J’ai été un jour, dont je ne peux préciser ni la date ni l’ambiance, le témoin indirect d’une scène qui s’est déroulée près d’une poubelle de mon quartier. Le souvenir tenace de cet incident, cinq années après, me tourmente encore. Ma mémoire s’est pourtant activée depuis à atténuer la contusion sans jamais parvenir à effacer la trace. A vrai dire mes yeux n’ont rien vu pourtant, j’ai vu les yeux des témoins oculaires qui palissaient et se pâmaient d’épouvante. L’expression morose de leur visage, le spleen dans leur regard m’ont donné l’impression qu’ils ont vu quelque chose de plus affligeant que la mort. Depuis ce jour, je traine dans mon esprit, une séquelle indélébile que le grand guérisseur, qu’est le temps, peine encore à émousser. Je garde, mêlée à cette évocation, la conviction que quelque soit la transcendance de notre humanité, elle trainera toujours derrière elle de la bestialité.
La malchance a décidé ce jour là, que je sois dans les environs où s’est déroulé le drame. Mon quartier, plus pauvre que riche, réputé calme et où, excepté la pluie, rien n’arrive, s’est subitement transformé en un pôle d’attraction où se déroulait un sinistre évènement. Une grande foule bloquait la circulation. Des badauds agrippés à leurs balcons scrutaient, le visage avide, les moindres mouvements. Un spectacle invraisemblable. La rue de notre paisible secteur s’est transformée en théâtre de crime : la police, les ambulanciers et des techniciens scientifiques s’affairaient prés de la poubelle ; ils prenaient des photos, recherchaient des indices, des témoins fiables ; ils passaient tout au peigne fin. Que se passait-il au centre ? Personne ne pouvait le dire ! Les curieux voulaient savoir à tout prix. De l’endroit où je me tenais, je ne pouvais rien voir, rien entendre.
Quelle bizarrerie pouvait ainsi focaliser la tension des gens autour d’une boite à ordures? Ce passage que je connaissais bien pour l’avoir emprunté plusieurs fois, n’abritait rien qui pût justifier cet attroupement. Aurait-on trouvé quelque chose d’inhabituelle avec les ordures ? Cette curiosité revêtait-elle tant d’importance pour attirer cette affluence de personnes ? Pourquoi la police ? L’ambulance ? Et surtout, pourquoi la rumeur si faconde ne se répandait-elle pas comme une traînée de poudre ? Pourquoi ceux qui étaient en contact direct ne soufflaient pas un mot. Ils se contentaient de soupirer. Pourtant ils ont vu de leurs propres yeux la scène mais, ils s’en détournaient terrassés. Ils bafouillaient, sous l’émotion de la douleur, des plaintes inaudibles. Ils tremblaient le visage presque éteint, incapable d’exprimer leur consternation.
Plus je m’approchais de la foule plus je redoutais le motif de l’attroupement. Un cri de femme étouffé émergeait de la grogne sourde de la cohue. Un frisson me parcourait l’échine, j’avais peur, sans raison. D’habitude, j’évitais souvent la foule. Dans ma mémoire, l’attroupement s’associe souvent à des querelles futiles et des disputes véhémentes entre bilieux dont la susceptibilité explose vite en colère. Mais là, je n’entendais aucune altercation, ni de propos hostiles, ni même ce répertoire de gros mots qui agrémentent souvent ces situations litigieuses. Le silence d’un aussi grand nombre de personnes me semblait irrationnel, plus perturbateur que toutes les invectives coutumières que l’on puisse entendre lors des bagarres. Seule une femme fébrile ulcérée répétait d’une voix presque inaudible et plaintive : « Je l’ai vu ! Je l’ai vu ! ». Son hurlement m’inquiétait.
−Je l’ai vu ! Je l’ai vu ! Elle répétait cette phrase comme une folle.
Toutes les personnes, autour d’elle, s’inquiétaient : « Mais qu’est ce qu’elle a vu cette femme ? ».
Un inspecteur de police s’approcha d’elle et lui demanda :
−Qu’est ce que tu as vu ?
−J’ai vu la personne qui l’a jeté dans la poubelle !
−Tu vas nous la montrer tout de suite ! Il intima l’ordre à deux agents de l’accompagner et de ramener sur-le-champ le suspect sans oublier le témoin. L’inspecteur se réjouissait déjà de clore aussi vite une affaire qui défiait toutes celles qu’il a déjà classées.
Après l’agitation insolite, la rue retrouva son aspect de tous les jours. La récolte des informations s’opéra dans l’empressement. Le photographe prit des photos, les ambulanciers retirèrent le paquet de la poubelle pour le mettre dans l’ambulance. Le suspect fut menotté, le témoin aussi. Le cortège de voitures se fraya péniblement, à coups de klaxons, le chemin parmi la masse impressionnante des fouineurs. Pas la moindre trace qui pût expliquer toute cette déconcertante effervescence. Ceux qui n’ont rien vu poussèrent un soupir de soulagement et demeurèrent désappointées devant le lieu du ‘supposé crime’. Pas une seule goutte de sang ! La circulation reprit son cours.
Les gens qui n’ont pas réussi à glaner des informations concernant cet incident se contentèrent de conjectures. Chacun y allait de sa petite explication : il parait qu’on a trouvé une tête de jeune fille dans un paquet ! Il s’agit plutôt d’une main ! Une jambe entière ensanglantée ! C’est le torse tout seul ! C’est plutôt une arme à feu emballée ! Il s’agirait plutôt de la drogue ! Les avis divergeaient, s’étoffaient et se pimentaient suivant le palabreur. Cependant, de toutes les hypothèses que j’ai entendues, aucune, à mes yeux, ne s’accordait avec l’effrayante expression que j’ai lue sur les visages des témoins directs.
Le lendemain, j’appris la vérité. L’un des éboueurs, associé à l’enquête de la police et dont le caractère obséquieux pousse à bavarder avec tout le monde, me raconta la véritable version du drame, celle que connaissaient la police et les témoins directs. Ce n’était pas un avorton emballé avec le placenta dans un papier aluminium mais, − un prématuré, bien vivant !