Dans la nuit, j’ai rêvé que je cognais un de ces petits enfants juifs hassidiques avec le pare-chocs caoutchouté de ma Volkswagen Tiguan. Ceux-ci peuplent la rue où j’habite. Ils jouent dehors sans supervision à des heures avancées de la nuit. Des petites ombres qui surgissent des bancs de neige.
Je me réveille au volant. Une heure bleu. Devant moi, un stationnement glacé. Je suis sorti hier? Oui, je me souviens. J’ai soupé au resto avec Raphaëlle. Je fais fuser le contact pour voir l’heure - 7h du matin. C’est bien. Je me suis réveillée une heure avant une rencontre importante.
Des souvenirs d’hier me reviennent - il y avait ce chirurgien qui vient me voir au bar alors qu’il s’en allait. Ses gants de daim dans les mains et son écharpe en cachemire autour du cou, j’ai cru qu’il voulait mon numéro. « Auriez-vous l’amabilité de rencontrer mon collègue, il est très géné », me dit-il. Le monsieur avait la soixantaine avancée. « Il est dehors en train de fumer une cigarette », il poursuit. « Si vous acceptez de le rencontrer, j’irai le chercher. » Peu amusée, c’est le moment que Raph a choisi pour aller border ses petites. Je salue Raph, le plus chaleureusement possible, puisque je la vois une fois par année. Le monsieur reste planté là. Raph sort et j’espère profiter de l’ouverture de la porte pour distinguer quelqu’un. Je me suis surprise à espérer y voir un clone de celui devant moi. Trop récemment célibataire, j’accepte donc l’offre.
Ce que je regrette aussitôt - les prochaines 15 minutes seront consacrées à me débarrasser le plus gentiment possible d’un gars trop jeune, moche et mou. Impatiente de finir la conversation, sur un ton sec, j’explique que je viens de me séparer d’une relation très importante, que je n’ai plus de libido ( un mensonge) et que je ne suis pas du tout disponible dans mon coeur (vrai).
J’ai 30 ans. Je déteste. Au fond de moi, je suis encore une adolescente. Toujours assise dans la Tiguan, je trouve dans mon sac Telfar, un numéro: 514 935-8934. Chloé. Je n’ai aucune idée qui c’est. Encore des suites, des chapitres, de cette histoire dont on dirait que je me suis endormie avant la fin. En ouvrant la portière de la voiture et en touchant le sol avec mes bottes, je pile dans une flaque de vomi glacé.
J’ai toléré la journée du mieux que je pouvais avec une barre à la tête débilitante. Fred m’envoie un texto. Je me rappelle que ce soir, je vais croiser Frédéric. À une autre soirée - un party de Noël d’une boîte de pub. Il me propose - et cela me surprend - un plan: il débuterait sa présence de 18h à 22h et me propose de venir de 22h aux petites heures. Je le trouve gentil; c’est vrai que je ne suis pas prête à être saoule en sa compagnie. C’est étrange que ma vie soit une éternelle beuverie.
Il est six heures, j’en ai quatre à tuer. Je monte les marches du Kingdom, un bar de danseuse chic convenablement placée juste à côté d’où je suis attendue. J’ai du temps à tueur - et rester chez moi est hors de question. Je donne mon manteau au coat check. La fille de l’accueil est particulièrement souriante, et me complimente sur mon blouson cache-coeur en cuir. Le videur me fouille avec retenue. Son toucher évoque de la douceur, me caresse la peau par-dessus le tissu soyeux de mes pantalons. Il me guide dans le club en silence et avec des gestes précis. Il allonge son bras en désignant ma table et me fait un clin d’oeil. Mon regard se dirige vers une magnifique grande fille blonde, athlétique, au poteau. Son regard attrape le mien. Je m’assois à ma table. Je me sens bien. Ici on peut regarder dans le vide, seule dans ses pensées.
J’ai le gout de cruiser cette fille que j’ai vue en entrant. Après avoir dansé sur le stage, elle viendra papoter les différentes tables en vue de se faire payer des danses. J’ai envie qu’elle passe la soirée avec moi. Je passe à L’ATM. J’opte pour 400$ comptant. Je me sens wild, votre puissante. De la validation à coup de 20$, j’ai connu de moins bons deals. En attendant, assise à ma table, je regarde le DJ, qui semble tout paisible dans sa tour de contrôle. Autour de la performance, des jets de lumière dansent et reflètent sur le stage aux accents métalliques industriel. Autour de moi, il y a de faux figuiers plantés dans des terrariums. Un décor où la douceur côtoie la dureté.
Des goutes, puis des torrents de tristesse ruissellent jusqu’à moi. Je suis seule, terriblement seule. Ça doit être un peu évident, car on ne pianote pas des romans dans « notes » quand on est heureux. Bercé par les notes de synthétiseur de Let me Love You de Mario, une chanson que j’ai beaucoup aimée, je me rends compte que je n’ai plus beaucoup d’amies.
Deux Martinis arrivent devant moi. J’ai tout coupé sauf l’alcool. Et le sexe, car ça, c’est de l’exercice. Le sucre, le gras. Je ne mange plus rien qui est un peu bon au goût.
Après avoir invité la belle blonde Ashley à l’Express la semaine prochaine, j’ai réussi à me rendre au party de Noël. Fred est au bar en grande discussion avec Camille. Ça me gosse. Il a cette genre de face de gars sympathique. Je sais qu’il n’est pas si sympathique Fred dans l’intimité. Il joue sa « game ». Il parle à tout le monde. Il va donc bien. Je suis assez surprise de la violence de sa présence, de ma faiblesse et combinée au fait que je connais tellement de gens, mais ne me sens rassuré par aucun, je fais le move un peu pathétique d’aller au toilette, question de trouver en route mon mojo. En chemin, Je vois Marley, que j’ai casté dans une campagne de cosmétique pour homme qui m’offre de la cocaïne avec un sourire tellement pur et engageant.
…
Un petit garçon est de dos, devant un arbre dans la nuit. Je m’approche. Il est éclairé par un réverbère. Il donne des coups de pied à l’arbre et surtout, il pleure. Il émet des gémissements à glacer le sang. Qui s’occupe de lui ? Est-ce mon fils ? Je sens que je dois m’occuper de lui, le calmer. Lorsque j’arrive tout près, je remarque qu’il porte l’habit noir et le chapeau des hassidiques et le sentiment d’étrangeté m’assaille. Je mets ma main sur son épaule. Il se retourne et a le visage tout renfoncé, comme ces photos de militaires qui se sont pris un obus à la gueule.
…
Ça sonne à mon intercom. Je me réveille en sueur. Quelle heure est-il ? Huit heures. J’appuie sur le bouton qui débarre la porte d’en bas, dans les vapes, sous l’effet encore traumatisant de mon rêve. Je vois deux policiers entrer dans la cour intérieure. Mon corps est parcouru d’un éclair, l’adrénaline refroidit tout mon corps et m’active. Pendant que je m’habille - je revois le cauchemar.
Ça y est, je l’ai fait. J’ai frappé un petit juif avec mon alcool au volant. Toute sorte de flashs apparaissent dans ma tête. C’est un cliché, mais je vois ma littéralement ma vie défiler. Mes privilèges. Tout ça à cause d’une erreur. J’ai continué malgré les avertissements. J’ai atteint le fond.
Je finis de m’habiller et j’ouvre la porte. Deux policiers, un homme vietnamien d’une cinquantaine d’années et un autre, beaucoup plus jeune : « Votre char, vous savez où il est ? ».
« Euh, oui devant, c’est à dire plus loin. Dans les rues d’Outremont? », j’essaye.
« Votre voiture est au milieu de la rue », répond le policier plus âgé, d’un ton blasé. Malgré ma confusion, je sens mon corps se détendre. Instinctivement je me rends compte que la police ne semble pas prête à me passer les menottes.
« Les portes sont ouvertes. » Dis le plus jeune, sur un ton doux. Une nouvelle panique s’empare de moi, mais moins forte - je dirais panique de type B, car à ce moment je me rend compte que j’ai laissé mon portable dans le char et que je me le suis probablement fait voler. Alors que je craignais pour ma vie, là je crains pour la job.
« Vous venez avec moi ? » Je dis, incertaine.
« Ben non on n’a pas le temps pour ça madame ! » dit le policier âgé soudainement colérique. « Dépêchez-vous, on vous a donné une contravention pour ne pas que vous vous fassiez remorquer. » Le jeune, décidément le good cop, me demande de vérifié si j’ai perdu des objets, pour filer un rapport. Je me rends compte qu’il est très jeune, peut-être plus que moi. C’est mon truc ces temps-ci, comme si je réalisais tout le temps que les gars étaient plus jeunes que moi.
Paniquée, je cherche mes clés de voiture. Je ne les trouve pas nulle part. J’ai beau chercher. Je choisis de partir quand même, question de saisir la gravité de la situation. j’ai mis mes crocs au lieu de mes bottes et je marche maintenant dans les rues d’Outremont. Je marche longuement, je me souviens vaguement que je m’étais arrêté au dépanneur 24h. J’ai dû laisser l’auto là, probablement quand la cocaïne a arrêté de faire effet. Après de grandes enjambées froides, je vois ma bagnole au loin. Les portes sont fermées. Elle n’a pas l’air si mal là où elle est. Et surtout, il n’y a pas de sang sur le pare-chocs. Je regarde dans la valise. Mon sac de portable y est. Il manque que ma clé, que je retrouve au sol, côté conducteur. Je pousse le plus gros soupir de soulagement. Tout est beau.
Il n’y a pas de petit juif écrasé aujourd’hui. Alors que tous les ingrédients pour le désastre semblaient alignés, quelqu’un, quelque part s’est dit que ce n’était pas le moment de m’anéantir. Personne n’a rien vu. La vie va continuer de tourner, mais les évènements me plongent dans la mélancolie. Je suis seule dans mes erreurs. Des égarements dont je ne pourrai parler à personne, que je garderai en moi. Je me bats pour exister, mais pour l’instant, je dois avouer que le portrait de ma life est plutôt sordide.