Fleur, l'oubliée, est un texte que j'ai écrit dans la même période brouillonne que
Le Rosier et
Suis-le.
Il est un peu plus long, plus construit que les deux précédents ; moins clair aussi. Je préfère le poster tel quel pour l'instant. Il découle d'une vieille idée que j'ai eue en tête il y a longtemps, et il appelle une suite.
Fleur, l'oubliée
Seule en terrasse, Lisa Waecker profite du soleil devant un verre de curaçao bleu. En bas dans la ruelle, un accordéoniste égrène un air populaire qu'il révise à son aise. Seule en terrasse, quelle quiétude...
D'un coup, Lisa se lève. Elle renverse à la fois la chaise et le verre, dont le contenu gicle sur sa robe rouge. Voilà la jeune femme qui dévale les escaliers, l'air éperdu, avec sur ses talons un serveur qui se fâche. Il semblerait qu'elle ait oublié de payer. Oublié...
C'est sa fille, que Lisa Waecker a oublié dans le parc. La petite se balançait, montée sur un cheval à ressort ; elle n'est plus là maintenant. L'après-midi se termine et le jardin se vide. Les derniers enfants courent vers les bras de leurs parents avant de leur prendre la main, des histoires plein la bouche.
Lisa, elle, n'a pas vraiment d'histoires dans la tête, plutôt des grands blancs qui se succèdent. Elle se précipite au commissariat. Personne n'a ramené sa fille. N'aurait-elle pas pu rentrer seule à la maison ? demande-t-on à Lisa. Non, toutes deux sont en vacances ici, à l'hôtel. Fleur n'a pas trois ans et ne peut pas retrouver son chemin.
Lisa patiente, les yeux pleins de larmes, dans la salle d'attente du commissariat.
Lisa patiente, puis se lève, le regard un peu ailleurs. Un coup d'oeil à sa montre, et la voilà qui se dirige vers la sortie...
Un policier l'appelle. Il a au téléphone quelqu'un qui a retrouvé la petite. Lisa sursaute, à nouveau bien présente. Elle accourt. Dans une dizaine de minutes, Fleur sera là.
*
_ Ca me gêne...
Marion éclate de rire, couvrant un instant les éclats de la cascade derrière elle.
_ Allons, Fleur, ne sois pas bête, tu es très jolie ! Je ne vois pas ce qu'elle pourrait avoir de si terrible, cette cicatrice. Pense à moi qui ai déjà des vergetures... A dix-neuf ans, ce n'est pas drôle.
Comme son amie hésite encore, Marion se retourne pour se déshabiller, avant d'enfiler son maillot une pièce. Toutes les deux passent le week-end en montagne : avec des amis, elles ont organisé une longue randonnée qui s'est arrêtée net au premier refuge.
_ Eh bien, ce n'est rien du tout ! Mais, je croyais que tu n'avais pas eu l'appendicite, si ?
Fleur hausse les épaules, et plonge aussitôt.
Le lundi suivant, les cinq amis se retrouvent : il sont tous dans la même faculté de sciences. Après les cours, ils ont l'habitude de se rejoindre au café, ou sur la pelouse. Il fait si beau qu'ils privilégient ce dernier choix, sans s'apercevoir qu'un peu plus loin, il y a du tumulte. Les cinq sont bien installés, allongés dans l'herbe, lorsqu'un chien déboule parmi eux. Le border collie est bientôt suivi d'un agent d'entretien qui gesticule en criant. Fleur ne prend conscience de ce qu'il se passe que lorsqu'une langue baveuse vient se promener sur sa fiche de cours. De surprise, elle pousse un cri.
_ Ne craignez rien mademoiselle, je m'en occupe, gronde l'agent. Cet animal n'a rien à faire là.
L'homme se penche pour saisir le collier, mais voilà que le chien lui échappe à nouveau. Il semble rejoindre quelqu'un qui se tient adossé contre un arbre, au loin. La silhouette se détache du tronc pour venir les rejoindre.
Quand le jeune homme arrive, Fleur, très concentrée, crispe ses doigts sur un stylo bille noir, dans l'espoir de réécrire sur l'encre bleue avant que la bave ne l'ait tout à fait diluée. A vrai dire, elle ne s'occupe absolument pas du garçon. Et pourtant, lui ne regarde qu'elle. Il ignore d'ailleurs complètement l'agent d'entretien qui le sermonne, les regards indignés des amis de Fleur, qui se sont relevés, jusqu'au chien qui attend à côté de lui.
Il regarde Fleur qui ne le regarde pas, absorbé.
_ Mademoiselle...
Elle lève enfin les yeux vers lui, des yeux verts d'eau, très clairs.
Les siens sont bruns, presque noirs, et bridés. Il est asiatique, japonais peut-être, mais ses traits ont un petit quelque chose de différent.
_ Enchanté.
Le garçon incline brièvement le buste.
_ Aoi Koi. Vous êtes Fleur, je présume ? Voilà longtemps que j'espérais vous rencontrer.
Son accent transparaît maintenant. Comme elle ne répond pas, il ajoute :
_ Peut-être pourrions nous aller dans un endroit plus tranquille pour parler ?
Fleur jette un coup d'oeil à Marion qui la fixe, sidérée, l'air de se demander d'où elle connait ce garçon-là. Fleur se pose en fait très exactement la même question. Mais elle ne résiste pas au plaisir de surprendre ses amis, de se surprendre elle-même.
La voilà qui se lève, et qui serre la main de son inconnu, avant de répondre avec chaleur :
_ Enchantée ! Vraiment. Qu'attendons-nous ? Je connais un petit café à deux pas, ça te va ?
Elle l'a tutoyé spontanément ; après tout, il fait si jeune, elle lui donnerait au plus dix-sept. Il acquiesce et lui emboîte le pas. Le chien les suit.
_ Mais c'est insensé.
_ Si je vous le dis.
_ Je te dis que c'est insensé.
_ Croyez-moi, je vous en prie. Comment saurais-je, pour votre cicatrice ? J'ai parcouru tant de chemin pour vous retrouver.
Le garçon baisse les yeux, ses joues s'empourprent. Sur ses jambes serrées, il crispe ses poings. Il peine à cacher son dépit, sa déception. Assis à côté de lui, plein de sollicitude, son chien glisse son museau contre sa main.
Fleur se recule à fond dans son siège et respire un grand coup. Elle s'apprête à parler, mais le serveur l'interrompt. Sans conviction, elle commande un chocolat chaud.
_ Vous ne vous souvenez vraiment de rien ?
_ J'avais deux ans... Ecoute, j'ai besoin d'un peu de temps. Tu as un portable ? Si tu veux, donne-moi ton numéro. Je te rappellerai.
Le serveur trouve, à son retour, deux sièges vides. Perplexe, il se passe la main dans les cheveux. Décidément, cette fille avait un air qui lui dit vraiment quelque chose.
La nuit tombe, Fleur est allongée sur son lit, l'air triste. Elle lit, encore une fois, le bilan du test de paternité négatif qui lui a été envoyé d'Espagne il y a une semaine. Le monsieur qu'elle pensait être son père a mal réagi au résultat du test génétique. Il avait admis avec peine que Lisa pût être sa fille ; il devait maintenant accepter qu'elle ne le soit pas. C'était pourtant un bon candidat : il avait vécu avec sa mère pendant un an, avant la naissance de Fleur.
Le pire, dans tout ça, pense Fleur, c'est que sa mère n'en sache pas plus qu'elle. Oublié...
Tout ça la fait repenser à cet étrange garçon qui dit l'avoir retrouvée. Comment a-t-il procédé, d'ailleurs ? En accédant de façon illégale aux données privées des laboratoires d'analyse du monde entier, afin de les traiter et de comparer aux millions de séquences génomiques son ADN à lui. Il est difficile à Fleur d'y croire. La seule façon de vérifier leur lien de parenté serait de refaire un test...
Mais pour Fleur, c'est hors de question. C'est bien trop cher, et trop risqué, pour le faire à la légère. De tels tests sont toujours illégaux en France. Enfin, cela signifierait prendre Aoi au sérieux...
Quelques mois sont passés, Fleur n'a pas rappelé Aoi. Elle suppose qu'il est rentré chez lui, à Kibuya. Elle préfère ne pas trop y penser. Elle a déjà trop à faire au quotidien, avec sa mère qui a perdu son dernier travail et qui n'en trouve plus. Fleur la soupçonne de ne pas aller aux entretiens d'embauche. Ses absences se multiplient ; souvent, elle interrompt son repas ou sa douche et laisse tout en plan pour faire autre chose. Le pire étant qu'elle oublie tout de ce qu'elle faisait. Elle ne repose pas sa fourchette quand elle sort de table d'un coup, ne se rhabille même pas en quittant la salle de bain.
Parfois, la nuit, Lisa Waecker se lève et sort. Elle veut acheter le journal, ou du pain, ou se promener. Elle avance un moment avant de s'apercevoir qu'elle marche à la lueur des lampadaires, que les rues sont désertes. Qu'il fait froid. Alors, Lisa a peur. Parfois, elle téléphone à sa fille, qui vient la chercher. Parfois, elle attend longtemps, juste comme ça, debout ou assise quelque part.
Fleur est épuisée.
Quelquefois, elle enrage. Elle se dit qu'elle aurait mieux fait de ne pas avoir de mère, au lieu de celle-ci qui, parfois, ne la reconnait même pas. La première fois que c'est arrivé, Fleur a éclaté en sanglots.
A chaque fois qu'elle se déshabille, Fleur regarde son ventre dans la glace. Il y a cette petite cicatrice en sourire, sur le côté, là où un bistouri a plongé vers son ovaire gauche, dix-sept ans plus tôt. Aoi lui a expliqué que Kisume Kobe, le principal ennemi de son père Kasumo Koi, avait eu besoin d'un ovule parfaitement anonyme pour faire porter à sa femme Misa Koi un enfant qui ne serait pas d'elle. Un ovule dont personne ne retrouverait jamais la propriétaire, car personne n'aurait idée de chercher une fillette.
L'enfant est né, Aoi, métisse d'une blanche.
Une telle idée, si folle, ne peut germer que dans un esprit malade, n'est-ce pas ? a dit Aoi. Il tremblait presque.
N'est-ce pas Aoi qui est fou ? Fleur est incapable de comprendre cette histoire. Mais elle sait que, si elle acceptait d'y croire et de ne pas comprendre, elle gagnerait un fils.
Lisa Waecker décède un vendredi d'octobre, heurtée par une voiture, comme un chat en fugue. On l'enterre le matin.
Debout devant la tombe fraîchement fleurie, Fleur semble attendre quelque chose. Elle essaie de réfléchir, mais ses pensées s'embrouillent. Derrière elle, un autre enterrement a lieu, celui d'une femme agée de près d'un siècle. Ses enfants sont là aussi.
Il y a une troisième tombe non loin. Elle est très ancienne. Le temps a usé la pierre et on ne peut plus lire de nom. Devant, quelqu'un, debout, se tient immobile. Il semble en deuil lui aussi.
Il est tard, les amis de Fleur l'invitent à rentrer. Alors, elle se retourne et le voit. C'est Aoi, devant la pierre blanche, et qui la regarde, Fleur.
Elle s'avance vers lui. Elle lui dit que sa mère à lui n'est pas morte, qu'il sèche ces larmes d'adieu. Il lui demande si elle viendra vivre avec lui au Japon.
Fleur n'a jamais su résister pas au plaisir de surprendre ses amis, de se surprendre elle-même...
Fin.