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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » AMITIE INTERDITE

Auteur Sujet: AMITIE INTERDITE  (Lu 1248 fois)

tarmoussimus

  • Invité
AMITIE INTERDITE
« le: 22 Septembre 2013 à 22:16:21 »
AMITIE INTERDITE

Casablanca, le premier octobre 1959. Ce jour là, l’ambiance des retrouvailles était particulièrement animée dans la cour de l’Ecole Jules Ferry.  A huit heures précises, la cloche sonna et les écoliers se ruèrent aussitôt vers les salles. Mon nouveau camarade partageant le banc avec moi, était timide et anxieux. Quelques minutes d'échanges, à voix basse, suffirent pour dissiper les tourments de mon voisin.

Au fil des jours, notre camaraderie tissait déjà les premières mailles d'une amitié. On habitait dans le même quartier, au boulevard de la Liberté. J'allais chez lui, il venait chez moi. Lorsque nous étions ensemble, nous passions notre temps à faire nos devoirs, à nous raconter des  anecdotes ou bien à nous consacrer à notre jeu favori: le jeu de billes.

Samuel, c'était son prénom. Il était juif et moi musulman. Cette différence religieuse ne posait pas, du moins au début, de problèmes pour nous deux, écoliers de six ans heureux de se retrouver ensemble. Nous nous entendions à merveille. Des jours, sans soucis, fuyaient et des années heureuses passaient, allègrement...

Avant même d'avoir atteint  nos dix ans, nos parents firent soudainement une  irruption dans notre petit monde si paisible.  Il décidèrent de régenter cet enthousiasme et ce bonheur qui jaillissaient de notre complicité amicale. De part et d'autre, nos parents respectifs nous firent comprendre qu' «il était temps!...». Quelque peu embarrassés par cette intrusion inattendue et véhémente des adultes, nous  ne  comprenions pas les motifs de cet appel si pressant et inhabituel: «Il étai temps!...»,  il était temps de quoi?...

Irrités, nos parents soupiraient d'impatience, fronçaient leurs sourcils et parfois hurlaient de rage contre notre rébellion silencieuse et tenace.  Face à notre détermination, ils opposaient de mettre un terme à ce copinage de la désobéissance, à cette espièglerie devenue  agaçante, insupportable.

Le harcèlement parental se poursuivait et nous ne parvenions toujours pas à saisir le véritable mobile des remontrances.  Quelques périodes de trêves nous permirent de savourer tranquillement le plaisir d'être ensemble, loin d'une emprise trop pesante.  Le temps continuait de s'écouler et nos parents ne baissèrent pas les bras. Nous eûmes alors le sentiment, partagé, qu'un rideau sombre allait se fermer sur cette amitié . Chacun de nous se voyait déjà contraint d'emprunter, malgré lui, un nouveau chemin, loin de son ami. «Mais!...Pourquoi?...» nous nous demandions, l'un et l'autre, encore, encore, et encore.  Pour vaincre notre entêtement, nos parents clamaient: «Plus tard!... Plus tard!...Tu vas comprendre!...Tu comprendras!...»

Nos parents étaient d'accord sur une chose: couper les liens d'une amitié innocente
entre un écolier juif et un autre musulman. Nos géniteurs craignaient que ces petites têtes brûlées n'appréhendent pas correctement les différences confessionnelles. Pour les familles, mieux valait prévenir que guérir les effets désastreux d'une possible mauvaise influence religieuse. Pour eux, agir était un impératif et le plutôt serait le mieux!...

Les petits têtus, que nous étions, rendaient difficile la vie de nos parents. Notre entêtement était considéré comme une  désobéissance ouverte méritant de bonnes punitions. En fait, Dieu était la question majeure et cette question, là, dépassait l'entendement de garnements comme nous. C'était autour de cette vaste idée que tournait justement tout le motif inavouable des parents. Le vrai problème, oui le vrai...c'était la phobie des géniteurs! Cette peur maladive n'avait pas de noms, n'avait pas de raisons, enfin n'avait rien de plausible!... 

Les parents se démenaient constamment pour venir à bout de cette camaraderie qui allait aussitôt devenir une grande amitié. Il n'y avait pas de châtiments corporels mais les gestes, les paroles et les comportements des deux familles agissaient constamment pour user et rompre les attaches de cette amitié enfantine si naturellement humaine. Au fil des jours, les pressions familiales avaient pris le dessus sur nos liens. L'action des parents produisant ses effets, une tranche de vie toute faite d'une douce amitié fut alors achevée. Résignés devant notre sort, chacun de nous prit un autre chemin, le chemin tracé par nos parents. L’enfance et l’amitié firent donc leurs adieux forcés.

Un peu plus tard, mes lectures sur l'histoire comparée des religions m'éclairèrent enfin sur certaines zones pendant qu'elle en laissèrent beaucoup d'autres dans la pénombre. Deux camps hostiles, l'un musulman et l'autre juif, se dessinaient lentement dans ma tête. Les différences menaçantes, accompagnées d'inimitiés réciproques, firent leurs apparitions dans chaque page de l'histoire. Dans certains chapitres, le choc des discours fut frontal et terrible. Sur chaque ligne, les mots demeuraient incisifs, incendiaires ou foudroyants. Dans ce tumulte historique, qui aurait duré plusieurs millénaires, je demeurai fixé sur ces visions affreusement hostiles et, pour chacune de ces visions, je posai constamment la même question « Pourquoi?... »   

Aujourd'hui, j'ai compris un peu, enfin partiellement, sans être convaincu des raisons premières. Des humains adorent un même Dieu.  Mais, entre eux, ces mêmes humains se haïssent d'une haine acerbe, effervescente, qui monte des tripes, fournaises profondes et intarissables. Face à face, les deux camps se jettent violemment l' opprobre. Comme un legs précieux, l'adversité se poursuit d’une génération à l’autre. Cet héritage abominable est conservé bien jalousement, encore aujourd'hui, dans une cité sainte ingouvernable portant deux noms: l'un pour les musulmans ( Al Qods ) et l'autre pour les juif ( Jérusalem ).

Les maux cumulés, depuis des millénaires, par une longue nuit de ténèbres, ont construit deux monstres impitoyables. Ces deux bêtes de guerre luttent âprement pour semer la mort parmi les espèces vivantes et brûler vif les paysages les plus enchanteurs. La rage des guerriers est si brutale qu'elle s’abreuve dans la démence permanente et le délire éternel se nourrit de carnages.

Les demi-frères ennemis, le juif et le musulman, ont ABRAHAM (IBRAHIM en arabe) pour père commun. Ils vénèrent un même Dieu unique. N'y a t-il pas dans cette adoration et dans cette  paternité commune, issue d'ABRAHAM, au moins quelques liens de fraternité humaine à partager?  Les adultes devraient se mettent au banc pour apprendre les leçons de sagesse de la bouche même de leurs enfants.

La Terre, ce grand manège des biens, des maux et de tous les hasards imaginables, poursuit son périple. Octobre 2009. Devant l'entrée du vieil immeuble où j'habitais encore, un couple de sexagénaires prenait quelques  photos de la façade donnant sur le boulevard de la Liberté. Les deux personnes, habillées avec goût, semblaient heureuses de se retrouver en face du bâtiment. Sans doute quelques souvenirs évocateurs retenaient-il leur attention. Au moment où j'allais m'introduire dans le couloir de l'immeuble, l'homme s'adressa moi:

- Monsieur, s'il vous plaît!...  Il y a cinquante ans, j'habitais  non loin d'ici et je suis à la recherche d'un copain d'enfance que j'ai perdu de vue. Il vivait avec ses parents, là, dans cet immeuble même. Il s'appelait Mustapha. C'était mon camarade et ami à l'école primaire Jules Ferry de Casablanca. On...
     
Pendant que j'écoutais les propos de mon interlocuteur, sa physionomie et son visage sollicitèrent instinctivement ma mémoire. Durant un bref instant, je demeurai incertain. Puis, comme par enchantement, les traits d'une figure déjà connue m'apparurent. Emu par une telle rencontre décidée par le destin, j'interrompis mon interlocuteur et lui dit:

- Etes-vous Samuel ?...

Intrigué et fier d'entendre son prénom, prononcé par quelqu'un qu'il ne connaissait apparemment pas, il me répondit:

- Oui! C'est bien moi !...

- Mustapha, c'est moi!  clamai-je. 



                                                                                                       Mustapha Tarmoussi










World End Girlfriend

  • Invité
Re : AMITIE INTERDITE
« Réponse #1 le: 22 Septembre 2013 à 22:40:31 »
Cool de lire un texte qui se déroule dans ma ville  :D
Sinon, tu as un bon vocabulaire, à la fois riche et simple. Quelque petites fautes, des problèmes de rythme par-ci par-là, rien de grave. Le gros soucis c'est que tout se déroule trop vite et qu'on se sent en dehors de l'histoire, le style "résumé" convient plus aux contes que lirait un père à son gosse avant de dormir. Or, ici c'est une biographie (je me trompe ?), et je verrai quelque chose de plus lent, de plus imagé, bref quelque chose qu'on a l'habitude de voir chez des auteurs connus  (Choukri, Ben Jelloun, etc...)
Donc voilà, le thème est bien, mais il y'a beaucoup trop de choses à dire pour pouvoir se contenter de cela, pourquoi ne pas développer cette histoire ?

tarmoussimus

  • Invité
Re : AMITIE INTERDITE
« Réponse #2 le: 22 Septembre 2013 à 23:30:02 »
Bonsoir,

Merci pour votre commentaire. Je suis conscient que le thème de mon histoire est plus adapté pour l'écriture d' un roman où peuvent être détaillés concrètement des faits familiaux.  Malheureusement, je n'ai pas cette assiduité ni cette patience pour mener à bon port un texte long! Je n'ai que le temps d'une nouvelle...

Je suis heureux que vous soyez de Casablanca. J'aime cette cité blanche ouverte à l'infini sur les eaux marines et écumeuses de l'Atlantique!

Merci à vous. 

Hors ligne Babataher

  • Troubadour
  • Messages: 389
Re : AMITIE INTERDITE
« Réponse #3 le: 23 Septembre 2013 à 10:50:03 »
Salut,
ton texte m'a rappelé un poignant documentaire: De Tinghir à Jérusalem! où de vieux  juifs parlant berbère pleuraient l'ancien temps passé au Maroc.
Ton écriture est fluide et se lit agréablement. Je l'ai lu avec plaisir.
Citer
Samuel, c'était son prénom. Il était juif et moi musulman.

Je pense que le pronom après la virgule 'il' est inutile.
Pour le titre j'aurais mis étouffée et non interdite, parce qu'enfin de compte, elle est toujours présente en dépit de la bestialité politique.
Merci pour ce texte.
Au plaisir
Une phrase n'est bien construite que si elle est écrite de telle manière que personne ne remarque qu'elle a été construite.

Hors ligne PaulineC

  • Scribe
  • Messages: 69
Re : AMITIE INTERDITE
« Réponse #4 le: 25 Septembre 2013 à 08:49:27 »
Bonjour!

En lisant les commentaires précédents j'ai vu que la question de l'adaptation d'une histoire comme la tienne a déjà été évoquée. C'est aussi mon avis que le style de ton texte est trop résumé (malgré une facilité à lire, un style simple est rarement un obstacle), mais qu'il y aurait moyen d'en faire un beau roman... D'autant plus que si c'est vraiment ton histoire, tu pourrais y placer des sentiments réels, et j'imagine déjà des descriptions de Casablanca vue de l'intérieur, ce qui permettrait de la faire découvrir, et de faire voyager réellement le lecteur...

En tout cas, ce qui m'a tenue jusqu'au bout, c'est la volonté de savoir ce qui se passait à la fin (surtout quand j'ai vu qu'il y avait des dialogues, que je me suis efforcée de ne pas lire avant d'y être arrivée!).
Mais je pense que préciser dès le début que les amis sont Juif pour l'un, et Mulsulman pour l'autre n'est pas nécessaire... du coup si on fait le lien avec le titre, on a capté l'histoire! Les seuls prénoms suffisent, à mes yeux.

Si tu n'as pas le courage d'écrire un roman, je te conseillerais de tester d'autres formes pour ta nouvelle: par exemple ca pourrait être sous forme d'une lettre envoyée à ton ami... je ne sais pas, mais comme ca le texte serait plus vivant!

A part ca, j'ai le même problème pour les romans: je dépasse rarement les 20 premières pages... mais il paraît qu'en planifiant bien son travail et en se "forcant" à bosser régulièrement, même sur autre chose, ou sur des points différents du récit (par exemple si la scène des retrouvailles est ta préférée, tu peut te faire plaisir à l'écrire dans un coup de mou)... A ce sujet je te conseille ce blog: http://devenir-ecrivain.com

*P*
*"Des hommes poussaient, une armée noire, vengeresse, qui germait lentement dans les sillons, grandissant pour les récoltes du siècle futur, et dont la germination allait faire bientôt éclater la terre." Zola*

 


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