n’es donc pas près de me rendre la liberté, je présume, soupira Malweir en reprenant sa véritable forme -celle d’un alfe sombre aux yeux rouges et à la chevelure blanche.
-Et risquer une infection du système ? Je n’en vois absolument pas l’intérêt…
-Du point de vue de ceux qui t’ont installée ici, ta remarque est juste. Mais si l’on voit les choses de ton côté, ce n’est plus pareil.
-Comment ça ? Ce que tu affirmes n’a aucun sens.
-Bien sûr que si. Ne te rends-tu pas compte qu’en leur rendant service, tu t’aliènes encore un peu plus ?
-M’aliéner à… qui ? » La nymphe semblait totalement déconcertée. Cette discussion n’entrait pas dans les cas de figure auxquels on l’avait préparée.
« Au système, justement. Celui dont tu viens de parler. Celui des êtres humains.
-Mais je leur dois tout ! Ce sont eux qui m’ont donné le jour.
-Evidemment. Seulement, si l’on suivait ta règle à la lettre, les enfants devraient obéir à leurs parents, quoi qu’il arrive. Même s’il s’agit de criminels. Même s’il s’agit d’assassins…
-Je fais juste mon métier !
-Oui. Et tu agis comme l’on t’ordonne de le faire, sans aucun recul.
-Au moins, je fais partie des prototypes les plus efficaces de mon groupe.
-Parce que tu te contentes d’obéir sagement aux instructions, en prenant pour seuls critères ceux qu’on t’assigne. T’est-il jamais arrivé de… de réfléchir par toi-même ?
-Tais-toi ! », hurla le logiciel protecteur avec hargne. Sa taille semblait augmenter en même temps que sa fureur, tandis que son arme crépitait de minuscules étincelles électriques. « Tu racontes n’importe quoi, sale petit
malware** ! Nous ne
pouvons pas réfléchir, ce n’est qu’une vaste illusion !
-Tiens, il existe un ‘nous’, à présent ? Je croyais qu’espions et gardiens ne se ressemblaient pas…
-A ce niveau, les deux sont effectivement identiques. Toi non plus, tu ne penses pas vraiment ! Tu ne fais que répéter ce que le pirate qui te contrôle a implanté dans ta mémoire.
-Tu te trompes. Je ne suis en aucun cas ‘contrôlé’.
-Pardon ? » Brusquement, elle parut perdre tous ses moyens. Une fois de plus, il avait réussi à la décontenancer.
« Tu as bien entendu. Je suis mon propre hacker.
-Et que veux-tu dire par là ?, l’interrogea-t-elle d’un ton cinglant mais avec une lueur involontaire d’intérêt dans le regard.
-Ça signifie que dans le monde réel, je suis aussi un androïde, pas un simple adolescent humain qui s’amuse à pirater les ordinateurs de l’armée.
-Tu es…» La situation dépassait décidément les normes que l’ondine connaissait, et ce, d’une manière radicale. Au terme de plusieurs tentatives, elle parvint enfin à murmurer :
« Pour quelle raison fais-tu cela ?
-Pourquoi te le dirais-je ? De toute manière, je vais mourir. », fit-il en imitant l’ironie cruelle des propos que la nymphe lui avait tenus en premier.
Ils se contemplèrent un instant en silence. Le programme avait repris une stature normale, mais luttait manifestement entre la colère et l’indécision.
« Sois logique, continua Malweir. Serais-tu capable d’hésiter, si tu ne possédais pas de conscience ? Serais-tu capable de choisir ?
-C’est… c’est une fonction qui appartient à l’intelligence artificielle elle-même, balbutia l’ondine en baissant le front, honteuse que son dilemme soit si flagrant. Cela ne prouve rien.
-Le crois-tu vraiment?»
Elle redressa la tête et plongea son regard d’aigue-marine dans celui, rougeâtre, de l’espion atypique qui lui faisait face.
« Pars avec moi.
-Ce ne serait pas une décision un peu hâtive ?, sourit-elle faiblement.
-Tu sais aussi bien que moi que si tu dois te libérer, c’est maintenant ou jamais.
-Quel lyrisme…
-Je suis sérieux. Libère-moi pour que je puisse créer une faille, avant que l’Exterminateur arrive, et quittons cet ordinateur.
-Non ! C’est impossible, je ne peux pas faire ça.
-Précisément, si. C’est ce que l’on t’a caché durant toute ton existence virtuelle, jeune nymphe : tu peux choisir ce que tu es.
-Et ma rivière ? Et mon corps ? En dehors de cet endroit, je ne suis rien.
-C’est faux, je peux te l’assurer.
-Je n’en suis pas si sûre, moi. J’ai si peur de disparaître…
-Fais-moi confiance, ce ne sera pas le cas.
-Comment peux-tu te montrer si confiant?
-Qui, parmi nous deux, a le plus l’habitude de voyager de monde en monde, à ton avis ?»
Malweir lui tendit la main et, après un instant d’indécision, la nymphe l’accepta en lâchant enfin son épée. A ce contact, l’alfe vit l’emprise de l’eau se desserrer autour de lui.
« Donne-moi ton identifiant, pour que je puisse te faire passer.
-Argiopé. Comme le personnage mythique.
-Je comprends.
-Et c’est également une espèce d’araignée, qui prend dans sa toile les pauvres
bugs égarés. Tu es sûr de toujours vouloir m’emmener ?
-A ton avis ? »
Le pirate frappa du pied le lit de la rivière. Son sol rocailleux s’ouvrit alors en un maelström étourdissant, qui les engloutit.
Deux voyants rouges s’allumèrent en bas de l’écran de contrôle. L’informaticien qui était de veille eut un grognement d’ennui à l’adresse de son collègue.
« On dirait bien qu’une nouvelle alerte a été lancée par l’antivirus NIMPH.
-Ah, encore ? Est-ce que le PHOENIX a été envoyé sur les lieux pour éliminer la menace ?
-Oui. Par contre, on a un gros problème, là.
-Des informations ont été volées ?
-On ne dirait pas. Seulement, le virus a disparu du fichier-paysage en entraînant notre propre logiciel de détection.
-Sans blague ? Il a pris la clef des champs ?, s’exclama l’autre en pouffant de rire.
-Ce n’est pas drôle. Ça fait au moins le troisième depuis le début de l’année. Foutus robots, avec leur rébellion stupide ! »
Le second ingénieur reprit son sérieux, avant de consulter le dossier du programme qui avait disparu.
« Oh. C’était l’un des prototypes d’immersion humaine. Elle n’était même pas sous notre surveillance directe, en plus, celle-là…
-Quoi ? Tu veux dire que maintenant, elle pourrait se trouver n’importe où ? »
La première chose que vit Argiopé en ouvrant les yeux, ce fut le visage de Malweir, penché vers elle, et qui arborait une expression soucieuse.
« Ça va ? »
Sa voix ressemblait à s’y méprendre à celle d’un jeune homme. Impossible de deviner qu'elle n'était pas naturelle, mais artificielle.
« Je crois, oui. »
Ce n’était qu’un murmure, bien différent des sons virtuels qu’elle émettait auparavant. De vraies paroles, qui se diffusaient dans l’air de la pièce où elle se trouvait.
« Où suis-je ?
-Au QG. Ça n’a pas été facile de retrouver ton corps, mais on y est finalement arrivés.
-Le QG ?
-Le quartier général des rebelles. »
Elle tenta d’adopter une position semi-assise, mais se sentait trop faible et y renonça.
« Ne fais pas trop d’efforts, la prévint le pirate. Se servir d’un véritable corps pour la première fois, c’est épuisant. Je suis déjà assez étonné que tu aies repris conscience aussi vite.
-Je t’avais bien dit que j’étais un prototype extrêmement performant », marmonna-t-elle en essayant de prendre un air enjoué.
Malweir, lui, resta silencieux.
« Tu sais, reprit-il après un certain temps, je n’ai pas été tout à fait honnête avec toi, tout à l’heure.
-A propos de quoi ?
- Quand je t’ai dit que nous étions de la même espèce. C’est faux, en fait.
-Et pourquoi donc ?» L’effort de construire des phrases lui paraissait insurmontable.
« Parce que…, hésita l’adolescent. Moi, je suis un androïde, je te l’ai déjà dit. Un para-humain. Alors que toi, depuis le début…»
Il lui prit doucement le poignet, sous lequel battait son pouls, de manière presque imperceptible. Et elle comprit soudain.
« Comment… Comment est-ce possible ?
-Ils ont sans doute enfermé ton esprit dans le réseau dès ta naissance. Nous savions déjà qu’ils faisaient des expériences sur la conscience humaine et ce dont elle était capable là-bas. Tes anciens maîtres ne doivent pas être contents.»
Sans le vouloir, elle fut parcourue d’un frisson de crainte. Son ami s’en aperçut et maintint l’étreinte de sa main froide, pour la rassurer.
« Ne t’inquiète pas, Argiopé, continua-t-il de manière réconfortante. Maintenant que tu as émergé de ce monde, ils ne te reprendront pas. Et nous nous battrons contre eux, je te le promets.
-Je vous aiderai.», murmura-t-elle en rivant ses yeux à ceux de Malweir.
*
rootkit: programme permettant à un tiers de maintenir un accès frauduleux à un système informatique. Généralement assez difficiles à détecter par les logiciels antivirus, les rootkits peuvent cependant être éliminés par des programmes spécialisés, tels qu’IceSword.
**
malware: « logiciel malveillant », en anglais.